La force de l’art 1/5 – L’indispensable artiste

Quel que soit son contexte historique, toute œuvre d’art s’inscrit dans un environnement économique, social et culturel donné, à savoir celui de son créateur. Longtemps auxiliaire du pouvoir politique et religieux, l’artiste européen commença à s’émanciper au XIXe siècle, proposant une alternative à une société inhibée qui niait l’individu et ses affects. Depuis une centaine d’années, la mondialisation des échanges, comme des conflits, a participé à asseoir son statut de témoin privilégié de son temps. En prise avec les réalités du monde, il en est devenu citoyen, posant des problématiques et élaborant des hypothèses pour livrer le fruit de ses recherches via des œuvres qui engagent toujours plus le dialogue avec le regardeur. Reste, comme en témoigne régulièrement l’actualité, qu’il continue de batailler dur pour préserver sa liberté d’expression. Cet article inaugure une série de cinq qui, tout au long des prochains jours, vous entraînera en Chine, en Russie et dans les pays de l’Islam pour se terminer par une réflexion sur la censure et les tabous contemporains.

« Aujourd’hui, nous sommes confrontés au monde inconcevable que nous avons créé ; l’art est le reflet de sa réalité. » Ces mots prononcés en 2005 par l’artiste polonaise Magdalena Abakanowicz – qui recevait à New York un prix pour l’ensemble de son œuvre au Centre international de la sculpture – ont une portée intemporelle et pourraient servir de postulat tout au long de l’histoire de l’art. De par la diversité des thématiques abordées et des champs explorés – la société de consommation, la guerre, la mémoire collective, la condition de la femme, l’environnement, etc. –, les œuvres constituent en effet des indicateurs privilégiés de l’état d’une société. Avec la fin de la prédominance de l’État-nation en tant que référence identitaire, l’art est devenu mondial ; l’artiste, cependant, a sa propre sensibilité, il reste influencé par la culture, dont il est le « produit », et qui conditionne l’essentiel de sa personnalité. Il est avant tout un homme qui témoigne de ce qu’il est, de ce qu’il vit, de ce qu’il voit, qui choisit son positionnement : poursuivre une œuvre sur l’intime et ne pas se soucier de l’extérieur ou se poser a minima en observateur du groupe auquel il appartient, allant jusqu’à chercher à influencer, s’engager pour ou contre une cause, tenter de faire bouger les lignes ou de faire réagir à une situation. Car, s’il est souvent vain d’imaginer être capable de changer le monde, il est permis d’espérer influencer la manière dont les autres le regardent. « L’artiste est celui qui modifie, qui change dans un sens ou dans l’autre », estime ainsi Claude Viallat, qui fut l’un des fondateurs du groupe Supports/Surfaces en 1969. « Le but de l’art n’est pas de légiférer ou de régner, il est d’abord de comprendre, avait auparavant énoncé Camus lors d’une conférence intitulée L’artiste et son temps, donnée en décembre 1957 à Upsal, en Suède. Il règne parfois, à force de comprendre. » De quoi soulever l’inquiétude de tout type d’autorité dirigeante. L’art ne pose pas seulement des problèmes, il « pose problème ».

Marina Abakanowicz

Des siècles durant, pourtant, artistes et pouvoir ont fait à peu près bon ménage : les premiers – mus par le souhait de voir leurs œuvres diffusées, rémunérées, voire célébrées – agissant en tant qu’appui précieux du second – s’efforçant, lui, par définition, d’être obéi et soutenu. L’émancipation progressive de l’artiste de ses fonctions de représentation, modifiant son statut et le lien de subordination aux traditionnels pouvoirs religieux et politique, ne l’a, par contre, pas libéré du pouvoir économique, loin s’en faut. Outre le caractère parfois tyrannique du marché de l’art, il convient de rappeler que l’existence d’une politique culturelle de l’État s’accompagne en général de circuits d’aide et de subventions susceptibles de devenir eux-mêmes une forme de facteur d’aliénation pour qui y voit la condition de sa survie. Quelles que soient son ambition première et son aspiration à une expression libre, l’artiste continue donc de devoir se déterminer par rapport à un pouvoir en place. Et vice et versa, l’actualité des derniers mois, plus ou moins médiatisée d’ailleurs*, témoignant du fait qu’une certaine forme d’autorité, se sentant mise en danger par leur faculté à influer sur la perception du monde, n’est certainement pas prête, malgré les points marqués par la démocratie à travers le monde, à laisser aux artistes la bride sur le cou.

« L’art a besoin que quelqu’un le désire »

Conscients pour la plupart du rôle essentiellement sociopolitique qu’ils ont à jouer, les artistes contemporains proposent inlassablement de « déconstruire » les lieux communs qui font consensus, de questionner le sens que nous donnons aux choses, notre posture morale, notre rapport à l’autre et au pouvoir. En utilisant l’art comme terrain d’engagement, de prise de position, l’artiste vient nous rappeler quelles sont nos propres responsabilités dans la course du monde et les drames humains qui s’y jouent. Parfois, il décide de s’investir sur le terrain des causes qu’il défend, à l’image du Sénégalais Henri Sagna et de son action en faveur de la prévention contre la malaria en association avec des laboratoires, ou du Thaïlandais Pratchaya Phinthong, qui allie projet artistique et recherche de solutions pratiques dans la lutte contre la maladie du sommeil.

Si les cas d’Ai Weiwei, en Chine, et des Pussy Riot, en Russie, ont défrayé la chronique, les violences perpétrées contre le Printemps des Arts – une foire d’art contemporain pourtant instituée depuis dix ans –, à Tunis en juin dernier, ne reçurent pour leur part qu’un faible écho à l’étranger.

Sigalit Landau, photo S. Deman

Le street art en première ligne

Des affiches réalisées dans les ateliers des Beaux-Arts de Paris, pendant Mai 68, aux graffitis et pochoirs se multipliant actuellement – en réaction à la crise économique – sur les murs des grandes villes espagnoles et portugaises, la rue reste un support d’expression privilégié, car accessible au plus grand nombre. Il s’agit pour les artistes du street art de s’inscrire dans le débat public, de participer à la réflexion collective et, souvent, d’énoncer un jugement critique de l’actualité. « Le simple fait de faire un tag est une forme de représailles, confiait le Britannique Banksy au Guardian, en 2003, dans l’une de ses rares interviews. Si vous ne possédez pas de compagnie ferroviaire, rien ne vous empêche d’aller peindre sur un train à la place. » Provocation mais également humour et poésie sont les armes favorites de ces artistes résolument ancrés dans leur époque. « Entrechoquer les événements de l’histoire contemporaine en utilisant les lieux, l’espace et le temps, c’est l’essence de mon travail », explique pour sa part Ernest Pignon-Ernest, lequel, s’il est très attaché à la mise en lumière de l’âme des lieux qu’il investit, s’engage, lui aussi, mais se garde bien de toute propagande. « A cause de l’horreur des trucs soviétiques ou chinois, le politique dans l’art traîne un lourd passif. Je me penche simplement sur les choses qui me touchent et qui, j’espère, touchent la vie des gens », raconte celui qui, pour protester contre le jumelage de Nice, sa ville natale, avec Le Cap, la capitale sud-africaine, apposa en 1974 pas moins de 800 images évoquant la violence de l’Apartheid.

Maurizio Cattelan, photo Zeno Zotti

« L’art a besoin que quelqu’un écoute son message, que quelqu’un le désire, le boive, s’en serve comme du vin, sinon il n’a aucun sens », rappelle encore Magdalena Abakanowicz. La remarque vaut tout autant pour les œuvres provocatrices dans lesquelles l’Italien Maurizio Cattelan est passé maître pour lutter contre toute forme d’idéologie que pour la poésie déployée par l’Israélienne Sigalit Landau pour adresser et rendre universelles des questions philosophiques et politiques. « Je ne suis pas un artiste engagé, mais engageant », aime quant à lui souligner JR, qui a fait de l’interrogation de la place de l’image dans la ville et la société le cœur de sa démarche. L’une des récentes interventions du jeune Français a pour cadre Washington et pour sujet la lutte pour les droits civiques des populations noires dans les années 1960 : une immense affiche reproduisant un cliché pris à Memphis lors d’une grève en 1968 a été déployée sur le mur d’un vieux bâtiment, au pied duquel éclatèrent les émeutes déclenchées par l’assassinat, la même année, de Martin Luther King. « L’art peut agir sur nos perceptions, faire évoluer la manière dont nous voyons le monde. Et le fait qu’il ne puisse pas changer les choses – en termes matériels – en fait un lieu neutre pour la discussion et l’échange. »

Reste que le cadre de « discussion » varie selon qu’il appartient à une démocratie ou est soumis aux contraintes inhérentes à un régime autocratique. Dans ce dernier cas, il est communément admis que l’artiste a a priori trois choix : devenir un des représentants de l’art officiel, entrer en dissidence ou fuir à l’étranger. La réalité est souvent plus complexe qui voit, par exemple, l’Ukrainien Ilya Kabakov se rapprocher, dans les années 1950, de l’Union des artistes soviétiques pour obtenir le droit d’acheter du matériel et l’accès à un atelier. Parallèlement à son activité d’illustrateur officiel de livres pour enfants, il travaille à une œuvre personnelle qui explore, entre autres, la différence entre capitalisme et communisme. Il expose régulièrement le fruit de son activité picturale « privée » dans son atelier de Moscou et s’accommode de cette façon de faire trente années durant avant d’émigrer, à la fin des années 1980, aux États-Unis. Le jeune Gerhard Richter mettra lui aussi d’abord ses pinceaux « au service » de son pays – devenu l’Allemagne de l’Est communiste – dans ces mêmes années 1950 ; il ne se sent proche ni de la scène underground qui se développe à l’époque, ni de la dissidence qu’il juge « arrogante », mais partisan d’une troisième voie située entre le modernisme du capitalisme et le réalisme cher au socialisme. Plusieurs voyages à l’Ouest et le contact avec l’art qui y est développé et montré auront raison de son attachement à ses racines, le convainquant de la nécessité d’être réellement libre pour créer. Une recherche de liberté de pensée et d’expression qui n’a de sens que parce qu’elle s’oppose à la notion de limitation, de contrôle.

« Y a-t-il une époque ou un lieu où la censure n’a jamais existé ? Y a-t-il jamais eu un groupe humain capable de survivre sans censure ? », interroge l’Espagnol Antoni Muntadas sur son site Internet dédié à The File Room, œuvre interactive – pouvant également être présentée sous forme d’installation – créée en 1994 et depuis en perpétuelle évolution : il s’agit d’une base de données répertoriant des cas de censure culturelle à travers le monde, que le public peut enrichir à souhait et ordonner selon quatre critères : l’époque (à partir du XVe siècle), le lieu géographique, la discipline artistique et la nature de la censure (religieuse, politique, morale, etc.).

Banksy

Antoni Muntadas, photo Tara Nicholson, courtesy Walter Phillips gallery

Notons que les régimes totalitaires, s’ils ont sans doute l’exclusivité de la censure politique, n’ont pas l’apanage de celle liée à la morale comme au bien-pensant, loin s’en faut. Il y a quatre ans, à la même époque, un groupe de policiers entraient dans la Fiac pour saisir des photographies du Russe Oleg Kulik, sur lesquelles il apparaissait tenu en laisse tel un animal. Le plasticien, qui entendait critiquer la condition de l’homme, fut attaqué pour atteinte à la dignité humaine. « L’artiste dérange lorsqu’on ne comprend pas son message », fait très justement remarquer Thomas Schlesser dans L’Art face à la censure, ouvrage publié en 2011. « Or, les nouvelles formes d’expression – vidéos, performances, installations – sont déconcertantes », poursuit-il. Et accompagnent souvent une quête « d’expression de ce que la vie a de plus tragique, de plus noir et de plus laid ».

Transgression et radicalité

L’artiste a pourtant toujours flirté avec, voire assumé, une attitude transgressive. « Entre ce qui a déjà été fait et ce qui est interdit, les artistes n’osent plus grand-chose, affirme cependant le penseur Yves Michaud, dans un entretien à Télérama en 2009. (…) Nous continuons à croire que l’art doit viser la transgression, mais en réalité, aujourd’hui, celle-ci ne va pas très loin : il s’agit d’une audace ritualisée et encadrée. Pour deux raisons : la première tient au fait que toutes les voies ont été explorées, et qu’il est difficile d’aller plus loin. (…) La deuxième tient aux cadres légaux, qui sont largement reconnus et acceptés. » Aujourd’hui, la représentation d’un enfant lance à coup sûr un débat sur la pédophilie. « Au fond, les seules transgressions tolérées viennent des artistes qui tentent des expériences radicales sur leur corps », estime-t-il. Viennent à l’esprit le travail mené par la Française Marion Laval-Jeantet qui se fait injecter du sang de cheval (Que le cheval vive en moi, 2011) ou de son aînée serbe Marina Abramovic, l’une des initiatrices de l’art corporel, qui se livre à des performances au cours desquelles elle se flagelle, se lacère, va jusqu’à congeler son corps sur des blocs de glace ou prendre des produits ayant causé des pertes de connaissance…

La liberté d’expression « la plus large possible » reste une condition nécessaire à la bonne santé et à l’équilibre d’une société ; à sa saine progression, comme à sa capacité d’ouverture. D’où l’inquiétude légitime soulevée par une recrudescence de la censure au lendemain des révolutions arabes, pourtant portées par un vent de liberté. Ce sera l’un des sujets abordés cette semaine par ArtsHebdo|Médias, dans le cadre de la série qui débute aujourd’hui. L’actualité de ces derniers mois autour des Pussy Riot et de l’artiste chinois Ai Weiwei a également motivé une étude de cas sur la Russie et sur la Chine. Enfin, nous évoquerons avec une historienne de l’art les ultimes tabous à l’œuvre dans notre société.

Art Orienté Objet, photo Miha Fras, courtesy Kapelica gallery, Ljubljana (Slovénie)

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