Biennale de Rennes 2014 – Terrain de jeu collectif

« La caractéristique la plus remarquable du monde contemporain  : la croyance que le travail doit nous rendre heureux.  » Ce constat du philosophe suisso-britanique Alain de Botton* est l’un des axes suivis par la commissaire d’exposition Zoë Gray pour développer l’édition 2014 des Ateliers de Rennes. Explorant depuis sa création en 2006 la nature des relations que peut entretenir l’art avec le monde de l’entreprise, la biennale met l’accent cette année sur les convergences et les divergences entre la production artistique contemporaine et l’économie, à une époque où le marché est omniprésent, régissant les temps de travail mais aussi de récréation. Des temps de loisirs, de jeu et de paresse qu’interrogent les œuvres engagées et critiques choisies pour les trois principales expositions de Play Time – nom de baptême de cette quatrième biennale –, ouvrant d’autres champs du possible à découvrir jusqu’au 30 novembre.

Transformée en une immense aire de jeu pour sa première ouverture au public, la Halle de la Courrouze est le plus singulier des trois principaux lieux investis par cette biennale 2014. Situé au cœur d’anciennes friches industrielles, cet arsenal militaire métamorphosé en espace muséal accueille plusieurs œuvres créées in situ. La visite commence par une invitation à s’essayer au golf sur le parcours imaginé par François Curlet et réalisé à l’aide d’une vingtaine d’artistes qu’il a invité à se joindre au projet. GOGOLF échelle 1 est une œuvre collective dont la volonté est d’offrir un parcours de golf sous l’aspect d’un jardin de sculptures, en attendant la réalisation d’une installation monumentale dans l’espace public. L’occasion de juger de la difficulté des «  trous  » imaginés par des artistes tels que Michael Dans, David Dubois ou encore Michel François dont les œuvres vont de l’élémentaire à l’irréalisable en passant par le plus absurde.

Parmi les quelques vidéos qui animent les murs du lieu, Priscila Fernandes présente un étonnant centre commercial miniature destiné aux enfants. On y voit des gamins dans le rôle de caissier chez McDonald ou dans une chaîne de magasins, lesquels ont financé le projet. Filmée du point de vue d’une mère accompagnant son enfant, For a better world (Pour un monde meilleur) se concentre sur les visages inquiets et ennuyés des enfants, poussant ainsi la réflexion autour du temps de récréation des plus jeunes et son possible formatage par l’industrie. Inspiré par le marché de la ville de Zadar, en Croatie, Michael Beutler installe non loin de là The market, une œuvre en soi qui sert aussi d’environnement pour les pièces de Dewar et Gicquel et les travaux présentés par Bruno Peinado et ses deux filles.* Extrait de l’ouvrage Splendeurs et misères du travail, éditions Mercure de France, 2010.

Michael Beutler, Bruno Peinado et ses filles, photo Y. El Azzaz courtesy Play Time, Les Ateliers de Rennes
Sans titre, Shack up with (détails)@présentée sur The Market@de Michael Beutler, Bruno Peinado et ses filles, 2014
Plaisirs et difficultés liés à la création sont au centre de la proposition et de l’ensemble d’œuvres réunies au Frac Bretagne dans le cadre de Work as Play, Art as Thought (Le travail comme jeu, l’art comme la pensée). Si la question du caractère complexe de l’acte de créer se pose à l’artiste travaillant seul dans son atelier, elle est encore plus présente dans le cas d’une collaboration entre plusieurs plasticiens. Explorer les changements qui caractérisent le processus de production dès lors qu’il devient collectif est l’objectif que se fixe le Japonais Koki Tanaka en présentant A Pottery Produced by Five Potters At Once (silent attempt) (Une poterie réalisée par cinq potiers à la fois – tentative silencieuse). La vidéo d’une heure montre cinq potiers qui se concertent et qui discutent constamment de la manière dont il va falloir s’y prendre pour la réalisation de cette poterie à dix mains.

Dans le but de mieux connaître la démarche des artistes exposés au cours de la biennale, plusieurs d’entre eux sont invités par la commissaire Zoé Gray à présenter deux œuvres. C’est le cas de Bruno Peinado qu’on retrouve ainsi dans l’une des trois galeries du Frac avec une installation qu’il a voulu «  baroque, monumentale et théâtrale  ». On y reconnaît le côté ludique et enfantin qui caractérise les sculptures qu’il a réalisées avec ses filles pour la Halle de la Courrouze. Une harmonie joyeuse se dégage de ses diverses formes géométriques superposées, sculptées en bois, en béton ou recouvertes de tissus colorés.

Direction à présent le musée des Beaux-Arts, troisième lieu majeur de Play Time, qui célèbre le droit à la paresse à travers des œuvres qui sont autant d’interrogations autour des relations entre le travail, l’indolence et la créativité. Le visiteur y est accueilli par Five Star Bouncy House (Maison gonflable cinq étoiles), un château gonflable réalisé par Pilvi Takala avec l’aide d’un groupe d’enfants de moins de 13 ans interrogés sur la manière de dépenser une somme de 7 000 livres sterling, reçue dans le cadre d’une bourse décernée à l’artiste lors de la Frieze Art Fair de Londres, en 2013. Une vidéo accompagne l’œuvre où les enfants expliquent pourquoi ils ont choisi de créer quelque chose, plutôt que d’acheter un produit préfabriqué. Une dizaine d’autres plasticiens investissent l’espace réservé aux expositions temporaires pour y proposer sculptures, vidéos et installations mettant l’accent sur l’importance de l’oisiveté pour l’imagination et la créativité. Rythmée par plusieurs conférences animées par des intellectuels et critiques d’art, la biennale se poursuit dans une dizaine d’autres lieux de la ville, parmi lesquels le centre d’art contemporain La Criée, où sont exposées les sculptures de Gareth Moore, ou encore le 40m3 qui accueille une installation d’Oscar Murillo. Une soixantaine d’artistes, jeunes talents ou à la réputation internationale, y constituent un cadre de réflexion aussi pertinent que récréatif.

Photo Aurélien Mole, courtesy Play Time, Les Ateliers de Rennes
Vue de l’exposition Le Droit à la paresse@au Musée des beaux-arts de Rennes, 2014

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