La collection Verbaet à Bruxelles – A l’aune de la modernité

Jusqu’au 20 janvier 2013, une importante sélection d’œuvres issues de la collection Caroline et Maurice Verbaet – longtemps restée privée et particulièrement discrète – est pour la première fois présentée au public dans le cadre d’une exposition proposée par le musée d’Ixelles, dans la banlieue de Bruxelles. La création belge au XXe siècle est à l’honneur d’une manifestation dont le commissariat est signé Michel Draguet, directeur des Musées Royaux de Belgique.

Art belge, un siècle moderne, un titre d’exposition qui fait s’interroger sur ce que signifie être belge et être moderne. Pour le collectionneur, éditeur et mécène Maurice Verbaet, véritable labyrinthe ou jeu de piste pour éclairés, la notion d’identité culturelle nationale est un leurre  : «  Les Belges sont tournés vers l’extérieur et comme il y a quatre autres  : la Hollande, La France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne, nous subissons beaucoup d’influences. C’est un melting-pot souvent un peu surréaliste. Dans le monde globalisé actuel, avec tous les mélanges de cultures, la question de l’identité nationale n’a plus beaucoup de sens. Et puis, nous sommes des Européens convaincus.  » La Belgique, cependant, n’est-elle pas une terre de tradition picturale extrêmement forte, auréolée par l’excellence de Van Eyck, Van der Goes, Van der Weyden, Brueghel, Bosch et Rubens ? La question de cette identité nationale dans les arts de la représentation est un vaste débat inauguré dans l’entre-deux guerres. Tenter de répondre à ces questions aujourd’hui, les poser à nouveau dans une Belgique divisée, en pleine crise politique, est aussi drôle qu’ambitieux. Jules César ne s’y était pas trompé, qui affirmait : «  De tous les peuples, les Belges sont les plus braves. » Rappelons à ce titre que Paris connaît Maurice Verbaet depuis de nombreuses années  : à la fin des années 1990, il a réactivé la Fondation Jean Rustin, en tant que collectionneur principal, profondément attaché à l’une des œuvres picturales les plus «  insoutenables » de la seconde moitié du XXe siècle français. 

Pour lui, l’art est une conquête inspirée par ce qui ressemble essentiellement à un coup de foudre. Chaque œuvre est avant tout aimée, souhaitée. Seule la dynamique de la conquête l’intéresserait-il ? Lors d’un entretien avec Michel Draguet, publié dans un ouvrage(1) accompagnant l’exposition, il déclare  : «  La collection, dans son évolution même, a dessiné un paysage qui est celui de mon évolution personnelle. Elle forme un parcours, un chemin qu’on remonte lentement sans s’arrêter. Regarder devant soi pour atteindre le sommet d’une montagne qu’on n’atteindra évidemment jamais.  »(1) Art belge, un siècle moderne. Collection Caroline et Maurice Verbaet, Michel Draguet, Éditions Racine, 216 p., plus de 300 illustrations, édité en français et en néerlandais.

Fred Bervoest, courtesy Caroline et Maurice Verbaet
Duivelsfeest, Fred Bervoest, 1993

Tandis que Jean Baudrillard y voyait un jeu passionnel psychologiquement motivé, la collection est-elle affaire d’aliénation ou de spéculation  ? Autodidacte en matière d’art, Maurice Verbaet ne tente pas de résoudre ce genre d’équation. Il évoque difficilement sa passion, ne laisse aucunement poindre son érudition, parle peu de peinture, préférant toujours se cacher derrière un sens de l’humour en escalade, et aux accents d’humilité. L’histoire commence à l’aube des années 1970, à Anvers où il réside. L’homme initie alors sa collection, modestement d’abord «  par manque de moyen  », puis la poursuit à l’instinct au fil du temps  : «  Je préfère garder une fraîcheur du regard. Les pedigrees, provenances et fortunes critiques intéressent d’abord le marché et les scientifiques. Pas quelqu’un comme moi, qui achète à l’instinct. »(2) Affaire de goût et de coup de cœur, source de connaissance et de découvertes, l’ensemble n’est finalement qu’aventure avec ce qu’il faut d’improvisation pour que le chemin emprunté reste palpitant. La romance belge s’étoffe toutefois au rythme des années, au cours desquelles vient se greffer l’œil de sa compagne, et est aujourd’hui composée de grands noms disparus comme de signatures à la réputation encore modeste hors frontières.

Certaines œuvres se suffisent ainsi à elles-mêmes, jubilatoires et fascinantes comme cette énigmatique jeune fille au chou de Firmin Baes, présentée au côté des Trois sœurs épluchant des pommes de terre écarlates et potelées, peintes en 1896 par Léon Frédéric. Dépassés ces enchantements, y compris ceux des sculptures constructivistes de Pol Bury et de quelques thèmes qui se profilent autour des œuvres picturales de Félicien Rops, Charles Doudelet, Paul Joostens ou Stéphane Mandelbaum pour l’érotisme, le propos de l’exposition s’élève et se laisse entendre. Tout le XXe siècle est «  belgiquement  » représenté, illustré, interprété. Les œuvres rappellent que les «  ismes  » les fondamentaux de l’art moderne y ont été pratiqués et s’y sont épanouis, aux mêmes moments que dans le reste de l’Europe. Citons, pêle-mêle, le symbolisme de Jean Delville, de Constant Montald, de Léon Spilliaert ou du sculpteur Georges Minne, le post-impressionnisme cézannien de James Ensor (Les pommes rouges, 1883), de Rik Wouters, le «  socialisme  » d’Eugène Laermans, le fauvisme aux prémices d’abstraction de Ferdinand Schirren (Le Jardin, 1906), le futurisme délicieux de Jozef Peeters (Futurisme, oiseau et bruit, 1919), Jules Schmalzigaug et Jos Leonard, le cubisme de Floris et Oscar Jespers, le constructivisme de Felix De Boeck, le néoclassicisme contemporain de Louis Buisseret et de Léon Navez, la nouvelle objectivité, ou encore le surréalisme de Marc Eemans, d’Auguste Mambour, et d’un étrange René Magritte.(2) Art belge, un siècle moderne. Collection Caroline et Maurice Verbaet, Michel Draguet, Éditions Racine, 216 p., plus de 300 illustrations, édité en français et en néerlandais.

Panamarenko, courtesy Caroline et Maurice Verbaet
Raven, multiple AP IV/V, Panamarenko, 2001
Pierre Alechinsky, courtesy Caroline et Maurice Verbaet
Le monde flottant, huile sur toile (140 x 160 cm), Pierre Alechinsky, 1957
Est ainsi rappelé combien les relations entre les artistes belges et ceux des grands foyers avant-gardistes, comme Paris, Berlin et Moscou, étaient étroites – la Section d’or(3) ayant, bien avant la Seconde Guerre mondiale, largement favorisé les échanges européens d’alors. Mais rien en termes d’art ne se fixe à la date. Les tendances observées se prolongent, selon Michel Draguet, les mains de Jan Fabre (Handjesvanger voor de zilverkast, 1978-1979) dialoguent avec celles de Marc Eemans. Georges Minne, Frans Masereel et Eugène Laermans se voient réunis autour de la problématique de l’Homme ouvrier, de l’art social  : une façon de rappeler qu’un mouvement, peut-être, ne s’éteint ou ne s’essouffle jamais vraiment. Après-guerre, la figuration spontanée de René Guiette, l’abstraction lyrique de Pierre Alechinsky, d’Antoine Mortier, de Henri Michaux, la rénovation de la figuration de Gaston Bertrand, le pop art de Pol Mara poursuivent le propos. La collection cultive donc, au-delà de toute considération nationale, l’art de la pépite, avec pour seule valeur la modernité, tout en évitant le piège du formalisme. C’est ce qui semble fasciner Maurice Verbaet, souvent étonné qu’un artiste donné puisse avoir fait, à une date donnée, aussi bien, sinon mieux, que ce qu’il nomme un «  pedigree  ».

La modernité représente toujours une forme novatrice, émancipée, indépendante et désengagée de toute autorité. Elle est également, dans ses fondements étymologiques, intimement liée au présent. L’art contemporain vivant est par ailleurs remarquablement représentée par Pierre Alechinsky et ses compositions des années 1950, Jan Fabre et ses sculptures scarabées et dessins au Bic bleu, Paul van Hoeydonck et ses polychromies formalistes, sans oublier Stéphane Mandelbaum, Fred Bervoets, Boy et Erik Stappaerts, Panamarenko ou encore Denmark. Tous viennent rappeler combien ce siècle moderne reste inachevé et l’histoire, dont il est ici question, continue de s’écrire dans un perpétuel renouvellement. 

Un regret, peut-être  : que Jean Rustin et Pierre Célice ne soient nés belges et que, pour cette raison, ils n’aient été associés à l’exposition. Car à l’un comme à l’autre, Maurice Verbaet consacre depuis plusieurs années une attention particulière. De nature infatigable et insatiable, le collectionneur ouvrira dans quelques mois une galerie à Anvers. Là, les œuvres des deux Français devraient trouver elles aussi l’espace où s’épanouir. S’il s’amuse souvent à faire semblant, comme si rien de tout cela n’était important, bien moins en tout cas que la beauté des arbres, force est de deviner que rien n’est plus personnel et impérieux que cet ensemble a priori improvisé au rythme de prétendus hasards et coïncidences. A sa manière emplie d’instinct, Maurice Verbaet a réussi à composer une collection qui, certes, concourt à écrire tout un pan de vie, mais plus encore à corriger cette prétention erronée de l’histoire de l’art selon laquelle seules Paris et New York ont, pendant un siècle, possédé l’apanage de la modernité.(3) La Section d’or est le nom d’un groupe d’artistes européens et de critiques – également appelé groupe de Puteaux – étroitement liés au Cubisme. Il se forma vers 1911 à l’occasion de réunions régulières chez Jacques Villon à Puteaux, dans la banlieue ouest de Paris.

Paul van Hoeydonck, courtesy Caroline et Maurice Verbaet
Les portes, Paul van Hoeydonck, 1953

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