Biennale du design à Saint-Etienne – Question de genre

Chloé Ruchon, photo Carine Bel

Jusqu’au 31 mars, à Saint-Etienne, la Biennale du design 2013 planche sur l’empathie et répand le goût de l’autre comme un virus. Et si ce goût de l’autre devenait une façon de piloter notre futur  ? Poétique, expérimental, prospectif, rêveur, fonctionnel, le design engendre ici une collection d’objets innovants. Imaginez une machine à reconnaître les visages dans le ciel, une carte 3D de vos déplacements, dont les temps de stationnement forment les reliefs, des greffes d’organes qui permettent de fabriquer sa propre nourriture en se transformant en homme photosynthétique, des voitures à concevoir soi-même en cinq jours, des emballages à manger, des chaussures qui épousent votre pied, des vases moulés au son de votre voix ou un «  dépendomètre  » qui mesure votre dépendance aux réseaux sociaux… Mais au fait qui est l’autre  ? Voici quelques éléments de réponse glanés au fil de trois des expositions proposées par la Biennale.

C’est pas mon genre  !

Cette exposition manifeste à propos des femmes et du design scande une petite histoire du genre de 1950 à nos jours en 40 objets, dont quelques productions industrielles. Ceux-ci sont identifiés et répertoriés selon le propos qu’ils tiennent sur la femme et réunis sous un titre tendre, féroce et caustique à la façon d’une chanson de Boris Vian  : Sois belle et tais-toi. Vide ton sac… Madame est servie  ! Battue/Battante, Femme libérée et Vieille fille, Canon, Contre-formes et 50/50  ! Mais l’objet a-t-il un genre ou un sexe  ? Oui, il y a le Bic cristal pour elle, ou encore la Tondeuse BBT361 de Staub, version poids plume sans entretien, spécialement pensée pour le sexe dit faible. Florence Doléac sort les super mamies Aliette, Henriette, Louise, Marguerite, Renée en veilleuses de nuit basse consommation. Chloé Ruchon réalise le Barbie Foot, jeu de mains sexy pour ces messieurs ou jeu de bar réservé aux dames. Paula Cermeno conçoit le peigne à cheveux en argent qui devient une arme en cas de besoin. Marie Pendaries réinterprète la dote en parure de bijoux à ligoter celle qui la porte. Emilie Voirin revisite le fauteuil d’Emmanuelle avec un pare-visage. Maxime Gianni conçoit la pince à avorter soi-même. Arnold Degiovanni créé le sentimental billot, meuble de boucher revisité en siège pour asseoir une femme. Humour, provocation, violence dans le propos et beaucoup de légèreté dans l’habillage graphique  ; la scénographie alerte ouvre la discussion et dresse un état des lieux du design de genre. Ni jugement, ni mise en scène  ! Les objets sont posés à plat comme une invitation à se baisser pour mieux entendre le propos intime qu’ils nous adressent. Commençons par une petite expérience à faire soi-même. Prenez les numéros d’Intramuros, le nec plus ultra du magazine de design, édité de 1985 à 2012, et répartissez-les en deux piles selon le sexe du designer affiché en couverture. La pile féminine mesure à peine un cinquième de la masculine  !

Cette exposition a été conçue par le Post Diplôme Design & Recherche de l’ESADST – Ecole Supérieure d’Art et de Design de Saint Etienne. Elle s’inscrit dans le cadre d’une commande de la Banque centrale européenne, qui souhaitait mettre en avant le design français lors des Journées culturelles européennes de 2012 et permettre un rapprochement entre Francfort et Saint-Etienne, toutes deux membres du Réseau des villes créatives de l’Unesco. Les commissaires d’exposition Rodolphe Dogniaux et Marc Monjou ont souhaité qu’elle donne forme à une discussion sur l’intégration des femmes créatives dans l’entreprise, qui animait l’ESADST. Présentée initialement du 17 octobre au 14 novembre 2012 au Musée des arts appliqués de Francfort, C’est pas mon genre  ! est destinée à tourner dans les Instituts français à l’étranger.

Benjamin Graindorge, photo Felipe Ribon courtesy Moustache
Dress orange, centre de table, Benjamin Graindorge, 2011
Les androïdes rêvent-ils de cochons électriques  ?

Autre questionnement du genre, celui de l’animal. L’exposition Les androïdes rêvent-ils de cochons électriques  ?  interroge le statut des animaux. Clin d’œil redoutable au titre du roman de science-fiction de Philippe K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques  ?, la question émeut et dérange tant elle nous ramène à notre humanité. Imaginons que la catastrophe nucléaire a eu lieu. Nous vivons dans un monde rouillé et crasseux, où il n’y a plus d’animaux. Quant aux hommes  ? On les distingue des androïdes en leur faisant passer le test de l’empathie. Ils se mettent à développer des objets qui ressemblent aux animaux. Comment  ? Les designers ont plusieurs angles d’approche. Certains s’emparent du porc, animal le plus industrialisé, pour réinvestir des mythes. D’autres s’inspirent des bêtes pour créer des formes, leur greffent des équipements de survie ou réfléchissent à une idée contemporaine du vivant. Au fil du parcours, on se laisse séduire par les Thermophores et Lungplants extrasensibles de Tim van Cromvoirt. Les premiers absorbent de la chaleur, tant et si bien qu’ils changent de couleur jusqu’à retrouver celle qu’ils possédaient à l’origine. Les seconds résistent en absorbant de l’air. Si l’un d’entre eux grandit trop vite, il ne peut plus soulever son propre poids et meurt. Avec le TCC, Stéphanie Bureaux spécule  : face au manque de nourriture pour alimenter les élevages, l’homme se met à cultiver des cellules pour produire directement de la matière animale en remplacement de la viande. Plus loin, le visiteur passe devant une réédition en français de La mécanisation et la mort, étude des abattoirs de La Villette par l’historien Sigfried Giedion, à l’origine des principes du fordisme. Puis, il tombe nez à nez avec une drôle de créature  : le FlyingPig, composé de 50 % de porc, 40 % de chien, 5 % de vide et 5 % d’humain. Une série d’œuvres aussi étranges que troublantes sont ici passées en revue. Michael Burton invente le masque pour transmission de bactérie entre l’animal et l’homme, Bill Burns conçoit masque, gant, gilet… tout un équipement de protection pour animaux de petite taille. Gilberto Esparza Gonzales génère des parasites urbains à partir de déchets électroniques. James Auger et Jimmy Loiseau créent pour leur part des robots domestiques d’un nouveau genre, dont le robot-horloge tue-mouches. Commissaire d’exposition  : Marie-Haude Caraës.

Bill Burns
Rubberized work gloves, Bill Bruns, 2002
Tim van Cromvoirt, photo Carine Bel
Lungplants, Tim van Cromvoirt
Singularité

L’exposition Singularité aborde une autre question de genre, la machine, et part d’une mutation importante du numérique pour évoquer des objets qui commencent à réfléchir, appelés objets connectés ou objets intelligents. Et si, très vite, les machines devenaient plus intelligentes que nous  et se mettaient à prendre des décisions à notre place  ? Aujourd’hui, c’est encore à nous d’en décider. La scénographie nous projette dans une galerie des glaces où, parfois, l’objet refuse de se montrer. Nous observons l’exposition autant qu’elle nous observe. L’on tente alors d’avancer dans un parcours déroutant, semé d’objets problématiques. On reste en contemplation devant Murmur Study de Christopher Baker, une cascade de tweets générés en live depuis le début de la biennale. Si on s’approche des rouleaux de papier, on peut tomber sur des bugs dans les écritures. On est plongé dans l’ère des Big Data, un champ incroyable de données avec une grande interrogation sur ce qui se passe derrière. Autres curiosités  : Fabrique Hacktion, série de greffes pour éléments urbains de Raphaël Pluvinage, Sylvain Chassériaux et Léa Bardin, Noisy Jelly, kit de préparation pour gelée musicale de Marianne Cauvard et Raphaël Pluvinage, le cintre Facebook à «  liker  » les vêtements ou Al vs Al de Igor Labutov, Jason Yosinski et Hod Lipson, vidéo simulant une conversation entre deux robots. Si l’on va plus loin  : pourquoi pas déconnecter l’expression du visage du cerveau  ! C’est l’idée de Daito Manabe, qui propose un dispositif de stimulation électrique du visage. Commissaires d’exposition : François Brument et David-Olivier Lartigaud.

Quel futur désirons-nous  ? La Biennale du design 2013 s’aventure à la lisière d’une humanité centrée sur l’expérience de l’autre, avec des pièces de designers qui traversent volontiers les frontières de leur discipline pour explorer les sciences, la sociologie ou la philosophie et rejoindre les problématiques de l’art contemporain. Visite recommandée  !

Marianne Cauvard et Raphaël Pluvinage
Noisy Jelly, Marianne Cauvard et Raphaël Pluvinage

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