Olga Kisseleva – Art et science en toute connivence

Le destin est comme le mystère de l’âme, il vous comble ou vous déroute, mais impossible de lui échapper. A force de le croiser, de le défier, parfois de l’apprivoiser, Olga Kisseleva en a fait un chemin de liberté ; prédestination ou non, immanence ou libre arbitre, elle s’est libéré des voies que l’on voulait lui tracer pour se forger sa propre destinée.

Un ballon bleu lévite dans une pièce noire ; à l’entrée un petit appareil incite chaque visiteur à poser son regard à l’intérieur. L’œil est filmé, sa couleur analysée, reproduite à la composante près et projetée sur la surface du fragile aérostat. Réalisée grâce aux progrès des nanotechnologies, la nature de l’œuvre d’Olga Kisseleva est double : « L’émotion, la forme viennent de l’art, la structure relève de la science. J’aime pouvoir préciser, vérifier. » Plus loin, une horloge adapte son rythme à celui du cœur de son observateur. Les minutes s’étirent ou s’accélèrent. La chair prend le pas sur l’intransigeance du temps. L’homme est toujours au cœur de la recherche.

« Je suis née à Saint-Pétersbourg dans une famille de scientifiques. Ils avaient tous un doctorat. Mes parents étaient physiciens. Même ceux qui avaient choisi droit étaient chercheurs ! » Chez les Kisseleva, la science coule dans les veines aussi sûrement que le sang. Avec une grand-mère géophysicienne, une mère spécialiste des ondes électromagnétiques et un père président d’université, les routes d’Olga et de son frère sont toutes tracées. Mais si l’Union soviétique fait grand cas de sa supériorité technologique et pousse ses enfants à devenir ingénieurs, elle est aussi attentive à leur développement personnel. Sport et art sont inscrits à l’emploi du temps de chacun. Saint-Pétersbourg est réputée être le berceau de la culture russe. Une ville d’intellectuels. « L’intelligentsia scientifique participait sans restriction à la vie culturelle. Mes parents étaient abonnés au théâtre où nous nous y rendions très souvent, ainsi qu’à l’opéra et au ballet. Nous visitions toutes les expositions. Nous lisions beaucoup. Mon père, expert en thermodynamique… écrivait des romans ! La science était obligatoire, l’art sous toutes ses formes aussi, mais pour l’âme, pas comme métier. »

Olga Kisseleva, photo MLD, courtesy Rurart
It’s Time, Olga Kisseleva, en 2010 à Rurart.

Nous sommes dans les années 1970. Olga n’a pas encore conscience de l’emprise de l’Etat sur la vie de chacun. « La propagande était plutôt efficace. On savait qu’il y avait l’Union soviétique et un autre monde autour, mais je me souviens que jusqu’à l’adolescence j’étais sincèrement persuadée que nous avions une grande chance de vivre dans un des rares pays où tout était juste, où on ne manquait de rien et où l’existence était la plus heureuse possible. » Devant les yeux de la petite fille défilent alors tous les classiques mais aussi des spectacles d’avant-garde qui évitent soigneusement les questions politiques pour s’attacher aux débats philosophiques ou existentiels. La famille les découvre le plus souvent à Moscou où elle se rend une semaine chaque année.

La vie d’Olga est bien remplie. Si l’école n’a lieu qu’une partie de la journée, il est inconcevable de ne pas occuper le reste du temps. Comme tous les enfants russes, elle s’initie donc à la danse classique, au patinage artistique et au piano. Rien n’est entrepris à la légère. Il s’agit à chaque fois d’être la meilleure, d’arracher le précieux parchemin. Trop grande pour le tutu et les patins, elle persiste au clavier et finit par décrocher son diplôme de professeur de piano même si elle sait qu’elle ne persévérera pas dans cette voie. « La plupart de mes amis de l’époque sont devenus musiciens professionnels. Moi, je n’avais pas le niveau. »

Entre débauche d’activités et obligations scolaires, Olga aime les livres. « J’ai lu tout Tolstoï, Tchekhov, Dostoïevski et de nombreux autres classiques. Souvent du volume 1 au volume 40 ! Il faut dire que l’Etat décidait quels ouvrages seraient ou non imprimés. Il y avait peu de nouveautés et c’était très difficile de passer tous les barrages. Les romans de mon père n’ont, par exemple, jamais été publiés. Par contre, chaque année de grands auteurs étaient réédités. Quand ce fut le tour de l’œuvre complète de Victor Hugo, ce qui est arrivé peut-être deux fois durant toute l’histoire de l’Union soviétique, il en fut imprimé 800 000 exemplaires. Cela peut sembler beaucoup, mais en réalité, c’était très insuffisant pour couvrir la demande. Il fallait donc s’inscrire sur une liste, faire la queue et se battre pour en obtenir un ! »

Olga Kisseleva
Conquistadors, Olga Kisseleva.

A l’école, le choix existe encore moins. Tout le monde emprunte une même filière où les sciences prédominent. Algèbre, géométrie physique, chimie, botanique, zoologie, anatomie… se succèdent. A 14 ans, les élèves ont un niveau de bachelier français et en fin de cursus lycéen, ils ont atteint celui de la licence ! L’exigence n’est pas du tout la même pour la littérature, la philosophie ou les langues. L’Etat a besoin de scientifiques. Les élèves ne se contentent pas de leur parcours scolaire, ils participent aussi à des concours. La contrainte et l’obligation de résultat sont intégrées dans toutes les activités ou presque… A 7 ans, Olga intègre un lieu où ni la compétition ni le rendement ne sont de mise. « Mes parents m’ont inscrite dans un studio pour jeunes artistes. On faisait ce que l’on voulait. La personne qui nous encadrait était très chaleureuse, riante et talentueuse. Elle aimait beaucoup les enfants et nous aidait à réaliser ce que nous avions en tête. Il n’y avait aucun diplôme à passer, aucune discipline à suivre : ça m’a beaucoup touché. J’ai fréquenté ce lieu pendant dix ans. »

Après le lycée, l’avenir semble tout tracé : « Il n’y avait rien à décider car tout le monde savait que j’allais rentrer à la faculté de physique de l’université de Saint-Pétersbourg et que par la suite… je la dirigerais ! » Mais l’envie d’autre chose était née en dessinant et peignant dans le seul but de créer. Si la ville compte alors près de 50 écoles d’ingénieurs dont certaines accueillent jusqu’à 2 000 élèves en première année, une seule propose l’apprentissage des arts, soit moins de cent places pour sept spécialités ! « Les gens venaient de toute la Russie pour tenter d’intégrer cette école ou celle de Moscou. Ma mère soutenait que ce n’était pas un métier d’être artiste. J’ai proposé de tenter le concours et d’entrer en physique si j’échouais ! »

De peur d’avoir à dessiner toute la journée des scènes de vie quotidienne, de travail à l’usine et aux champs ou de devoir sculpter des statues de Lénine à la chaîne, Olga présente sa candidature au département « Design textile », épargné par l’idéologie soviétique. Ils sont 15 000 pour dix places ! Contre toute attente, elle est reçue. Ses parents s’inclinent et la voilà partie pour cinq ans dans une école d’art rompant ainsi avec la tradition familiale. « Nous apprenions la maîtrise des outils, l’esthétique mais aucune notion conceptuelle. Pour moi, l’artiste, comme l’écrivain ou le cinéaste, existait pour exprimer des idées, les formuler, les faire passer auprès du public et dialoguer avec lui. Là, il n’était question que de technique et d’invention de formes. »

Olga Kisseleva
How are you ?, Olga Kisseleva.

La déception est telle, qu’au bout de trois ans, Olga décroche et choisit d’entrer à l’école de journalisme. « Je ne pensais pas qu’il fallait une révolution. Je voulais participer à rendre le monde plus compréhensible. Je ne voulais pas qu’il soit plus beau, mais meilleur. Ne pouvant me résoudre à écrire des articles sur les kolkhozes et leurs diverses productions, je suis entrée à l’Ecole internationale Mgimo à Moscou. » Mais le ramage, là encore, ne se rapporte guère au plumage ! Cette école de journalisme enseigne aussi aux enfants d’apparatchiks la diplomatie. Elle y apprend ce qu’est la veulerie, comprend très vite que les points de conduite sont plus importants que la connaissance et que la dénonciation est un sport particulièrement prisé. « Quand les gens ne caftaient pas, ils comparaient leurs Lewis ! » Les rudiments d’anglais et de français appris ne suffisent pas à la retenir. Au bout de six mois, elle quitte Mgimo pour aller décrocher son diplôme d’art et s’inscrit à des cours de philosophie et d’esthétique à l’université de Saint-Pétersbourg. « Les professeurs étaient très pointus et assez opposés au régime. Ce sont eux qui ont créé l’art contemporain russe. »

A la fin de ses études, un poste d’artiste au combinat des arts lui est attribué. « Cette institution gérait toutes les commandes d’Etat. J’étais spécialisée en décoration textile : rideaux de théâtre et autres. Si un nouvel hôtel avait besoin d’une tapisserie pour son hall, il indiquait le sujet et je devais faire l’esquisse de la pièce et suivre sa réalisation. J’avais un salaire, un atelier attribué. Tout le monde m’a félicité, mais j’allais travailler sans aucun enthousiasme. Depuis plusieurs années déjà, j’avais conscience que tout cela n’était pas de l’art mais de la décoration. Et par ailleurs, tout était contrôlé et soumis à approbation. » Olga a 22 ans et décide de faire ce qu’on fait toujours dans sa famille quand on a un problème… on prépare une thèse !

A cette époque, tout doctorant a droit à une bourse pour les trois ans qui mènent au diplôme. Dans cette école adossée à l’Ermitage, la jeune femme espère montrer comment à travers la tapisserie contemporaine des idées peuvent s’exprimer. L’enthousiasme de ses professeurs retombe très vite. Pour eux, l’art s’arrête à Picasso. Ils veulent donc la faire travailler sur des pièces du XIXe, à la rigueur début du XXe siècle, mais de préférence appartenant au Moyen Age ! « Que je m’intéresse à ce qui avait été fait à partir des années 1980, cela ne leur plaisait pas du tout. Ils ont donc décidé de m’envoyer le plus loin possible. A la manufacture des Gobelins, à Paris ! »

Olga Kisseleva, photo MLD, courtesy Rurart
Vue de l’exposition d’Olga Kisseleva à Rurart en 2010.

Ce jour-là, au guichet de la gare, une fonctionnaire mal embouchée indique qu’il n’y a pas de train pour Paris et qu’elle ignore quand il y en aura et s’il y en aura ! Olga Kisseleva prend un billet pour Berlin, persuadée que le reste du voyage se fera facilement. Seulement, une fois arrivée, elle se rend compte qu’elle n’a pas de quoi payer son billet pour rejoindre la capitale française. Le coût de la vie en Russie n’a rien à voir avec celui des métropoles européennes. Un Paris-Berlin par ses propres moyens n’est pas pour l’effrayer, elle qui a traversé le Kazakhstan en auto-stop ! Il fait nuit quand un automobiliste la dépose dans une station-service de Montbéliard. Six mois auparavant, elle avait rencontré dans une fête un Français de passage. Il habitait cette ville. « J’avais son adresse dans mon petit carnet. Je l’ai appelé à 23 heures pour lui demander s’il pouvait m’héberger pour la nuit. Il était un peu étonné, mais il est venu. » A deux pas de là, Pierre Bongiovanni venait de créer le Centre international de création vidéo (1990) : un atelier de production et une résidence accueillant des artistes venus du monde entier. « J’y ai dormi et le lendemain j’ai fait leur connaissance. J’ai passé une semaine à découvrir l’art vidéo dont j’ignorais jusqu’à l’existence ! Je commençais déjà à avoir des doutes quant aux Gobelins… »

L’arrivée à Paris fut rude. Mais les bonnes volontés nombreuses. A la manufacture des Gobelins, ils comprennent que l’étudiante ne pourra pas subvenir à ses besoins avec la bourse allouée en Russie. Ils logent et nourrissent Olga qui très rapidement comprend que l’art contemporain est ailleurs. A Montbéliard, elle a entendu parler d’Anne-Marie Duguet, enseignante à Paris 1 et pionnière dans le domaine de la vidéo. Rapidement, elle entre en contact avec elle et fait la connaissance également de Pierre Lévy, Jean-Louis Boissier, Edmond Couchot, Bruno Latour et beaucoup d’autres. « J’ai suivi tous les cours sur les nouvelles technologies. Mon sujet se retournait complètement. Ce n’était plus « Comment avec la tapisserie, peut-on créer de nouveaux langages » mais « Quels sont les nouveaux langages de l’art ? » Paris 8 devient son université de tutelle en France. Côté personnel, c’est la débrouille et les heureux hasards. Elle prend le RER dans le mauvais sens, se retrouve dans une fête à Saint-Germain-en-Laye, peste, ne sachant comment rentrer. Un jeune homme l’aborde. Il est d’origine russe, il va tout arranger : le présent… et même l’avenir ! Christophe deviendra son époux et le père de ses deux enfants, Maxime et Boris

Olga décroche alors une bourse de recherche : direction la Californie. La Silicon Valley est en plein essor et embauche à tour de bras. « Ils avaient cruellement besoin de main-d’œuvre. Il n’y avait personne pour travailler dans les start-ups. Les entreprises faisaient venir des gens de Hollande, d’Israël, de Russie, de partout. Elles cherchaient des informaticiens et des graphistes. Il fallait former tout le monde. La blague de l’époque était qu’il suffisait de faire la différence entre un ordinateur et une télé pour être embauché ! D’autres étaient encore moins exigeants et se contentaient de ceux qui faisaient la différence entre un ordinateur et un frigo ! » C’est le cas d’Olga. Embauchée comme graphiste, elle en profite pour apprendre l’anglais. Le travail ne manque pas, et la plage est à deux pas… « Une vie de rêve, ou presque. Pour la première fois, j’avais des moyens. J’ai appris à me servir d’Internet et j’ai travaillé pour différentes entreprises dont une petite nouvelle : Google ! » Olga n’en poursuit pas moins ses recherches et se convainc bientôt de posséder une solide vision des arts issus des nouvelles technologies. « La nuit, je répondais à des appels à candidature pour des festivals d’art vidéo. C’était la seule chose qui m’intéressait vraiment. J’ai donc démissionné pour rentrer en Russie terminer ma thèse et reprendre un travail d’artiste, très différent toutefois. »

A Saint-Pétersbourg, c’est la consternation. Même si les choses ont beaucoup évolué dans le pays, que l’URSS est désormais disloquée, la mentalité dans les institutions n’a que peu changé et la « nouvelle » Olga fait peur ! « J’avais rempli toutes les obligations administratives et j’avais passé tous les examens demandés, ils devaient donc me laisser soutenir. Mon sujet les effrayait, ils ne le comprenaient pas et me trouvaient à côté de la plaque. Heureusement les temps avaient changé. J’ai pu faire entrer des gens dans mon jury qui appartenaient à l’avant-garde artistique. Ils m’ont soutenue et j’ai obtenu mon doctorat. » Nous sommes en 1996.

Suis-je différente ?

« A Saint-Pétersbourg, un jour qu’il faisait gris et neigeux, j’ai vu à la télévision des images du festival de San Remo. Le ciel était d’un bleu incroyable, le soleil, irréel. C’est alors qu’est apparue la princesse chanteuse. Elle avait exactement le même âge que moi mais il m’apparut tellement inimaginable qu’une vie semblable puisse exister que je suis retournée à mes devoirs. Au fil des années et des couvertures de journaux, je suivais les vicissitudes de son existence que je mettais en regard de la mienne. A la faveur d’un séjour à Monaco, j’ai compris combien j’avais pu idéaliser la vie de la jeune femme. Stéphanie ressemblait de plus en plus à un être malheureux dans un royaume bétonné. Les rôles s’étaient inversés. Quand le centre d’art de Sète m’a demandé de faire une pièce sur le bonheur, j’ai décidé de raconter cette histoire parallèle et ainsi de mener une réflexion sur le changement de perception. »

Olga Kisseleva, photo MLD, courtesy Rurart
Double life, Olga Kisseleva, à Rurart en 2010.

Une péripétie lors de ses premiers mois à Paris va inspirer la première œuvre marquante de ce nouveau début de carrière. « En arrivant à Paris, j’ai été très étonnée par l’attitude des gens qui toujours, et même s’ils ne me connaissaient pas, me demandaient « Comment vas-tu ? ». En Russie, cette question ne se pose qu’à des personnes proches. Elle engage celui qui l’exprime non seulement à écouter la réponse mais aussi à aider si nécessaire. N’ayant pas saisi qu’en France, il s’agissait plutôt d’une convention, d’un acte de pure politesse, j’exposais à des étrangers tous mes soucis dans le détail. J’ai compris bien plus tard, leur air désappointé. Il est probable que je doive à leur surprise, un certain nombre de dons… Mais le plus incroyable pour moi était qu’à chaque fois que je posais cette même question, on me répondait : « Bien ». Je ne comprenais pas comment ils faisaient pour être tous en si grande forme ! » Olga décide de réapprendre aux gens le « Comment allez-vous ? »Elle pose la question dans la rue, dans les musées, dans les journaux. En 1998, elle rassemble les réponses dans un site Internet permettant aux visiteurs d’y naviguer par mots-clés et de déposer leurs réponses. Le Frac Languedoc-Roussillon s’en rend acquéreur. « C’était ma première œuvre achetée qui n’était pas une tapisserie commandée par l’Etat ! »

Un soir parmi les réponses, une phrase écrite en Serbie la bouleverse : « J’ai très peur des bombardements de l’Otan. ». Olga réalise alors combien cette simple question peut être puissante. Elle décide alors de prendre sa caméra et d’aller au-delà des frontières pour tenter de savoir comment va le monde. Elle ne sera pas autorisée à aller en Serbie mais de Venise elle s’envolera pour le Tibet, puis pour la Californie. A la biennale, trop de champagne et de fêtes ont eu raison de ses interlocuteurs qui inlassablement évoquent leur grande fatigue. Les Tibétains, eux, vont bien ! « Ils m’expliquaient ce qu’ils avaient fait et me donnaient des conseils. Pas une personne ne s’est plainte. » How are you ? touche beaucoup. Les demandes pleuvent. « J’ai été sollicitée par des services sociaux auxquels j’expliquais que je n’étais pas psychanalyste mais artiste ! Dans un certain nombre de cas, cela a pu se faire. A la fin, j’avais une collection importante de « Comment les gens vont »… à Helsinki, Clermont-Ferrand, Montréal… » Le plus souvent, l’artiste expose une sélection de vidéos diffusées sur des moniteurs et permet à chaque visiteur de filmer sa propre réponse. En parallèle, l’artiste réalise deux autres pièces : Suis-je différente ? pour laquelle elle compare sa vie avec celle de Stéphanie de Monaco, et Where are you ? une série de photos qui montrent autre chose que ce que l’on pense voir (voir encadrés).

Depuis 2000, Olga Kisseleva donne des cours à Paris I. « Si je peux enseigner, c’est grâce à mon expérience d’artiste. Sinon je n’aurais rien à dire. Les premiers projets ont pris beaucoup de place. Ils étaient très simples et je les ai réalisés toute seule. Petit à petit, j’ai eu plus de demandes, donc plus de moyens, et j’ai pu travailler avec des laboratoires. » Des nouvelles technologies, elle glisse peu à peu vers les sciences. Chassez le naturel… C’était en 2002, à la suite d’un projet avorté avec une classe de collégiens en Seine-Saint-Denis. Olga Kisseleva avait proposé aux élèves de parler de leurs rêves. Tour à tour, ils se postaient devant puis derrière la caméra. En guise d’objectif, les portraits de chacun d’entre eux devaient être projetés sur une montgolfière le jour de la fête de la ville et le son diffusé par les haut-parleurs municipaux. La veille du jour J, les membres du service éducatif ont tenu à voir les films et ont tout annulé. Les rêves des enfants n’étaient pas à leur goût. Ils disaient vouloir devenir riches, posséder de belles voitures, manger tous les jours au McDo… « Ce que disaient les enfants était mal ! Je suis partie en claquant la porte. J’ai apporté la cassette au laboratoire sociologique de la Sorbonne. Et je leur ai demandé une analyse de leurs discours. Quelque temps après, ils m’ont expliqué que ces derniers ne faisaient qu’exprimer les envies caractéristiques de l’homme depuis la nuit des temps. Sept types d’envies dont la richesse, la gloire, la beauté… » Deux ans plus tard, à la faveurde la biennale de Seine-Saint-Denis, l’artiste a carte blanche pour créer une œuvre dans l’espace urbain de Saint-Ouen. Qu’à cela ne tienne ! Elle retourne au collège, retrouve les élèves, leur explique l’étude sociologique et cette fois part avec eux photographier les objets de leurs désirs : jeux vidéo, voitures, nourriture… Les clichés seront exposés sur les panneaux Decaux de la ville et les vidéos passées sur les écrans télé des restaurants Quick. La visibilité des 7 envies capitales ne dépend que d’espaces privés. L’œuvre ne sera pas censurée.

Depuis Olga Kisseleva poursuit sa recherche. Il y a peu, elle présentait en Norvège une version adaptée pour l’Arctique du projet Conquistador où elle matérialise sur une carte l’idée que le monde contemporain n’est pas seulement partagé entre le Nord et le Sud, entre des religions ou des régimes politiques différents mais aussi entre ceux qui détiennent le pouvoir économique symbolisé par les marques. L’espace observé apparaît, vierge. Puis peu à peu « poussent » des logos jusqu’à le recouvrir entièrement, effaçant jusqu’aux contours du pays. « A chaque fois, j’ai travaillé avec des économistes, des spécialistes, pour connaître l’emplacement des entreprises et leur poids les unes par rapport aux autres. Les cartes reflètent une véritable situation. L’année dernière, plusieurs accords ont été signés concernant notamment l’acheminement du pétrole ou d’autres marchandises par le pôle Nord. » Sans cesse sur la brèche, l’artiste passe d’un pays à l’autre, d’un projet à l’autre. Aucun ne meurt jamais. Ils sont adaptables, déclinables et parlent à tous car ils posent des questions fondamentales. How are you ? continue d’être régulièrement exposée ; l’œuvre porte en elle ce que l’homme a de meilleur : l’élan qui le porte vers l’autre. La science ne vient que pour le servir et permettre à un battement de cœur de soumettre le temps.

Where are you ?

Olga Kisseleva
Where are you ?, Olga Kisseleva, Pékin.

« Where are you ? est une série de photos, et un jeu accessible par le Web, où ce que l’on voit n’est pas ce que l’on croit. La Bavière est en fait Los Angeles et Paris, Las Vegas ! Cette pièce pose la question « Où suis-je ? » Souvent les gens sont dans un endroit mais mentalement ailleurs. A New York, j’étais logée à Chinatown et j’ai réalisé que l’on ne pouvait pas y parler l’anglais. A la banque, le personnel ne parlait que chinois ! A Brighton Beach (New York), j’ai vu des Russes regarder la télé russe, installés dans des meubles rapportés de Russie, en mangeant russe… Ils étaient au courant des faits divers moscovites mais pas de ce qui se passait dans leur quartier. Autant de vies qui se vivent à distance. Aujourd’hui, grâce aux nouvelles technologies, on n’est pas obligé de s’intéresser, voire de s’intégrer à son environnement. Nous avons la possibilité de mener une vie virtuelle. S’ajoute à cela la standardisation du monde : les mêmes pubs, les mêmes magasins, la même nourriture… partout. On assiste à la destruction des spécificités culturelles. A force, tout devient faux ! »

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