Ivan Messac à La Seyne-sur-Mer – C’est passé trop vite !

Ivan Messac

Habité d’une insatiable curiosité, Ivan Messac explore depuis plus de 40 ans tout mode d’expression propice au questionnement : celui par exemple de la couleur, du volume, du dessin et, bien sûr, de la peinture. « C’est une façon que j’ai d’avancer », nous confiait-il simplement, en mai dernier(1). Associé initialement à la figuration narrative, l’artiste revendique très vite un parcours singulier et autonome au gré duquel il livre son regard critique, mais sensible et généreux, sur le monde. Tour à tour peintre, sculpteur, vidéaste, il affectionne également l’écriture. « Je suis un artiste qui écrit de temps en temps, comme il y en a beaucoup. »(1) La Villa Tamaris, à La Seyne-sur-Mer, ouvre aujourd’hui les portes d’une vaste exposition consacrée à son travail des dix dernières années. En janvier, Ivan Messac sera par ailleurs à l’honneur des cimaises de la galerie parisienne Baudoin Lebon. Il a à cette double occasion accepté de se prêter, avec malice et poésie, au Jeu des mots.

Création

Ivan Messac, photo MLD
Ivan Messac.

« De nos jours, la procréation est parfois assistée. La création artistique l’a devancée avec les ready-made dont nous fêtons le centenaire cette année. Mais, me direz-vous, il s’agit là d’une sorte de recréation, de récréation, d’un jeu sur les mots, d’un jeu sur les choses. La Création, celle du Créateur, s’il existe, est-elle créée ou incréée, tout est-il sorti des ténèbres, du rien ? »

Peinture

« Boby Lapointe avait-il raison en chantant « La peinture à l’hawaïle / c’est bien diffic’hawaïle / Mais c’est plus beau plus beau /… Que la peinture à l’eau »  ? Ce que je sais, c’est que pour parler peinture, il vaut mieux boire de l’eau que de l’huile. Pourtant, la peinture n’est pas qu’une question d’ingrédients ou de savoir-faire, de goût et d’habileté ! C’est avant tout une forme d’expression, mais aussi une discipline. Si le mot vous effraie, passez votre chemin. »

Couleur

Ivan Messac
Fado do cigarro Brejeiro, Ivan Messac, 2007.

« Après mes études secondaires, l’école des Beaux-Arts ne me disait rien, car s’il s’agissait d’apprendre à mélanger du rouge et du bleu pour obtenir du violet, je savais depuis la Maternelle que cela donne du marron caca. Très peu pour moi. J’entreprenais d’autres études que je pensais utiles à former un artiste. On y parlait de la représentation, de la sémiologie, du sens, de ce qui fait un tableau : des formes et des couleurs. Tout en écrivant je me mets à chantonner un air (aujourd’hui socialement incorrect) des Vautours, un groupe des années 1960 : “Avec du noir, du rouge et du bleu / tu peins tes joues tes lèvres et tes yeux / Tu as l’air d’une cannibale / et non pas d’une fille que j’emmène au bal…” Donc, prudence, la couleur ce n’est pas anodin ! »

Matière

« Le temps du virtuel donnera-t-il une chance à la matière, comme la mondialisation en donne une à la proximité, au local ? Si, réellement, la peinture est cosa mentale, alors,par opposition, la sculpture serait trivialement pure matérialité. C’est inconcevable ! Et désobligeant pour les sculpteurs ! L’idéalisme est un chemin difficile, à moins d’être un Saint François d’Assise, nous souffrons qu’en dépit de la beauté et de la générosité de nos idées, celles-ci se heurtent à la dure réalité de leur concrétisation. Elles ont du mal à prendre corps, c’est que la matière n’est pas aussi malléable que les idées ! Notre corps non plus et, n’en déplaise à nos avatars, quand nous avons mal aux dents, c’est bien aux dents que nous avons mal. La domination de l’esprit sur la matière reste une vue de l’esprit. Et que ce soit écrit dans Le Livre ou par David Bowie : Ashes to ashes. »

Volume

Ivan Messac
Pinocchio malade du disco, Ivan Messac, 2012. Acrylique sur aluminium découpé.

« Quand on parle de volume (à un artiste), lui parle-t-on de sculpture ? Peut-être évoque-t-on le volume qu’occupe une sculpture. Mais s’il n’y avait que le volume ! Il y a le poids, l’encombrement, le transport, la manutention, la mise en œuvre. Dans la sculpture, tout est compliqué, problématique. Où la mettre, où la ranger (quand on n’en veut plus). A propos de sculpture et de volume, je me suis un jour demandé quel est le volume d’une colonne torse. Imaginez que celle-ci soit faite de rondelles empilées. Déplacez les rondelles afin d’obtenir une colonne droite, il vous apparaîtra que l’une et l’autre ont le même volume. CQFD. »

Atelier

« Mon premier atelier était à Nanterre, chez un quincailler qui était beau-frère du grand designer Roger Tallon. Une première chance. Mon second atelier était à la Cité des Arts, encore une chance… Le troisième à la Porte de Bagnolet, et cela fait 36 ans que j’occupe celui de la Bastille. Je n’aimerais pas avoir à en changer. Je m’y sens comme dans un vieux vêtement fétiche. Peut-on se passer d’un atelier ? Certains le prétendent ! Il y eut les peintres ambulants dans la Russie tsariste, les peintres qui posaient leur chevalet au coin d’une rue ou devant un paysage à la façon des impressionnistes, les street-artistes qui usent du spray où bon leur semble… Tous les autres ont besoin d’un atelier. L’atelier, l’artiste y est avec lui-même, dans l’intimité, ceux qui y rentrent ont tendance à l’oublier. »

Musique

« Je suis de la génération des Dave Clark Five, Kinks, Animals, Bob Dylan et Beatles ; alors, comme tous mes congénères, j’ai gratté, mais je n’étais pas doué pour ça. Puis il y a eu Hendrix et Zappa, puis encore Glass, Reich, Nono, Ligeti, Milhaud, Satie, Stravinsky, Bartók et Varese. Mais je me rends compte que, le plus souvent, j’aime à écouter Roberto Murolo, encyclopédiste de la chanson napolitaine, ou le regretté Enzo Jannacci, vieux complice de Dario Fo et de Giorgio Gaber. J’aime aussi poser sur ma platine un vinyle de Fred Buscaglione. Et puis, y’a Léo, Léo Ferré. Comme j’aurais aimé écrire des chansonnettes ! »

Gravure

« Le succès des expositions Julio Le Parc au Palais de Tokyo et Dynamo au Grand Palais(2) montre que le GRAV a le vent en poupe. Cet engouement va-t-il bénéficier à la gravure ? Les artistes les moins profonds vont-ils se lester de gravité ? Quant à ceux qui tournent en rond, vont-ils enfin trouver un centre à leur gravitation ? La vie nous rappelle qu’il y a des choses bien plus graves ! »

Mots

Ivan Messac
Le portrait du poète, Ivan Messac, 2007.

« Les mots des artistes ne sont pas ceux des écrivains ou des poètes, bien qu’ils leur ressemblent. Les artistes n’écrivent pas tant que cela, ils savent que des mots mis bout à bout ne font pas plus de la littérature, que des couleurs étalées sur une toile ne font un tableau. Les artistes nous montrent ce qu’ils ne peuvent nous dire et, quand ils écrivent, ils écrivent ce qu’ils ne peuvent nous montrer. C’est pourquoi il faut les lire. »

Vidéo

« Je suis très fier de la minute trente de La voix du poète brise les théières. Ma première vidéo infographique (1989) tournée, interprétée, montée images et son en moins de 24 heures. J’aime encore la montrer, en faire partager l’émotion. Le conservateur d’un grand musée d’art contemporain, m’en faisant visiter la collection, en entrant dans une salle réservée à la vidéo, me dit : “Vous savez, aujourd’hui le public aime que les choses bougent et fassent du bruit.” »

Temps

« Il y a une relation d’intimité entre le temps et l’espace. Ils n’existent pas l’un sans l’autre, ils sont comme des jumeaux inséparables. Le fait de parcourir l’espace dans les trois dimensions nous incite à penser que le temps, lui aussi, peut se parcourir autrement que de manière linéaire. C’est en y réfléchissant que j’ai conçu Le Lieu du Temps, un lieu où l’on pourrait voir le temps. Il ne s’agit pas d’y mesurer ou d’y compter les heures, ni de voir le temps s’y écouler, mais bien de s’y absenter à soi-même, afin d’assister à la rencontre de la lumière et de la matière. J’ai beau imaginer de tels projets, je me fais souvent la banale remarque en fin de journée : “C’est passé trop vite”. »

Liberté

« L’artiste est-il plus libre que chacun d’entre nous ? Je ne le pense pas. Nous voudrions qu’il nous surprenne, qu’il nous étonne… qu’il soit libre. Sa vraie liberté est celle qu’il prend avec son œuvre. Elle n’est gage ni de son talent, ni de sa réussite. Mais nous voulons qu’il ait cette liberté, qu’il nous la fasse partager. L’une des fonctions de l’artiste serait-elle d’assumer la part de liberté dont nous privent parfois nos obligations sociales ou familiale ? Pas facile ! »

(1) Lire aussi La liberté de changer.
(2) Ces deux expositions se sont tenues respectivement du 27 février au 13 mai 2013 et du 10 avril au 22 juillet 2013.

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