« La Fin des Cartes ? » à Paris – Changements de perspective

Plusieurs expositions en région parisienne dont deux sont déjà en cours, des «  dérives  » urbaines et un colloque international, qui se tiendra les 19 et 20 novembre prochain à l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville, s’articulent autour de la représentation des territoires tant d’un point de vue esthétique, technologique et scientifique que politique et urbanistique. ArtsHebdoMédias a demandé aux commissaires des expositions de préciser leur approche et les choix plastiques qui sous-tendent cette question.

La Fin des Cartes  ? Territoires rêvés, territoires normalisés – dans son intitulé complet – est un projet art et science initié en 2013 par l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, organisatrice du colloque éponyme, en collaboration avec l’association Kareron, fédératrice des différentes expositions dans le cadre de la Biennale d’art numérique Némo. Al’Espace Khiasma, aux Lilas, Olivier Marbœuf – qui convoque la production d’œuvres, des monstrations et débats sur cette thématique depuis plusieurs années – questionnejusqu’au 19 décembre, Les propriétés du sol comme vecteurs de nouveaux récits. A l’espace de création Immanence, dans le XVe arrondissement, Caroline Perrée et Cannelle Tanc mettent en scène De passage  : le voyage à l’œuvre au fil de trois volets d’exposition dédiés aux trois capitales Mexico, Berlin et Paris (du 19 novembre au 19 décembre) alors qu’à l’Ensa Paris-Belleville, l’exposition Explorations figuratives. Nouvelles lisibilités du projet, qui se tient du 16 novembre au 14 décembre, questionne les relations entre processus de conception, production d’images et communication, dans la pratique du projet architectural. Isabelle Arvers, fondatrice de Kareron et coordinatrice des différentes propositions, nous donne quant à elle à découvrir, jusqu’au 22 novembre au Shakirail – dans le XVIIIe arrondissement – des restitutions de workshops et projets de recherche sur l’idée même de territoire. Elle est aussi commissaire d’une exposition, présentée du 18 au 23 novembre à l’Espace des arts sans frontières – dans le XIXe arrondissement –, centrée sur la manière dont les artistes détournent les technologies de contrôle et tendent à se réapproprier les territoires.

Dérives et réinterprétations du territoire au Shakirail et à l’Espace des arts sans frontières

Isabelle Arvers  : «  Visualiser les flux, les déplacements, les enjeux, recomposer des cartographies subjectives, sensibles et poétiques (etc.) sont autant de nouvelles approches du territoire sous-tendues par La fin des cartes  ?. Le projet se situe à la croisée de l’art et de la recherche, c’est un des axes forts  : à l’espace Shakirail sont déployées notamment les restitutions plasticiennes de doctorantes  : Marion Dulac et Alma Sarmiento s’intéressent à la cartographie subjective et aux nouvelles formes d’Atlas  ; alors que Sabrina Biokou présente une œuvre visuelle inspirée par la pensée en réseau des aborigènes, Karine Comby propose avec ironie, une représentation graphique des déplacements d’un employé de Pôle Emploi dans son espace de travail (In work we trust).L’exposition, qui s’ouvre le 18 novembre à l’Espace des arts sans frontières, pose un regard critique sur les nouveaux modes de représentation du contrôle et confronte différents points de vue  : celui des machines de vision – robots, drones, caméras de surveillance – avec ceux des habitants des territoires surveillés, par le biais d’une cartographie participative, sensible et vécue. Par exemple, l’œuvre de l’artiste israélienne Zohar Kfir, Points of view, cartographie l’espace de la Palestine à partir de tous les lieux où l’association B’tselem a donné aux habitants des caméras pour filmer “leur occupation”. Le collectif d’activistes, artistes et chercheurs Forensic Architecture y présente également Drone Strikes, dont le processus consiste à utiliser les nouvelles technologies, telles que Google Street View, pour reconstituer les lieux effacés de la carte par les frappes de drones, ce notamment à partir du récit de rescapés pakistanais. Le projet Dronestagram de James Briddle donne lui aussi une vision du territoire et des frappes par drones, alors que dans Stories from the Hills, de Myriel Milicevic, les tribus du nord de la Thaïlande offrent une vision subjective de leur territoire au moyen de cartes qu’elles dessinent. Les œuvres de Heath Bunting, The Status Project, de Bureau d’Etudes, The 8th Sphere, ou enfin de Jean Baptiste Bayle, The Terminator Studies, font référence dans cette exposition à l’être “dividuel”, réduit à l’état de données informatiques connectées et sujet au contrôle. (…)

Romain Cattenoz
Pièce signée Romain Cattenoz
Bureau d’Etudes
The 8th Sphere, Bureau d’Etudes

(…) On peut également y contempler les vidéos des artistes Jordi Colomer, The Istanbul Map, et de Louidgi Beltrame, Gunkanjima, ou la vision fantomatique d’une île nippone, dont les architectures abandonnées sont les seules traces d’une ville rayée de la carte après que les ouvriers ont déserté la mine du jour au lendemain. On y découvre également une installation sans titre signée Kader Attia, des fac-similés de Rem Koolhaas (La ville du globe captif, 1972) et de Yona Friedman (Ville spatiale, 1959-1960), etc.

Un autre axe du projet tient dans l’idée de parcours organisé – le 18 novembre – entre les différents lieux d’expositions pour permettre à tous les participants du colloque, qui aura lieu à l’Ecole nationale supérieure d’architecture, de découvrir les œuvres en guise de préambule aux discussions (NDLR  : nous venons d’apprendre la suppression de l’étape prévue au Shakirail). Le même jour, des “dérives” sont proposées par les artistes Dinah Bird et Ocean Viva Silver au départ de la place de la République à 14 h 30. La Fin des cartes  ?, c’est aussi une façon de repenser l’idée de dérive à l’ère des objets nomades  : pas une dérive utilitariste suggérée par la plupart des services mobiles géolocalisés, mais plutôt “debordienne”, faite de rencontres fortuites et de découverte d’espaces délaissés, au détour d’un canal ou d’une cité. L’artiste Jeremy Wood, à travers son workshop The Atlas is Dead, propose ainsi de remettre en question la cartographie par le biais des technologies numériques, telles que le GPS, et donne rendez-vous au public le 21 novembre – départ du Shakirail à 10 h – pour une déambulation dans le quartier à l’intersection des XVIIIe et XIXe arrondissements.  »

A l’Ensa Paris-Belleville, nouvelles représentations visuelles  : quel rôle et quel statut pour un urbanisme contemporain  ?

Elisabeth Essaïan, co-commissaire de l’exposition Explorations figuratives. Nouvelles lisibilités du projet avec Béatrice Mariolle et Jean-François Coulais  : «  Ce n’est pas tant la fin des cartes qui est ici en question, mais le début d’une période d’invention figurative aux formes très exploratoires qui est mise en exergue. Comme la science depuis Husserl et l’art après Cézanne et le Cubisme, la notion de carte subit aujourd’hui la déflagration provoquée par l’interrogation phénoménologique. Dans le champ de l’architecture et de la ville, les paradigmes sur lesquels elle reposait – séparation sujet-objet, exhaustivité descriptive et autorité prescriptive –, sont renversés par de nouvelles démarches sensibles et participatives, avec des outils qui renouvellent les modèles figuratifs comme les processus de projet. L’exposition présente et interroge le rôle et le statut de ces représentations visuelles à travers plusieurs démarches expérimentales dans la pratique du projet architectural et urbain contemporain, telles que l’élaboration d’une vision territoriale pour la région de Bruxelles, par le biais d’une maquette en nuages de points élaborée par le Studio 015 de l’architecte urbaniste Paola Viganò, ou la vue d’une coupe d’une autoroute et d’un terrain, dans la région du Gothard (Suisse), obtenue par laser-scanner photogrammétrique au Laboratoire de Visualisation et de Modélisation du Paysage, ETH de Zürich.  »

Kader Attia
Sans titre, Kader Attia
Louidgi Beltrame
Gunkanjima, Louidgi Beltrame

De la fin des cartes aux «  propriétés du sol  » à l’espace Khiasma

Pour Olivier Marbœuf, commissaire d’exposition et directeur de l’espace Khiasma, aux Lilas, La fin des cartes  ? n’est pas une thématique nouvelle  : «  J’ai travaillé avec plusieurs artistes par le passé – dont Till Roeskens et Marie Bouts – qui se sont intéressés à une approche sensible de la cartographie, c’est-à-dire une cartographie de l’expérience d’un territoire qui met en critique la carte surplombante et son discours de vérité. Dès 2008, avec D’impossibles rendez-vous, une exposition dans l’espace public aux Lilas (Biennale Art grandeur nature), je me suis intéressé à l’idée de production spontanée de lieux – dans la droite ligne des Post-it cities de Giovanni La Varra. L’idée du lieu – et donc de la carte – comme dynamique, état d’excitation et non comme donnée stable. Le lieu comme apparition, la carte comme récit. J’ai également réalisé plus tard, en 2012 à Khiasma, une exposition qui s’appelait Un territoire sans carte et qui s’intéressait à l’idée de la carte mentale et à l’association libre comme modalité de mise en récit. C’est l’une des lignes de force que l’on retrouvait déjà dans My Last Life, premier solo show en France de Vincent Meessen – qui représente la Belgique, et a invité plusieurs artistes à ses côtés, à la Biennale de Venise cette année – proposé par Khiasma en 2011. Elle mettait en scène et en intrigue les liens de Roland Barthes avec l’histoire coloniale française. Dans ma sensibilité pour les narrations spéculatives comme outil critique et de remise en circulation des récits nationaux, cette question de carte mentale est ainsi une manière de poser une représentation performative de l’espace et de souligner la nécessité de sans cesse devoir rejouer le lieu qui devient alors une forme de production collective, instable et contextuelle.

Dans notre nouvelle exposition, Les propriétés du sol, se joue encore peut-être une autre idée, celle du narrateur. Qui fabrique la carte  ? Quel point de vue traduit-elle  ? S’opposent ici les narrations humaines et propriétaires de la terre (exploitation, colonisation, capture, guerres) aux récits géologiques et animistes du sol, des pierres qui replacent l’humain et le non-humain sur pied d’égalité. La fin des cartes ? pourrait signifier ici la fin de l’hégémonie et de la centralité du récit, de la représentation et de la mesure humaine du monde. A ce propos, le film Mined Soil de Filipa César et l’installation Montagne-Terre-Pierre de Younès Rahmoun ouvrent des pistes passionnantes.  »

Mise en abîme du voyage à l’espace Immanence

Pour Caroline Perrée et Cannelle Tanc, le propos de l’exposition De passage : le voyage à l’œuvre, proposée à l’espace de diffusion – comme de création et d’expérimentation – Immanence, consiste à révéler le pouvoir de catalyseur de la carte sur l’imaginaire. Il s’agit d’emprunter les voies du réel par le médium de l’œuvre elle-même, à l’image du voyageur qui arpente visuellement les routes des mappemondes avant de parcourir les territoires qui l’ont fait rêver. Ce déplacement de la carte rêvée et fantasmée au territoire réel est opéré par le travail de l’artiste et par son œuvre dans une mise en abîme de la notion de mouvement  : entre celui du spectateur parcourant les œuvres et le regard du voyageur qui sillonne le monde. Opératrice du déplacement, l’œuvre de Romain Cattenoz, en constitue un bel exemple.

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