Kamel Khélif à Londres – Témoignage indirect

Le livre écrit et dessiné par Kamel Khélif, Monozande, s’achève ainsi  : «  La nuit est tombée, Césarine. Une douleur m’étreint le cœur. Mon esprit n’est plus en ces lieux. Parfois, je rêve et je me perds loin d’ici et je n’en ai pas honte. Dans les villes d’Europe, d’Amérique ou d’Australie. Emportant avec moi le souvenir de ce paysage si familier, avec ses collines, ses arbres et ses fleurs que j’ai l’impression de connaître depuis des siècles et des siècles. Et si quelqu’un, au coin d’une rue, sur une place, pouvait lire dans mes yeux, il serait stupéfait de connaître mon histoire.  » Cette histoire est celle de N’Diho, dont le peintre et illustrateur marseillais ne connaît que le prénom et dont il vient, en seize planches, de restituer l’existence, celle d’un habitant du Congo dont l’épouse et les huit enfants furent massacrés en 2008 et qui fut pour sa part laissé pour mort après avoir reçu un coup de machette dans le dos. Les exactions commises à travers le monde depuis la guerre de Yougoslavie ne cessent d’inspirer les artistes, livrant nombre d’œuvres à ce que l’on appelait autrefois la peinture d’histoire. On parle désormais plus facilement d’actualité. Par manque de recul ou banalisation de la violence et de son expression volontiers généralisée  ? «  Je ne connais rien de lui. Je sais juste ce qui lui est arrivé. Je dois imaginer ce qui s’est passé et comment cela s’est passé  », explique simplement Kamel Khélif, amené à représenter ce qui est de l’ordre du témoignage, ce que même les photoreporters les plus audacieux n’immortalisent que rarement  : l’acte de barbarie. Cette série lui a été commandée par le photographe américain Jim Goldberg (né en 1935) – dont l’œuvre rend compte des déplacements de populations consécutifs aux désastres de l’histoire contemporaine –, invité à participer à l’exposition Conflict, Time, Photography* qui s’ouvre la semaine prochaine à la Tate Modern de Londres. Plusieurs des seize planches de Kamel Khélif y seront présentées. Chacune d’elles comporte trois à quatre cases rectangulaires  ; elles ont été réalisées en noir et blanc, d’un trait sûr, saisissant le réel «  pour se rapprocher de la photographie  ». Mais c’est aussi la «  manière noire  » de Kamel Khélif qui lui permet d’articuler son récit  ; au cœur de celle-ci, il dissémine des fragments poétiques, comme cet «  arbre de vie  » faisant presque figure de frontispice, et des éléments, tel le vent au souffle éternel balayant par endroit la géographie sensible du dessinateur, qui pourrait presque chasser l’enfer de la mémoire. Les feuilles, correspondant aux âmes des disparus, rendent quant à elles un hommage silencieux et fantasmagorique, là où se dresse aujourd’hui encore les camps de réfugiés.

* Une quarantaine de photographes – reporters et artistes – internationaux participe à l’exposition qui s’intéresse aux notions de conflit et de temps qui passe à travers des images prises pour certaines lors d’événements précis, pour d’autres des années plus tard sur les mêmes lieux ou encore y faisant référence de manière conceptuelle. Parmi les participants figurent Jim Goldberg, Kikuji Kawada, Jerzy Lewczynski, Don McCullin, Simon Norfolk ou encore Michael Schmidt.

Kamel Khélif
Extrait de Monozande, Kamel Khélif, 2014
Kamel Khélif
Extrait de Monozande, Kamel Khélif, 2014
Kamel Khélif
Extrait de Monozande, Kamel Khélif, 2014
Kamel Khélif
Extrait de Monozande, Kamel Khélif, 2014

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