A la Dorothy’s gallery – Aux rivages de l’esprit surréaliste

courtesy dorothy's gallery

Emprunter les voies du surréalisme, c’est toucher à toutes les formes d’expression – la littérature, la poésie, les arts plastiques –, libérées du poids de la raison. Elles ont profondément marqué l’entre-deux-guerres, et les artistes de son âge d’or revendiquaient la libération des morales, la révolte contre les ordres établis et les conventions sociales, «  l’automatisme psychique  ». S’abandonner à la toute-puissance du rêve, du désir, c’est ce que prônaient André Breton, Giorgio De Chirico, Marx Ernst, André Masson, Man Ray, Miró, Magritte ou Dali. Leurs frottages, collages, dessins automatiques, rayographes et peintures oniriques du début du XXe siècle trouvent un écho contemporain à travers les œuvres de quelques artistes qui, par leur sensibilité et leur culture, invitent le public à appareiller pour le monde du songe éveillé et des rivages imaginaires. A la Dorothy’s Gallery, huit d’entre eux présentent leurs dernières pièces et prouvent, si besoin est, que le surréalisme n’est pas mort. Les paysages cosmiques des toiles de Marc Janson, en proie à de vraies mutations, vibrent sous des formes hallucinantes et au travers d’un langage de signes fantastiques  : à chaque empreinte issue du geste du peintre, apparaît l’écriture magique, éthérée, d’une danse, quand elle ne vibre pas d’une absolue sensualité. Les titres des œuvres –L’index du pistil ou Les lunes roses et vertes pendaient comme des mangues – sont directement inspirés des poètes proches de son imaginaire  : Borges, Tristan Tzara, Georges Bataille. Un cosmos musical proche de celui du peintre bosniaque Ljula, qui propose ici deux toiles – un événement quand on sait que ce dernier n’expose que très exceptionnellement en galerie. L’artiste fait naître un univers hors d’échelle, où l’érotisme côtoie le morbide, où des nus diaphanes s’élèvent au-dessus de villes célestes.
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Poussière stellaire, Benjamin Marquès, 2009

A côté de ces moyens formats, on découvre les surprenantes sculptures de sa fille, Adriana, dont l’une tourne sur elle-même pour découvrir, au dos d’un buste féminin au visage anguleux, un monde de créatures fantastiques. L’invitation au voyage se poursuit avec les peintures d’Artur do Cruzeiro Seixas et son Pégase, cheval ailé né du sang de Méduse, double de l’artiste, avec qui l’on parcourt des banquises et des icebergs biseautés, monde de glaciation sous lequel couve un feu ardent. Grand voyageur, le peintre et dessinateur Benjamin Marquès appelle à son tour à l’élévation par la lecture d’une succession de taches de couleurs poussées à leur paroxysme – rouge magnifique, bleu profond, jaune enflammé – et fait jaillir des continents disparus, des îles englouties, révélés par la matière granuleuse des toiles.

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La licorne, Isabel Meyrelles, 2009

Une troisième artiste portugaise, Isabel Meyrelles, a investi la galerie avec des sculptures en bronze à l’esthétique chimérique et rejoint ainsi l’univers d’Eluard qui rêvait d’un monde «  où les poissons chantent comme des perles  ». En bois ou en bronze, celles de Virginia Tentino sont le résultat magique d’une succession d’emboîtements de formes que le spectateur peut librement fractionner ou décapiter. Une expérience tactile qui devient ludique quand on actionne le mécanisme de sa double girouette surmontée d’une tête d’ange chapeautée de fils de laiton où s’aligne une série de têtes de mort. Lou Dubois est bien le roi des illusionnistes. Bouleversé par Dada à l’adolescence puis par les collages de Marx Ernst, il présente à lui seul tout un cabinet extraordinaire de curiosités surréalistes. Sa dernière boîte en bois à couvercle vitré rend hommage au génie de Man Ray  : sur une ancienne image de raie, l’artiste a ajouté les yeux du photographe, lui a greffé des moustaches en forme d’ouïes qui font référence au portrait de Kiki de Montparnasse, et agrémente le tout d’un véritable œuf de seiche pour créer ainsi un tableau poétique et burlesque qui n’est pas sans rappeler l’œuvre du pionnier de l’assemblage Joseph Cornell. Et comment résister à la magie des collages de papiers anciens qui reprennent les codes du genre, avec effets de contraste et jeux d’analogie. Grâce à cette multitude de détails cachés et liés les uns aux autres, l’artiste devient un véritable metteur en scène de l’image. Il cite d’ailleurs volontiers cette phrase du cinéaste allemand Wim Wenders  : «  Si l’on ne peut pas changer le monde, on peut changer les images du monde.  »

DR
Trophée, Lou Dubois, 2010

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