Espace Fondation EDF à Paris – La huitième nuit de Yann Kersalé

La lumière est sa matière première, la nuit sa complice. Du musée du quai Branly, à Paris, à la Tour Agbar de Barcelone, en passant par le centre Sony de Berlin ou l’aéroport de Bangkok, Yann Kersalé illumine depuis plus de trente ans des paysages urbains et naturels à travers le monde. Précurseur français en la matière, il est l’inventeur d’une nouvelle forme de langage visuel et poétique, source de fictions envoûtantes et oniriques. De juin à septembre 2011, l’artiste a conduit sept «  expéditions lumineuses » en autant de lieux singuliers et éclectiques de Bretagne. Les images et sons captés le temps de ces installations éphémères sont au cœur de l’exposition Sept fois plus à l’ouest, conçue pour l’Espace Fondation EDF, à Paris.

Le soleil est généreux en cette belle journée d’hiver, de celles qui prêtent à la balade, le nez au vent dans les rues de Paris. De quoi accentuer l’effet de contraste, saisissant, ressenti par le visiteur lorsqu’il franchit, au détour d’une impasse tranquille du VIIe arrondissement, la porte de l’Espace Fondation EDF. A l’intérieur règne l’obscurité la plus totale : les murs sont noirs, l’espace n’est éclairé que par la signalétique – obligatoire ! – des issues de secours et la luminosité émanant des installations de Yann Kersalé. «  L’ombre et la nuit me servent de toile blanche, explique-t-il. Comme un peintre, je vais aller sur le motif, mais attendre pour cela que le soleil soit couché et profiter de cette période, cet espace-temps, qui permet de remodeler visuellement des objets très facilement reconnaissables de jour. »

Tout au long de l’été 2011, l’artiste et son équipe ont donc attendu le crépuscule pour se rendre successivement sur les imposants rochers du Chaos du diable, à Huelgoat, auprès des mégalithes de Carnac, au pied du radôme de Pleumeur-Bodou, au fond des prairies sous-marines d’Océanopolis, à Brest, sur les galets du Sillon noir de Pleubian, au bas du phare de de l’île Vierge, à Plouguerneau, et, enfin, dans le quartier en rénovation de la Courrouze, à Rennes. Sept sites naturels et urbains transformés en installations lumineuses et éphémères, sept «  expéditions  » filmées et enregistrées en vue d’y puiser la matière première des œuvres réalisées pour l’exposition Sept fois plus à l’ouest présentée actuellement à Paris. «  Les Celtes comptaient les semaines en huit nuits. Et cette expo est la huitième nuit : celle où les sept autres sont réunies.  »

Le choix de la Bretagne, «  c’était d’abord parce que je connais bien les lieux*, mais aussi parce qu’il y a là-bas une particularité : le bout de cette Bretagne s’appelle le Finistère – qui signifie “fin de la terre”. Or, en breton, on l’appelle Penn-Ar-Bed, ce qui veut dire “début du monde”. Il y a là une inversion qui me plaît, avec cette notion de début du monde qui commence dans l’eau.  » Les interventions menées en Bretagne et les pièces présentées à Paris s’articulent autour de trois des thèmes favoris de l’artiste : l’eau, la nature et l’urbain. «  Dans l’exposition, les deux installations inspirées par la ville sont au sous-sol, celles évoquant la terre ou le rivage au rez-de-chaussée, et celles dédiées à la mer au premier étage. On peut commencer ou terminer sous l’eau, au choix !  »

En début de parcours, le visiteur découvre une immense structure gonflable de forme lisse, arrondie, et aux parois rougeoyantes. Chaos du feu est le nom de la première des sept «  mises en abîme  », selon l’expression du plasticien, constituant l’exposition. Elle s’inspire de l’installation réalisée in situ en juillet 2011 (Les phares de la forêt) au Chaos du diable : «  Ce sont des énormes pierres, des blocs qui sont de la taille de cette structure gonflable, qui sert d’écran et sur laquelle sont projetées de l’intérieur des images qui s’animent, progressivement, comme une respiration. Quand on tourne autour, on entend le bruit de la rivière qui est dessous et des craquements de pierre.  »

* Yann Kersalé est né à Boulogne-Billancourt, près de Paris, l’artiste a grandi à Douarnenez et étudié aux Beaux-Arts de Quimper.

Yann Kersalé-AIK, photo Laurent Lecat
Chaos du feu, installation visuelle et sonore, Yann Kersalé, 2011
Yann Kersalé-AIK, photo S. Deman
Profondeur de lames, installation visuelle et sonore, Yann Kersalé, 2011

A quelques pas, c’est le bleu qui l’emporte dans un espace fragmenté, formé d’une multitude de bandes verticales qui servent elles aussi d’écran, et bercé par le bruissement des vagues et les caprices d’Eole. Dorsale des vents prend source dans l’expédition entreprise en août dernier sur le Sillon noir, à Pleubian (Le sillon dans le miroir). Yann Kersalé y avait aligné le long du rivage quelque 200 tiges surmontées chacune d’un petit bouquet de leds. Livrées à la brise et aux remous de la marée, elles s’agitent joyeusement, tel un ballet de lucioles se reflétant dans l’eau. Après la féérie, le mystère : Enrochements d’ombres met en scène des images capturées sur le site de Carnac (L’écho des pierres), se mouvant doucement, au rythme d’incantations mystiques et troublantes, le long de cloisons blanches au relief prononcé.

Un escalier mène au sous-sol, où l’obscurité qui s’épaissit encore déroute et intrigue. Instinctivement, le visiteur se dirige vers une faible lueur émanant d’une petite pièce latérale. Elle provient d’un mur percé de plusieurs petites fenêtres vitrées, donnant sur un amoncellement de sphères blanches sur lesquelles s’animent des images télévisuelles. Eboulis d’images du monde fait référence à la mosaïque, constituée d’extraits de programmes prélevés sur les télés du monde entier, dessinée par l’artiste, lors de son intervention estivale sur la surface du radôme de Pleumeur-Bodou (La lune télévisuelle). Dans la salle voisine, le spectateur est invité à prendre place sur des coussins – marqués d’une croix blanche – et à se laisser aller à la contemplation, sur fond de bruits urbains (circulation, travaux), d’un enchevêtrement de bandelettes blanches qui se déploient d’un bout à l’autre du plafond (Structure chrysalide). Y sont projetés les fruits de la captation réalisée lors de la mise en lumière de trois vieilles masures du quartier de la Courrouze, à Rennes (Chrysalide).

L’étage de la fondation est dédié au thème de l’eau. Une première pièce tout en longueur et aux murs parés de miroirs accueille Verticale allongée. Un effet d’optique merveilleux prolonge à l’infini les reflets bleus saisis dans l’eau lors de l’intervention (L’appel du large) menée autour du phare de l’île Vierge, à Plouguerneau. En fond sonore, le rugissement des éléments évoque celui d’une créature mythique. Profondeur de lames est une installation constituée de lianes de plastique translucide, s’égayant depuis le plafond jusqu’au sol et éclairées par un système de lumières inversées. Elle prend source dans Les prairies de la mer, pièce réalisée à Océanopolis, à Brest, et convie le visiteur à entreprendre une singulière plongée : ce dernier s’engage dans un espace étroit, traçant son chemin à tâtons, un sourire ravi aux lèvres, tandis que son imagination s’emballe.

«  On peut toucher les matières et trouver ses propres points de vue : c’est important  », souligne Yann Kersalé, qui espère donner au public l’envie de «  prendre son temps, afin d’observer et d’arrêter de courir  ». Difficile, effectivement, de résister à cet univers fascinant et onirique, où le ludique côtoie le poétique au fil d’une «  déambulation  » narrative qui renouvelle notre lecture du monde.

Yann Kersalé-AIK, photo S. Deman
Verticale allongée, installation visuelle et sonore, Yann Kersalé, 2011

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