Entretien avec Serge Bensimon – Le design, une idée positive du progrès

Anna Leymergie, courtesy Gallery S.Bensimon

La tennis est son emblème, le lifestyle son signe de reconnaissance, le concept store sa manière d’élargir l’horizon. Serge Bensimon est aujourd’hui à la tête d’un univers de mode et de design en perpétuelle expansion. Curieux insatiable, chercheur impénitent, il invente chaque jour le style de demain. Vêtements, accessoires, mobiliers, linge de maison et objets, il ne s’interdit rien. Après avoir repris la librairie Artazart, spécialisée en graphisme, il ouvre, en 2010, la Gallery S. Bensimon consacrée à l’art et au design. Lui, qui ce définit comme «  accumulateur  » et non comme collectionneur, veut avoir une démarche «  active  » auprès des designers et n’hésite pas à se transformer en éditeur. Il livre ici sa vision du design et de la création en générale, à l’occasion d’un entretien réalisé par ArtsHebdo|Médias dans le cadre du troisième numéro de son e-magazine pour tablettes numériques.

Les eaux du canal Saint-Martin sont plates comme à leur habitude. Ce matin-là, le ciel est blanc au-dessus de Paris, quand au fond d’une petite impasse apparaît le lieu du rendez-vous. A l’entrée, un homme oriente le visiteur, l’équipe s’affaire, concentrée et souriante. Un petit escalier mène à l’étage. L’endroit est clair, simple et spacieux. Tout autour de la table, vêtements, linge de maison, sacs, objets… attendent de partir à l’assaut du monde. L’ambiance est chaleureuse. Pour un peu on se croirait chez une connaissance de longue date. Se sentir bien tout en étant ailleurs, c’est le sentiment qui émane de chacune des créations de celui qui entre à l’instant  : Serge Bensimon. «  Même si j’ai baigné depuis tout jeune dans l’univers de la mode, j’ai toujours considéré qu’elle allait au-delà des frontières du textile. Au fil des années, j’ai construit la marque Bensimon sur un mode de vie, un lifestyle  », explique-t-il. Tout inspire cet homme attentif. Son emploi du temps minuté semble oublié dès qu’il se met à discuter. «  Mes premières boutiques ouvrent au début des années 1980 dans les quartiers du Marais et de Saint-Germain-des-Prés. Elles s’appellent Autour du monde, car mes collections sont avant tout inspirées de l’univers du voyage  », poursuit-il. Chercheur insatiable, il crée des lignes de vêtements et d’accessoires féminins et colorés misant sur le confort, une collection pour hommes et, plus récemment, une autre pour les teenagers. Dès 1989, il propose un tout nouveau genre de magasin, inspiré d’un séjour aux Etats-Unis  : son premier concept store Home Autour du monde, dans lequel mode et décoration se côtoient. «  Aujourd’hui, nous avons de nombreuses boutiques en France et en Belgique dans cet esprit, mais je peux vous dire qu’à l’époque, c’était un pari  !  », précise-t-il. Et de poursuivre  : «  J’adore relever des défis, et je suis intimement convaincu que sans remise en question constante, on ne peut avancer. Sans prise de risque, on ne peut être précurseur.  » En 2009, il reprend la librairie Artazart, spécialisée en graphisme et lieu de rencontre des architectes  ; l’année suivante, il ouvre, dans le troisième arrondissement parisien, une galerie consacrée à l’art et au design. On l’aura compris, l’univers en expansion de Serge Bensimon n’est pas monolithique, même s’il se construit dans la cohérence  ; il n’admet pas les frontières, même s’il attache une importance singulière à chaque création. Tout est histoire d’observation, d’inspiration et de rencontre. Avant de laisser place à l’entretien, un mot tout de même sur celle qui est à l’origine de cette grande aventure  : la tennis Bensimon, emblème de la marque. «  Iconique, c’est elle qui m’a ouvert les portes de la mode. Elle a fait l’objet de nombreuses expositions, notamment en mai dernier, réinterprétée par des designers et exposée à la galerie Joyce au Palais-Royal, comme une œuvre d’art… D’ailleurs, dans ma galerie, cachée derrière les pièces des designers, j’ai posé une petite tennis blanche. C’est un clin d’œil à mes débuts, un hommage aussi, car elle me guide jusqu’à aujourd’hui.  »

 

courtesy Gallery S.Bensimon
Serge Bensimon
ArtsHebdo|Médias. – Quelle définition donneriez-vous au mot «  design  » ?Serge Bensimon. – Rendre beau et plus facile le quotidien. Le designer ne doit pas penser à lui, mais faciliter notre accès aux éléments. Il y a une dimension créative incontournable qui s’ajoute, mais elle ne doit jamais se substituer à la recherche de fonction, d’amélioration, de facilitation. C’est aussi l’évocation d’une époque, d’un renouveau après la guerre, nouvelle génération, nouvelle idée. Le design évoque toujours une idée positive du progrès.

Quel rapport entretenez-vous avec les objets ? Etes-vous collectionneur ?J’ai un rapport très personnel aux objets, ils sont les marqueurs de rencontres, les témoins de l’histoire, le souvenir de quelqu’un. Je ne suis pas collectionneur, mais accumulateur. J’aime la belle facture, le sens des choses. Tout part d’un coup de cœur. En revanche, je n’aime pas la création pour elle-même, la vacuité. Dans ma galerie, les objets doivent avoir une fonction. S’ils n’ont pas de fonction améliorée, ils apportent plus de beauté, d’émotion. Ils sont représentatifs de leur designer et ne négligent jamais l’aspect productif, la mise en valeur des savoir-faire, le respect de l’ouvrier, de l’artisan.

Comment est née l’idée d’une galerie consacrée à l’art et au design ?Après plus de 20 ans de diffusion de design grâce à Home Autour du monde, je souhaitais réserver un espace, comme un laboratoire, pour donner libre cours aux coups de cœur, envies, expérimentations… et permettre la fabrication des objets, les rencontres, aussi. Un lieu où l’on pourrait échanger librement, où toutes les formes créatives trouveraient leur place, grâce à des thématiques. C’est aussi l’occasion d’avoir une démarche très active dans le domaine de la création  : aller vers et non plus seulement recevoir, produire plus que sélectionner.

Pensez-vous qu’il existe une frontière entre les deux ?Pour moi et mon équipe design, il existe bel et bien une frontière entre les deux. Le design est un art appliqué, il s’attache encore une fois à la fonction, nombre de designers d’ailleurs sont des architectes, des ingénieurs autant que des créateurs. Même si la fonction semble ne pas être la recherche première du designer, elle existe. Cela n’empêche aucunement le designer de nous amener à réfléchir, de provoquer des émotions, mais il travaille sur un objet fonctionnel, utilisable ou non… On est moins dans le concept. Aujourd’hui, il y a beaucoup de séries limitées. Les galeries d’art contemporain jouent le jeu spéculatif, brouillant les pistes. Pour parler de ce design, présent dans les foires d’art contemporain notamment, Mme Béatrice Salmon, directrice des musées des Arts décoratifs, parle de design créatif, car, en effet, c’est un design qui cherche davantage à affirmer la personnalité d’un designer qu’à se préoccuper de la fonctionnalité de l’objet. De nos jours, il faut en outre compter sur une multiplicité de supports et d’environnements, sur lesquels le designer est appelé à jouer s’il veut pouvoir exercer sa profession. Le jeu d’équilibre entre série de galerie et série industrielle est important.

Quelles sont les qualités obligatoires d’un designer ?Humilité, créativité, ingéniosité, technicité, des qualités de chercheur, d’explorateur. La sensibilité, l’acuité, l’écoute du monde et de ses évolutions sont incontournables.

Mark Braun, courtesy Gallery S.Bensimon
Console (détail), Mark Braun
Tino Seubert, courtesy Gallery S.Bensimon
Banc Nuremberg Trials, collection Forming History, Tino Seubert
Quels sont ceux qui vous ont le plus marqué ces dernières années ?Très fan de la nouvelle vague française, Arnaud et Aki Cooren, Pool avec Léa Padovani et Sébastien Kieffer, Antoine Phelouzat, Amaury Poudray, Studio Nocc pour ne citer qu’eux. Je garde un œil sur l’étranger en invitant de nombreux jeunes créateurs, tels Thomas Schnur, Faye Toogood, Cristian Mohaded, Michael Anastassiades ou Martin Huberman. Je ne travaille qu’avec les personnes avec lesquelles se produit une véritable rencontre, un échange. Je veux être avant-gardiste. Sur des thématiques que je choisis, je demande aux designers de réfléchir et j’édite leurs objets. J’ai un tempérament qui va de l’avant, j’ai besoin de collectionner pour mieux comprendre ou imaginer l’avenir. C’est aussi une des fonctions de la Gallery S.Bensimon que de promouvoir le travail des jeunes talents et de les aider si possible à gagner en visibilité, chercher des solutions avec eux.

En dehors de la création plastique, y a-t-il un autre domaine artistique qui vous passionne ?James Taylor, Carole King, Leonard Cohen, en général les acteurs de la scène folk américaine des années 1970 me donnent envie de voyager. D’ailleurs, ils sont dans ma playlist quand je pars sur la route. Sinon, Charles Aznavour  : j’aime sa façon de raconter des histoires. A travers ses chansons-poèmes, les images défilent comme dans un film. Et aussi toute la jeune scène française, plus confidentielle, comme Nach, que je suis allé écouter dans de nombreux concerts. D’ailleurs, j’ai créé avec Nader Mekdachi, du groupe Padam, une collection de musiques acoustiques que je distribue dans mes boutiques et sur l’e-shop. En littérature, c’est assez éclectique, j’ai besoin d’être captivé dès les premières lignes. Je ne lis vraiment que quand je peux me poser en vacances avec mes proches, dans ma maison de Provence. Mais, d’une manière générale, je ne me repose que rarement  ! Aussi, depuis que j’ai repris la librairie Artazart, j’ai la chance d’avoir un accès facile à des livres magnifiques, certains où l’image est omniprésente – je suis passionné de photo –, d’autres qui traitent d’architecture, des biographies d’auteurs aussi.

Art ou design, l’important est-il dans la rencontre ?Dans la galaxie Bensimon, tout est une histoire de rencontre, une histoire authentique, un dialogue… Je ne perds jamais le sens des valeurs que je partage avec mes équipes  : la qualité, la créativité, une philosophie, un sens du positif, un lifestyle qui m’est propre, mais dans lequel chacun peut trouver une source d’inspiration, un mix entre philosophie et fonctionnalité. Rien ne se fait sans cette «  rencontre  », cette volonté de créer ensemble. Je ne veux pas que mes équipes travaillent pour moi, mais avec moi. Les designers l’ont bien compris. Je souhaite que la maison Bensimon soit une maison agréable, où le dialogue est possible, particulièrement dans ma galerie, où l’expérience est permise, la discussion ouverte.

A+A Cooren, photo Joao Vieira Torres courtesy Gallery S.Bensimon
Vase Tourbillon, A+A Cooren

Au sommaire de notre numéro spécial design  : Dix pièces commentées par leurs créateurs, un shopping « Eclats de verre », un dossier : « Design & Art contemporains », « Le jeu des mots » avec Alexandra Midal, deux portfolios, une enquête : « Chassez le naturel… », un focus sur Space Oddity en Belgique, le portrait de Julia Lohmann, un entretien avec Serge Bensimon et un agenda.

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