Mobile Art – Une première à Barcelone

Anaisa Franco

Le rendez-vous est pris pour 14 h 30. Sur la place de Catalogne en plein cœur de Barcelone, les jeunes qui ne se font pas encore appeler les «  indignés  » battent le pavé. Il faut laisser derrière soi les revendications et quelques rues pour découvrir le bel immeuble de la Fondation Francisco Godia. A la stupéfaction générale, la très honorable et classique institution accueille Mobile Art experiencias moviles, une exposition qui témoigne de la place prise par le téléphone portable dans la création contemporaine. Les huiles remisées à l’étage, les artistes choisis pour cette première sont installés au rez-de-chaussée.

14 h 30 précises, Loréa Iglésias, la commissaire de l’événement, apparaît. Historienne d’art et collaboratrice de la Fondation, c’est elle qui a proposé à Sara Puig, sa directrice, de montrer une sélection d’œuvres associées peu ou prou à cet objet que d’aucun s’amuse à qualifier désormais de «  meilleur ami  » de l’homme et de la femme… le portable  ! «  Les artistes l’utilisent comme un outil. Pour prendre des photos ou des vidéos mais aussi pour participer à des installations interactives. Cet appareil possède différentes fonctions en plus de celle initiale : sms, caméra, appareil photo, enregistreur… Autant de moyens qui permettent d’expérimenter de nouvelles formes artistiques  », précise Loréa Iglésias.

Si la qualité de l’image ou du son n’est pas au centre des préoccupations des artistes, ces derniers insistent sur la maniabilité de l’appareil, sa facilité d’utilisation et sur ses capacités augmentées grâce à la réception d’Internet et au téléchargement des applications. Graver tout, ici et maintenant, est énoncé comme un atout majeur, au risque de vivre pour capter et non pour vivre  ! «  Depuis plusieurs années, je m’intéresse à toutes les œuvres qui ont un rapport même ténu avec le téléphone portable, poursuit la commissaire.  Les consigner sur un blog ne me suffisait plus, je souhaitais les montrer, les partager. Je voulais faire une sélection significative de toutes les tendances mais certaines pièces, notamment interactives, demandaient trop d’espace et de gestion. J’ai contourné l’obstacle en donnant à voir des vidéos, témoins de ces projets trop difficiles à exposer comme Gravity de Julien Gachadoat ou SMSlingshot de VR/Urban.  » Intégrée dans le festival Loop d’art vidéo, Mobile Art experiencias moviles réunit une majorité d’œuvres audiovisuelles et photographiques, sans pour autant s’y limiter. Commençons donc la visite.

Au mur, sur fond d’arbres en fleurs, une main tenant un révolver apparaît. Béatrice Valentine Amrhein vit et travaille entre Paris et New York. Peinture, photographie, vidéo et installation sont ses moyens d’expression. Dans ses œuvres, formes, couleurs et fragments du corps créent d’intemporels dialogues poétiques. L’utilisation de la technologie mobile est, pour elle, l’occasion de réfléchir sur l’évolution des communications. Le mobile est un outil, un prolongement de son corps. Train fantome  : The time when something happens, installation réalisée spécialement pour l’exposition, montre la même vidéo sur quatre petits écrans placés sur la projection d’un plan fixe extrait de cette dernière. Les images diffusées non simultanément, en boucle et à une vitesse différente décalent la perception de l’œuvre originale. Ce parti pris donne à réfléchir sur la multiplication des canaux de communication et sur la manière dont les informations sont perçues. Qu’elles soient transmises de façon coordonnée ou anarchique, à tel moment plutôt qu’à un autre, leur perception en est changée. La même histoire prend un sens différent.

Béatrice Valentine Amrhein
Train Fantome:The time @when something happens, Béatrice Valentine Amrhein, 2011

Loréa Iglésias poursuit  : «  Dans cette section nous avons des œuvres audiovisuelles d’Andrés Duque, de Maria Canas, de Pere Cortacans et de Bruno Pelaez, dont il est difficile de définir les concepts. A mi-chemin entre le cinéma, le vidéo-clip et le documentaire, certaines sont si expérimentales que même les artistes ne se risquent pas à les expliquer  »… Andrés Duque, Vénézuélien installé à Barcelone, a fait des études de journalisme avant de se tourner vers la réalisation. Pour Mobile Art, experiencias moviles, il présente deux vidéos tournées avec son téléphone portable dont Life Between Worlds not in Fixed Reality (2008). Balcon, cartons entassés, descente d’escaliers, traversée d’une pièce, un cameraman vérifie son matériel, une comédienne se concentre, un chien attend. L’image est floue. Un autre escalier. Une autre femme, de ménage cette fois. Elle frotte, elle brique, au son de la musique. A la télé, des danses traditionnelles africaines, de son pays peut-être. Elle sourit. Stop  ! La fin est à découvrir sur le site www.andresduque.com

Vous trouverez également Maria Canas, alias «  L’archiviste de Séville  », sur le Web. Son site Animalario.tv est une plate-forme d’expérimentation artistique (vidéo-clips, installations, imagerie numérique, télévision en ligne, projets internet, ateliers de cinéma expérimental, gestion culturelle, etc.), un espace de réflexion qui favorise les échanges culturels. L’artiste, dont les œuvres ont reçu plusieurs prix en Espagne et en France, présente pour l’exposition une vidéo datant de 2008. Por un punado de Yuanes (Pour une poignée de yuans) est une plongée au cœur de Shanghai et des réseaux de vente illicite de films érotiques chinois. Un voyage délirant et surréaliste au service d’une critique en règle de la répression sexuelle subie par la population, de la prostitution des enfants et de l’obsession consumériste et hypocrite des touristes occidentaux.

Deux lettres jouent les intruses dans le titre d’une des deux œuvres présentées par Pere Cortacans. Un «  n  » et un «  e  » qui, une fois glissés au cœur du mot «  photography  », nous font comprendre sans équivoque que les clichés exposés sont issus du portable de l’artiste  : 365 Days of phone.tography (2009-2010). Chaque photo se détache du mur comme d’une éphéméride. L’artiste égraine les jours. Ainsi va la vie. Au sol, un petit écran diffuse DeChromaMe, (2011), un court métrage expérimental. De son côté, Bruno Pelaez se définit comme réalisateur audiovisuel, étiquette qui englobe l’art vidéo, l’animation et le développement d’œuvres interactives. Pour Catrina’s Afternoon (2011), il utilise un personnage important du folklore mexicain – La Catrina dont les origines remontent aux fêtes des morts précolombiennes – pour entraîner le spectateur dans une visite effrénée de Barcelone.

Infatigable observateur de la ville, Javier Castaneda présente Micrografias (2004-2011). Ce blog hébergé par le site d’El Pais réunit des photos prises en milieu urbain par son auteur ou par des lecteurs. New York, Tokyo, Londres, Paris, Séoul, Shanghai… apparaissent de manière parcellaire, livrant leurs petits et grands secrets à travers d’anecdotiques clichés. Pour l’exposition, Castaneda en présente une sélection qui forme une image kaléidoscopique de notre monde.

Javier Castaneda
Micrografias, Javier Castaneda, 2004-2011

Pere Cortacans
365 Days of phone.topography, Pere Cortacans, 2009-2010

Diplômé en histoire de l’art, Antoni Abad a commencé par la peinture, avant d’élargir ses recherches sur l’occupation de l’espace grâce à la sculpture et d’autres médias. Depuis le début des années 1990, il utilise pour ses projets la vidéo, puis Internet, jusqu’à devenir l’un des principaux acteurs du Net Art en Espagne. Depuis 2003, le site web Megafone.net accueille les témoignages visuels et sonores de personnes  qui s’expriment librement sur leur vie quotidienne et livrent leurs points de vue. Le téléphone mobile donné par l’artiste sert à alimenter le site et devient un «  mégaphone numérique  » qui amplifie la voix des participants au projet. «  Ce dernier donne notamment la parole à des groupes en difficulté, parfois à la limite de l’exclusion sociale : taxis à Mexico, prostitués à Madrid, handicapés en France ou encore Nicaraguayens émigrés au Costa Rica. Il rapproche l’art de la société  », intervient Loréa Iglésias. Plus loin, la commissaire de l’exposition désigne une des quatre vidéos réalisées avec un téléphone mobile par Alvaro Collar (Mirage, 2009  ; Pranayama, 2010  ; 9th Room, 2011  ; Myriad, 2011), témoins de la capacité de celui-ci à faire coexister langage cinématographique et liberté de réalisation.

Au fond de la salle une œuvre attire l’attention. Deux têtes se font face, accrochées au plafond par nombre de fils électriques. De l’intérieur, circuits imprimés et autres technologies s’activent tandis qu’à l’arrière de chacun des crânes en plastique translucide un écran affiche des images. Anaisa Franco travaille sur l’imagination et la mémoire. La pièce présentée, Connected Memories (2008), est étonnante : elle peut recevoir des contributions de visiteurs grâce à une connexion Bluetooth. L’insertion de ces images dans son installation matérialise la volonté de l’artiste d’établir un dialogue entre l’œuvre, le spectateur et l’espace qui les accueille.

Photographe professionnel, David de Haro était tombé dans la routine. La situation semblait inexorable quand son téléphone portable est venu à la rescousse de sa passion  ! IPhonegrafias est un projet entrepris l’an dernier et duquel il a extrait une sélection de clichés. Avec son mobile, l’artiste redécouvre la spontanéité et la liberté d’action. Il capture les petits moments éphémères et poétiques de la vie quotidienne.

A quelques mètres, un duo de codes QR revisités par Olga Kisseleva intrigue le regard  : que se cache-t-il derrière ces deux labyrinthes de pleins et de vides qui laissent apparaître des bribes d’images ? Les deux pièces présentées ici s’intitulent CrossWorlds, comme d’autres créées depuis 2008. Elles poursuivent la recherche de l’artiste sur le pouvoir des images, leur signification et la propagande qu’elles peuvent servir. Enfant de Saint-Pétersbourg, Olga Kisseleva a découvert les technologies numériques dans les années 1990 aux Etats-Unis. Actuellement enseignante à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, elle fait appel aux sciences exactes pour développer une œuvre originale toujours en quête du point de bascule entre le mensonge et la vérité. A Barcelone, elle propose grâce aux codes QR, lisibles par les téléphones mobiles, une traduction en temps réel et sous forme textuelle de l’information qui se cache dans les images.

Olga Kisselev
CrossWorlds, Olga Kisseleva, 2011
Anaisa Franco
Connected Memories, Anaisa Franco, 2008

Les oiseaux volent en escadrille, opèrent des demi-tours sur l’aile, reviennent et s’éloignent de nouveau. Un point rouge sur l’écran se dessine. La vidéo ADD ME (2011), signée Kenneth Russo, est une allégorie du réseau. L’artiste intéressé par la communication, le jeu et les nouvelles technologies dans ce qu’elles apportent de plus social, montre la Toile comme un ciel dans lequel les utilisateurs sont libres d’évoluer à leur guise. Reste à espérer qu’ils se souviennent d’Icare.

La visite se termine. Loréa Iglésias reprend son souffle pour présenter le dernier artiste exposé : Txalo Toloza-Fernandez. Les vidéos de ce Chilien vidéaste et performeur nous racontent des histoires. L’artiste qui n’hésite pas à se mettre en scène en est le personnage central. Il nous rend complice de ses petites facéties et glisse chaque spectateur dans la peau de celui qui regarde par le trou de la serrure  ! Mais sans oublier l’humour. « Le mobile est une arme spontanée et sincère. Il permet de capturer images et sons en direct et de les mettre en ligne en seulement quelques secondes. N’oublions pas qu’aujourd’hui tout le monde en possède un  », conclut la commissaire de l’exposition. Difficile de ne pas évoquer alors les différents événements de par le monde qui ont mis en exergue cette faculté extraordinaire du mobile à créer des liens et à fournir à l’information un chemin de liberté. De là à dire que tous les détenteurs de portables sont des artistes en puissance, il n’en est évidemment pas question. Reste que cet outil de communication est devenu un élément central dans nombre de projets artistiques et qu’à défaut de créer il permet à tout un chacun de participer ou tout du moins de voir. L’après-midi tire à sa fin. Je range mon téléphone portable qui contient les photos des œuvres ici découvertes. Un bus pris place de Catalogne entraîne un groupe de touristes vers l’aéroport où les attend, majestueux, le Caballo de Fernando Botero. [[double-v220:7,8]]

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