Ai Weiwei et Olafur Eliasson – La liberté d’expression en orbite

Moon (la Lune, en anglais) est un projet artistique né des échanges entre Ai Weiwei et Olafur Eliasson. Utilisant les possibilités offertes par Internet, il permet à quiconque de s’exprimer sur un espace virtuel partagé dans la limite des outils mis à disposition. Pour ses concepteurs, Moon esquisse un monde sans frontières d’aucune sorte, où les idées circuleraient sans entrave, tels «  l’air et le vent  ». Collaboratif et universaliste (à condition d’avoir un accès à Internet), Moon a un devenir qui échappe à ses créateurs : la planète virtuelle deviendra ce que les participants voudront bien en faire.

Berlin, le 9 novembre 2013  : date anniversaire de la chute du Mur. Olafur Eliasson est sur la scène de la conférence annuelle de la fondation Falling Walls, dédiée à la recherche et à l’innovation, en duplex informatique avec Ai Weiwei, privé de son passeport par les autorités chinoises. Les deux hommes apportent leur pierre à l’édifice de ce grand raout réflexif sur les changements à venir de notre monde. Comment Internet ouvre-t-il une ère nouvelle d’expression créative au-delà des frontières géographiques, sociales, économiques et politiques  ? Tel est l’intitulé de leur intervention, qui prend comme point de départ la certitude que la liberté d’expression, comme «  le vent et l’air  », ne peut pas être arrêtée. Les deux artistes ne dissertent pas : ils inaugurent Moon, un projet porté en commun. Il s’agit d’une «  plateforme collaborative  » qui prend la forme d’une planète divisée en plusieurs milliers de parcelles carrées et vierges, sur lesquelles chacun est invité à faire une «  marque  », sa marque, écrite et/ou dessinée. A la disposition du voyageur, une palette graphique monochrome et minimaliste, qui fait la part belle à des outils évoquant le pinceau des calligraphes. En direct, Olafur Eliasson réalise sa première marque, consensuelle et adaptée à son propos : «  Your mark matters  », soit «  Votre marque compte  », d’une écriture à la souris hésitante. Ai Weiwei dévoile aussi sa première expression sur Moon  : «  La première phrase que je veux dire en chinois. Elle est d’une écriture très ancienne, et exprime l’idée de l’alternative entre la liberté ou la mort  ».

Célèbre dans le monde entier, même hors des cercles des connaisseurs de l’art contemporain, Ai Weiwei peut parler de la liberté d’expression avec une grande légitimité (voir l’encadré). En prenant des positions très critiques à l’encontre des dirigeants chinois, il s’est attiré leur courroux, notamment en enquêtant sur la mort de milliers d’enfants ensevelis par les décombres de leurs écoles, à la construction bâclée, lors du tremblement de terre survenu au Sichuan en 2008. Blogueur obsessionnel, très actif sur Twitter, Instagram, comme sur les plates-formes sociales typiquement chinoises, Ai Weiwei a su aussi faire usage d’Internet pour communiquer et toucher une large audience.

Ai Weiwei, courtesy Reporters sans frontières
Extrait de l’ouvrage 100 photos@de Ai Weiwei pour la liberté@de la presse, Ai Weiwei, 2011
Photo Kay Herschelmann, courtesy fondation Falling Walls
Olafur Eliasson et Ai Weiwei@lors de la conférence annuelle@de la fondation Falling Walls@à Berlin, Novembre 2013
Malgré un statut d’artiste international, le plasticien chinois n’a pas échappé, en 2011, à 80 jours d’emprisonnement au secret, suivi d’un temps d’assignation à résidence et de la privation de son passeport, ce qui lui interdit de quitter la Chine. Néanmoins, «  je peux toujours communiquer avec les gens et développer des projets, explique-t-il. La créativité ne peut pas être arrêtée. Parler à autrui, développer des plates-formes pour échanger des idées, c’est le sens primordial de la communication. La liberté en dépend  ».

Sur la question des libertés fondamentales, la Chine représente un épouvantail. Cependant, la liberté d’expression est souvent malmenée aussi dans les pays dits développés  : le maillage législatif qui l’encadre se resserre et les capacités d’espionnage des communications ont connu un développement exponentiel. En cela, le propos d’Olafur Eliasson et d’Ai Weiwei est politique et militant. Leur planète n’a, selon leur volonté, ni frontière ni mur. Elle occupe un espace d’échanges d’idées, de sentiments, de «  rêves  » ou de «  souhaits  », un lieu de vivre ensemble où la «  marque  » d’autrui nourrira la réponse de son voisin. Louable, cette intention de «  responsabilité civique  » se heurte néanmoins à des limitations plus ou moins rédhibitoires, dues à l’interface, à la conception restreinte du projet et aux participants eux-mêmes.L’amour en tête des «  tags  »

Le voyageur vers Moon découvre une sphère gazeuse constellée de taches lumineuses clignotant sur le fond noir de la galaxie. Un clic sur cet astre étrange et, sous un texte de présentation, la surface de la planète apparaît, grise, en révolution, grêlée de points, de formes, plus ou moins reconnaissables  : les marques que chaque visiteur a laissées. De là où nous sommes, nous reconnaissons une flèche, un point d’interrogation, une inscription en cyrillique «  Bulgarie  », un cœur. Surprenant  ? Non, bien entendu. L’amour arrive en tête des «  tags  » que l’on peut associer aux marques, souvent des cœurs et des déclarations écrites. Le voyageur se promène sur ce curieux espace comme bon lui semble, en rase-motte ou en prenant de l’altitude, certaines inscriptions ne prenant leur sens qu’associées à leur voisines, pièces d’un ensemble plus vaste. Au plus près, on entre dans une parcelle, occupée ou libre. Occupée  : on y lit le nom de l’auteur, les tags associés, la date de création. On peut la partager sur Facebook, Twitter ou par email. Libre, on peut investir à son tour l’espace carré, à la condition seule de s’être inscrit (une adresse email suffit). Quatre outils permettent de dessiner en noir, deux permettent d’effacer, ou plutôt de peindre en gris, la couleur du fond. Il est possible de revenir en arrière, action par action, de tout effacer, d’agrandir – légèrement – la taille du cadre et d’ajouter des tags. A moins d’être très habile, un stylo électronique est à recommander. La quinzaine de «  marques  » laissées par Ai Weiwei rendent bien compte du personnage et de son œuvre à ceux qui s’y sont familiarisés  : graines de tournesol, vase ancien, bicyclette ou encore doigt d’honneur sur la place Tiananmen. Mais aussi, des barreaux de prison, une paire de menottes, deux chats ou un moine. Olafur Eliasson a, lui, une quarantaine de «  marques  » à son actif. Davantage dans un registre d’illustrations accompagnées de texte, il s’est attaché à répondre à d’autres contributions, cherchant à mettre en branle la dynamique souhaitée de la création en collaboration, celle-ci n’étant pas flagrante, sinon par des réponses bêtes à des «  marques  » naïves.

Olafur Eliasson
Marque extraite du projet Moon@(capture d’écran), Olafur Eliasson, 2013
Olafur Eliasson
Marque extraite du projet Moon, Olafur Eliasson
Le survol de Moon renseigne sur le fait que les contributeurs s’expriment en plusieurs langues  : chinois, anglais, français, grec, langues slaves, espagnol, allemand… Certains portraits attirent l’attention, comme ceux signés Dereck Boman ou Tamas Szaszak. Plusieurs illustrations aussi  : l’outil est bien adapté aux amateurs de caricatures et de bandes dessinées, même si on n’a pas repéré jusqu’à présent d’histoire racontée sur plusieurs cases, sauf la galerie de personnages de William Yap Littleoldmen, dispersée sur une petite trentaine de cases. Nik Nak, lui, s’est servi de quatre cases pour tracer le panorama d’une ville les pieds dans l’eau, qui rappelle les illustrations de récits de voyage. Jouant également de l’addition de cases pour produire une «  marque  » de plus grande taille, Blount blount a esquissé une ambitieuse évocation de la Joconde.

Dans l’ensemble, il faut reconnaître que la planète de liberté d’expression sans frontières voulue par Ai Weiwei et Olafur Eliasson a du mal à prendre de la hauteur  : les «  marques  » sont bien souvent des gribouillages que la seule limitation des outils n’excuse pas. Plus encore, l’espace offert sert très souvent à une expression minimaliste de soi-même, le plaisir de tracer quoi que ce soit, ce qui revient souvent à écrire n’importe quoi pour, en définitive, marquer sa propriété sur un territoire. Sans compter la vulgarité de certaines contributions, dignes des graffitis les plus sommaires (et peut-être parmi les plus anciens de l’histoire de l’homme). Ce qui amène un des contributeurs à écrire, sur plusieurs cases  : «  So the collective exodus into boredom of a toilet wall.  » Que l’on pourrait traduire par : «  Voici l’exode collectif vers l’ennui d’un mur de toilettes publiques.  »

La tentative d’Ai Weiwei et d’Olafur Eliasson d’ouvrir l’espace public virtuel dans une démarche de promotion des vertus de la liberté d’expression n’apprend pas grand chose de ce que l’on savait déjà  : le goût et son absence, le sérieux et le potache, la profondeur et la platitude, la bêtise et l’intelligence sont dispersés au sein de l’espèce humaine, comme, sans doute, présents au sein de chaque individu. Moon est donc à l’image de l’humanité, en un sens, elle en est une représentation. Mais Moon n’est pas, jusqu’à présent peut-être, un symbole des vertus de la collaboration entre personnes, ni de la fécondité née des échanges entre individus.

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Extrait du projet Moon (capture d’écran), 2013

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Extrait du projet Moon (capture d’écran), 2013
En 2013, l’artiste chinois a été choisi par l’association Reporters sans frontières pour illustrer son album annuel 100 photos pour la liberté de la presse, dont les bénéfices vont à l’association et à son travail en faveur de la liberté d’informer. Christophe Deloire, le secrétaire général de RSF, explique cette décision.

ArtsHebdo|Médias. – Pourquoi avez-vous désigné Ai Weiwei pour votre album 100 photos pour la liberté de la presse ?

Christophe Deloire. – Ai Weiwei est devenu en mai dernier l’ambassadeur de RSF. Il se trouve à un point de confluence  : il est un artiste célèbre dans le monde entier, exposé partout, dans les grandes capitales, Washington, Paris, et il est, dans le même temps, un dissident craint par le pouvoir chinois qui fait preuve d’un courage extrêmement fort. S’il a participé à la réalisation du stade olympique de Pékin, il a su ensuite s’opposer au régime chinois. Il fait partie aujourd’hui de ces personnalités qui, en Chine, incarnent la défense des droits de l’homme et la défense de la liberté de l’information. Il a notamment travaillé sur cette question lors du tremblement de terre dans le Sichuan, quand de très nombreux enfants sont morts par la faute de l’impéritie des autorités.

Par son intermédiaire, c’est le gouvernement chinois que vous visez ?

Je suis intimement convaincu que la défense de la liberté de l’information se joue dorénavant à Pékin. D’abord parce que la croissance économique est utilisée comme argument pour laisser à penser qu’il pourrait y avoir un modèle de despotisme éclairé qui fonctionnerait. C’est simplement oublier que cela se fait au mépris du droit des personnes. Et ce n’est pas un propos de salon  : aujourd’hui, il y a plus de 100 personnes détenues en Chine parce qu’elles ont simplement voulu divulguer des pans de la réalité. Ce sont soit des journalistes, soit des net-citoyens, ou encore des journalistes amateurs, des blogueurs, des vidéastes. Si les Chinois, grâce aux réseaux sociaux, arrivent à grignoter des marges de liberté, les enquêtes sur le cœur du système sont totalement interdites. Au moment où le nouveau président Hi Jinping vante le rêve chinois, on pourrait penser qu’il autorise une certaine forme d’ouverture politique. Il est au contraire en train de resserrer le système politique. Il a, par exemple, lancé la chasse aux «  rumeurs  », qui est une chasse à l’évocation des réalités factuelles. C’est l’élargissement à tous les citoyens de ce qui est déjà appliqué aux rédactions des journaux, c’est-à-dire le contrôle par le département de la propagande. Comme la Chine prend de plus en plus d’importance dans le concert des nations, c’est extrêmement important qu’un état de cette taille, de cette puissance, respecte les libertés publiques, et notamment celle qui permet de vérifier l’existence de toutes les autres, c’est-à-dire la liberté de l’information. C’est un enjeu pour les Chinois, pour ces 1 milliard 300 millions de personnes et, au delà, pour le reste du genre humain, lequel n’a pas intérêt à ce que ce genre de régime politique demeure aussi étouffant, ni qu’il inspire d’autres régimes.

Habituellement, vous choisissez des photographes de presse pour illustrer votre album…

C’est la première fois que nous avons les photos d’un artiste contemporain. Mais, Ai Weiwei a également réalisé un reportage, qui n’est pas du tout esthétisant, et qui traite de la surveillance dont il est victime : les caméras devant chez lui, les policiers en civil qui ne se cachent pas et qui le suivent partout, dans les parkings et au restaurant. Ai Weiwei montre la banalité de cette surveillance. Ce reportage est extrêmement fort, car il permet de se rendre compte de ce qu’est le quotidien de quelqu’un qui n’accepte pas de se plier à l’injonction du régime politique qui dirige son pays.

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