Jeff Lemire – Essex County – Danse avec les ombres

Jeff Lemire, Editions Futuropolis

Dans Essex County, superbe roman graphique signé Jeff Lemire, jeune dessinateur canadien autodidacte, les héros meurtris de ce comté rural anglophone du Canada se débattent au fil du temps et se cognent au défaut de la mémoire contre les maîtres silencieux de leur destin. Publié en 2007 par Topshelf, une maison d’édition indépendante, l’ouvrage a valu la consécration à ce conteur des grands espaces après qu’il a raflé les plus prestigieux prix outre-Atlantique, dont celui du meilleur dessinateur de BD canadien en 2008  : un palmarès qui récompensait des années de travail à dessiner la nuit une fois libéré de son service au fond des cuisines d’un restaurant de Queen Street à Toronto.

En pleine campagne, le village d’Essex County, où tout commence, étouffe sous l’atmosphère délétère d’un secret inavoué. Lester, timide orphelin d’une dizaine d’années peuple sa solitude grâce aux superhéros des comics offerts par Jimmy, le pompiste du village… Mais pourquoi interdit-on à ces deux-là de se voir  ?

Lou et Vince, deux frères joueurs de hockey sur glace, se sont éloignés définitivement après un étrange accident de voiture. Leur passé restera-t-il un ennemi supérieur en ombres, malgré leurs tentatives de renouer contact  ?  Enfin, Anne, infirmière dévouée et compatissante, recueille au fil de ses visites des indiscrétions sur les misères et la grandeur de ses malades. Son refuge  : le cimetière du village, où se trouve la tombe de son époux. Dans le clair-obscur des croix alignées, elle vient lui parler de Jason, son fils. Ses confidences nous livreront les clés du récit.

Jeff Lemire, 31 ans, maîtrise parfaitement cette épopée familiale en forme de puzzle, une histoire dont la trame file sur plusieurs générations, où se chevauchent silences, souvenirs emmêlés, fausses pistes, ellipses et non-dits, mais où la vie toujours, s’obstine, malgré tout, sur fond de mélancolie… Les rayons et les ombres des cases en noir et blanc offrent une danse émotionelle d’une fine et rare brutalité. A la manière des nouvelles de sa compatriote Alice Munro, Jeff Lemire compose de fortes ellipses imagées, au diapason des vastes plaines. C’est un peu de l’âme canadienne que l’auteur nous restitue à traits simples et puissants  : les ambiances feutrées du crépuscule, l’odeur des fermes, la moiteur des temps d’orage ou le bruissement des blés sous le vent chaud d’une fin de journée. Comme le choryphée de la tragédie grecque, une petite corneille à l’âme poétique survole les 496 pages et tourne les feuillets de ce récit en partie autobiographique, même si l’auteur reste muet sur sa propre histoire. 

Car si Jeff Lemire a bien grandi à Essex County, et si, pour l’essentiel, ses personnages relèvent de la fiction, il confie que c’est à Lester, l’enfant à la solitude onirique, qu’il ressemble le plus… Dans l’introduction à l’édition canadienne, le desinateur Darwyn Cooke le relie à juste titre aux « Golden Age Cartoonists » et au plus belles lettres du pays qui va d’un océan à l’autre. Quoi qu’il en soit de la noirceur de la vie et de son théâtre d’ombres dans les grands espaces canadiens, laissons à ce jeune maître du 9e art sa part de mystère  : il a su faire jaillir de la vie d’autres, une belle lumière.

Jeff Lemire, Editions Futuropolis
Planches extraites de Essex County, Jeff Lemire, 2010

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