Jean-Michel Othoniel – L’enchanteur

Othoniel-Mon Lit

Les œuvres de Jean-Michel Othoniel surgissent dans le paysage de l’art contemporain comme dans un rêve. De cristal et de métal, elles sont le reflet de son goût magique pour la matière et la lumière. Le Centre Pompidou lui consacre jusqu’au 23 mai une rétrospective intitulée My Way, qui met en lumière les différents épisodes, ponctués de recherches et d’expérimentations, ayant marqué son parcours créatif depuis 1987. A cette occasion, nous mettons en ligne le portrait de l’artiste réalisé pour Cimaise (no 283).

Un grand rectangle blanc habillé de néons industriels. Dans l’atelier parisien de Jean-Michel Othoniel, les perles multicolores, devenues sa signature, sont alignées par teinte sur la table. En colliers, elles s’accrochent aux murs ou s’alanguissent sur des tapis. Plus loin, une lanterne géante, un aquarium de vaseline où nagent un croissant de lune et une bouée-étoile de mer. L’artiste quadragénaire, sur qui le temps passe avec indulgence, parle d’une voix sans inflexions. Un sourire de garnement se glisse parfois comme une lueur entre les mots. « J’ai été un enfant choyé, élevé dans une grande ouverture d’esprit. » Né à Saint-Etienne, d’un père ingénieur et d’une mère institutrice, il fréquente assidûment le musée d’Art moderne, « un endroit magique » en rupture avec une ville « pas spécialement drôle ». « J’ai compris très tôt que l’art était un lieu de liberté où l’on peut faire des choses qui échappent à la réalité. » Le bac en poche, il monte à Paris. Il étudie aux Beaux-Arts de Cergy-Pontoise, où intervient Sophie Calle. L’artiste lui présente Christian Boltanski et Annette Messager, avec qui il noue des liens d’amitié. « Très vite, je suis devenu le cadet de la bande. J’étais comme un petit voyeur qui observait, écoutait, apprenait. Une sorte de parrainage qui dure encore. Tous trois comptent énormément pour moi, comme une deuxième famille, une deuxième lecture de la vie. »

« Une carte du tendre »

A l’époque, la vie justement, vient de lui jouer un de ses mauvais tours. Tombé amoureux d’un prétendant à la prêtrise, prénommé lui aussi Jean-Michel, il l’accompagne une semaine au séminaire. « Je crois que s’il avait été guide de haute montagne, j’aurais fait de l’alpinisme ! La religion ne m’intéressait pas, au contraire même. » Dans un livre-confession, sous la plume de Christine Angot, le sculpteur se souvient : « Puis il a quitté le séminaire pour me rejoindre. Et, entre le séminaire et Paris, il a arrêté sa voiture, il est sorti et il s’est jeté sous le train. » Cette « blessure », ce « deuil impossible » est pour Othoniel « le déclencheur d’une existence qui se radicalise ». Avec la seule création artistique comme point de mire. Angot encore : «  D’un coup ça bascule. Soit je me flingue, soit je vais au maximum de ce que je peux faire. » Première exposition de groupe au musée d’Art moderne de la ville de Paris, avec des ailes de papillons aux reflets moirés épinglés au mur comme des bijoux précieux. « Il y avait une délivrance à manier des objets d’émerveillement. » Il aime métamorphoser, sublimer les matériaux. Ses sculptures en plomb ou en cire étonnent. Puis il travaille le soufre, cette texture jaune à l’odeur repoussante, pour produire des objets « déviants ».

Jean-Michel Othoniel, Courtesy Galerie Emmanuel Perrotin - Photo Serge Hasenböler & Christoph Kern.

Dans Le Dos marin, la matière est projetée en éclaboussures sur une veste de matelot. Pour jouer avec le feu, il s’attaque au phosphore. Dérivé de cette substance, un panneau marron baptisé The Wishing Wall. Le visiteur est invité à gratter une allumette pour obtenir la flamme, striant le tableau de marques parallèles. Le plasticien participe rapidement aux grands rendez-vous qui construisent une carrière internationale : Fiac, Documenta IX de Kassel, PS1 à New York. Au Centre Pompidou, pour l’exposition collective Féminin-Masculin, le sexe de l’art, il présente My Beautiful Closet. L’interactivité prend toute sa dimension. Une pression sur le téton d’un sein soufré ouvre une porte secrète vers une arrière-salle où les corps se frôlent dans la pénombre. Enfreignant la règle du « non toucher » dans le musée, la backroom de Jean-Michel Othoniel devient plaisir esthétique. « J’aime créer la surprise comme j’aime être surpris. » Il puise son inspiration dans le minimalisme, l’Arte povera, Duchamp, la poésie de Broodthaers, l’ironie de Gonzales-Torres. Les voyages aussi nourrissent son imaginaire. Naples, Kyoto, Hawaï, Palerme, Hong Kong. Son domicile tient du cabinet de curiosités d’André Breton. Les objets les plus hétéroclites saturent les étagères : ex-voto, babioles populaires, pietà, bibelots de verre… Une manière d’autoportrait entre humour et chimère. « La première chose que j’ai collectionnée ? Quand j’étais encore gamin, un ticket de fête foraine marqué « Bon pour un voyage sur la Lune » ! » De ses pérégrinations, il tire un projet de CD-Rom qui lui ouvre les portes de la Villa Médicis à Rome. Sous la forme surréaliste de l’abécédaire, A Shadow in your window – achevé en cinq ans – propose une déambulation roussélienne, « une carte du Tendre » mêlant à l’infini les parcours entre les mille photographies et les cent films de son créateur. « C’est une sorte de journal intime qui m’a permis de faire une remise à plat de dix ans de travail. »

Jean-Michel Othoniel, Courtesy Galerie Emmanuel Perrotin

« Un verre généreux, dense comme la chair »

Un bilan avant un tournant. A Murano, il rencontre des maîtres verriers. L’artiste dessine ses idées, et parfois moule en terre cuite les formes désirées avant de les confier à l’artisan. «  Je suis comme un compositeur devant l’exécution d’une partition dont il choisit l’interprète. » Avec le verre, Jean-Michel Othoniel invite désormais à plus d’hédonisme, plus d’onirisme. Il suspend de gigantesques colliers de perles aux bambous de la Villa Médicis, au cou des arbres de la fondation Peggy Guggenheim, à Venise. Il crée des jardins d’Eden. « J’aime un verre généreux, dense comme la chair, avec ses irrégularités émouvantes, et non le verre parfait, effilé et désincarné. Cette matière a une mémoire et les cicatrices qu’on lui inflige à chaud la suivront jusqu’au froid. »

Jean-Michel Othoniel, Courtesy Galerie Emmanuel Perrotin. Photo David Fugère.

Le Kiosque des noctambules, 2000.

Première commande publique de Jean-Michel Othoniel, Le Kiosque des noctambules a nécessité plus de quatre ans de travail entre sa conception et son inauguration. Pour chacune des mille pièces de verre qui composent l’arche double, le moulage, les essais de cuisson et de couleurs ont été réalisés au Cirva (Centre international de recherche du verre appliqué), à Marseille. Ces perles et cabochons ont été soufflés, pièce par pièce, par la maison Salviati à Murano. Tous les éléments ont été testés pour s’adapter aux contraintes de la ville : résistance aux intempéries, aux chocs en cas de manifestation… La fonte d’aluminium a été anodisée contre les divagations canines. Au total, une facture d’environ 457 000 euros, soit le double du prix nécessaire pour créer une réplique de la bouche de métro Art nouveau d’Hector Guimard. 1996 : la RATP lance un concours dans le cadre des cent ans du métro. A Rome, le sculpteur planche sur « l’idée du passage de l’obscurité à la lumière, bouche de métro le jour, lieu de rendez-vous le soir ». Une architecture à double coupole, aube et crépuscule, une «  machine à caresser » en verre soufflé et aluminium satiné. Bingo ! Le Kiosque des noctambules est inauguré le 30 octobre 2000, place Colette, entre la pyramide du Louvre et les colonnes de Buren. L’artiste place ses illusions chamarrées au coeur de la Ville lumière. « Il y a pour moi un avant et un après cette œuvre. Elle m’a permis d’exister dans l’esprit du grand public, elle est devenue ma carte de visite. » A la Fondation Cartier, le bâtiment aérien de Jean Nouvel sert d’écrin au Crystal Palace de Jean-Michel Othoniel. D’immenses bannières mettent en scène une procession dont les communiants se seraient évanouis. Deux voiles brodés d’or s’ouvrent sur un lit démesuré qui attend sa Belle au bois dormant. Contrepoint intimiste du Palais-Royal, baldaquin en billes de verre et en anneaux de fonte. Verriers, mais aussi métalliers et passementiers ont uni leurs savoir-faire. La liste des remerciements à la fin du catalogue de l’exposition est un vrai générique de film.

Chapelets de pampilles, lanternes de sérail

Une Fontaine du plaisir et des larmes, échappée d’un palais de maharadjah, réunit les offrandes de la passion dans ses vasques d’opaline. Partout, des chapelets de pampilles, des lanternes de sérail. Les sculptures tiennent « du manège enchanté, de la gravité encensée d’une église byzantine ». Jaune sucre d’orge, vert de guimauve, ambre, argent, pourpre. «  Il y a dans ces pièges à rêves le plaisir de la séduction, le grotesque du baroque, l’ambiguïté du décoratif, la démesure de la théâtralité. »* On rêve de se lover sous l’édredon rose léger comme une barbe à papa, on aimerait goûter les boules translucides, grosses comme d’énormes bonbons acidulés… Il faut pourtant déchanter. « Les perles sont une invite à la caresse et en même temps elles portent des blessures, elles paraissent tendres et elles sont dures, chaudes et elles sont froides, elles ressemblent à des sucreries, et quand on les touche, ce sont des pierres… Il y a cette dualité constante. » Dualité du désirable et de l’inaccessible, mais aussi du sacré et du profane, qui fonde une œuvre plus ambiguë que son immédiate beauté ne le laisserait croire.

Jean-Michel Othoniel, Courtesy Galerie Emmanuel Perrotin

Jean-Michel Othoniel investit les salles mésopotamiennes du musée du Louvre. Il rend hommage à la statuette de la déesse babylonienne Ishtar, qui s’est défait de ses parures pour rejoindre son amant aux Enfers, avec un gigantesque collier de perles constellées de pointes de seins. Pour son Bateau de larmes, exposé au Grand Palais, il s’approprie la barque abandonnée par des boat people cubains sur une plage de Miami et y projette son univers. Une couronne, des chaînes et des sautoirs de verre bigarrés. La sculpture flotte tel un vaisseau fantôme, chargé de tristesse et de joie, d’espoir et de désespérance. Toutes ces œuvres, qui semblent nées comme par enchantement, sont le fruit d’une lente gestation. « Entre la conception et la réalisation, mes créations sont de longue haleine. Mais je suis un boulimique de boulot, un obsessionnel. Le travail est hors du temps. » Comme dans un songe.

* Othoniel Crystal Palace, Actes Sud, Fondation Cartier pour l’art contemporain, 2003.

Le petit théâtre de Peau-d’âne

A Rochefort, en visitant la demeure de Pierre Loti, « grand performer avant la lettre », Jean-Michel Othoniel découvre une légion de figurines de Peau d’Ane, confectionnées en pâte de sel, noyaux de fruits et bouts de dentelle par l’écrivain encore enfant. Celui qui croit aux fées (I believe in fairies) offre au conte de Perrault un Petit Théâtre entre Cocteau et Demy. Les présentoirs, « laqués avec de la peinture pour Harley Davidson », sont nappés de dais aux couleurs des robes de la princesse. Sous des « globes de mariage » très XIXe siècle, trente-deux architectures raniment les poupées. Le sculpteur adapte ses créations au pays de Lilliput : trônes, gloriettes, balcons, pagodes, palanquins… Maquettes de projets ou utopies de créations.

Les dix dates > 1992 > Documenta IX, Kassel (Allemagne)*. Biennale d’Istanbul*. 1995 > Féminin, Masculin, le sexe de l’art, Centre Georges-Pompidou, Paris*. 1996 > Séjour à la Villa Médicis, Rome. 1997 > Fondation Peggy Guggenheim, Venise*. 1999 > A Shadow in your window, CD-Rom présenté à la Bibliothèque nationale de France. 2000 > Le Kiosque des noctambules, Paris, installation permanente. 2003 > Crystal Palace, Fondation Cartier pour l’art contemporain, exposition. 2004 > Contrepoint, musée du Louvre*. 2005 > Le Petit Théâtre de Peau d’Ane, théâtre de la Coupe d’or, Rochefort, théâtre du Châtelet, Paris, exposition. 2006 > La Force de l’art, Grand Palais, Paris*.

* exposition collective.

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