Li Wei à Sète – De l’illusion à l’émotion

Li Wei, courtesy galerie Dock Sud

Planté tête la première dans le sol, prêt à s’envoler depuis la fenêtre d’un immeuble, agrippé au sommet d’un lampadaire ou tout «  simplement  » suspendu dans les airs comme en lévitation, Li Wei n’a de cesse de se mettre en scène dans des situations déroutantes et poétiques, irrationnelles et pourtant en résonance étroite avec la réalité. A la fois performeur et photographe, l’artiste chinois installé à Beijing développe depuis plus de dix ans un travail engagé, mêlant prouesse physique – les câbles, grues et échafaudages utilisés lors des performances sont gommés numériquement avant le tirage – et regard critique ainsi qu’amusé sur la société urbaine contemporaine de son pays. Bonheur, travail et amour sont parmi les thèmes élémentaires et récurrents d’une œuvre placée sous le signe de l’humour et de l’humain. Parmi les nombreux projets en cours, le plasticien participe à l’exposition itinérante et collective NorevOver*, qui réunit les travaux d’une quinzaine de photographes et vidéastes européens et chinois ayant en commun de questionner de nouvelles perceptions du réel nées du recours aux technologies numériques et de leur large champ de création. Elle est actuellement présentée à Sète à la galerie Dock Sud, partenaire du projet. A cette occasion, nous mettons en ligne un entretien réalisé à distance grâce à l’entremise de l’équipe de l’établissement sétois. Li Wei y revient sur son parcours.

ArtsHebdo|Médias. – Où avez-vous grandi ? Quel type d’enfant étiez-vous ?

Li Wei. – Je suis né en 1970 dans un village riche en ressources agricoles, posé au bord du fleuve Yangtsé, dans la province du Hu Bei, au centre de la Chine. Après moi sont nées deux petites sœurs. Enfant, j’étais plutôt coquin  : je grimpais aux arbres pour y observer les nids, j’aimais me jucher debout sur les épaules de mes copains et sauter depuis des bottes de paille empilées sur plusieurs mètres de haut. A l’âge de 12 ans, je suis entré à l’internat de l’école de la ville de Yichang, qui était également un important institut secret géré par l’armée. Quelque 10 000 personnes y travaillaient et certains de mes professeurs étaient aussi des chercheurs  : leurs méthodes d’enseignement étaient complètement différentes des autres ; ils nous faisaient part des expériences menées dans le cadre de leurs recherches scientifiques et ont fait évoluer notre regard. C’est là que j’ai découvert des machines comme l’ordinateur, l’avion ou le sous-marin. J’y ai appris beaucoup de choses et ma conception du monde s’en est évidemment trouvée élargie.

A quel moment avez-vous décidé de devenir artiste  ?

J’ai commencé à apprendre la peinture en 1989 et je savais déjà, au fond de moi, que je deviendrais artiste. Ma famille ne l’a pas su si tôt, car j’étais interne et la voyais peu. Lorsque je lui ai annoncé ma décision, elle ne s’y est pas trop opposée. J’ai ensuite rejoint Beijing en 1993 pour y poursuivre mon apprentissage pictural sur les bancs de l’université.

Participent aussi à NorevOver  : Jean-Pierre Attal, Dominique Clerc, François Ronsiaux, Nicolas Wilmouth,Vincent DebanneMihaï GrecuHugo ArcierLiu BolinChen Jiagang, Zhu Ming, Li Yu & Liu Bo, Miao Xiaochun et Zhang Xiaotao.

Li Wei, courtesy galerie Dock Sud
Love at the high place 1 (Beijing), Li Wei, 2004
Vous avez étudié la peinture. Pourquoi avoir choisi un autre mode d’expression artistique ?

La Chine était encore très fermée à l’époque ; il était rare d’y voir de nouvelles formes d’art. L’un de mes amis faisait de la performance. Il m’emmenait avec lui emprunter des livres sur le sujet au Centre culturel français et au Goethe Institut de Beijing. Mon intérêt pour cette discipline n’a fait que croître au fil de mes lectures. J’ai notamment pu avoir accès à une copie – il n’en existait qu’une en Chine – d’un livre sur l’art de la performance en Allemagne, qui avait été traduit à Taiwan. C’est après l’avoir lu que je me suis engagé plus avant sur cette voie. Au tournant des années 2000, j’avais pris conscience de mon besoin d’articuler ma création autour de ma conception du monde. A l’époque, les images réelles et virtuelles commençaient de s’entremêler. Cet entrecroisement s’est peu à peu affirmé comme mon terrain d’expression privilégié.

Dans quelles circonstances vous êtes-vous intéressé à la photographie ?

Au début, je prenais des photos pour enregistrer mon mouvement. Par la suite, j’ai voulu que cette forme de transcription, d’archivage, joue un rôle au-delà du lieu de tournage. Dès lors, la photographie est devenue un élément essentiel de ma démarche.

Qu’est-ce que ce média offre selon vous que ne permettent pas les autres médias ?

La photographie peut enregistrer directement le réel. Elle est à la fois réalité et «  re-création  », vérité et illusion, ce qui coïncide avec mes idées artistiques.

Quelle est selon vous la qualité première d’un photographe ?

La perspicacité, dans le regard qu’il porte sur la vie.

D’où vient votre inspiration ?

D’absolument tout ce qui constitue la vie !

Quels sont vos thèmes de prédilection ?

Je m’intéresse plus particulièrement aux émotions, vraies et illusoires, suscitées par notre époque.

Quelle est la place de l’humour dans votre travail ? 

Je n’ai jamais vraiment réfléchi à cette question. Il y est naturellement présent. Peut-être parce que j’exprime la réalité de la vie, et que celle-ci est pleine d’humour.

Quel rôle l’art joue-t-il, selon vous, dans nos sociétés modernes ?

L’art remplit un rôle de catalyseur en termes de pensée et de réflexion. La culture doit servir l’homme, lui amener joie et bonheur. Je me soucie seulement de comment y parvenir. En cela, je me considère comme un individu plutôt optimiste.

Pourquoi vous est-il nécessaire de vous impliquer physiquement dans votre travail ?

L’implication physique me permet de vivre de véritables expériences, qui sont très importantes pour moi  : elles alimentent ma réflexion sur la vie et sur l’art. A travers elles, je représente tout un chacun. La performance occupe donc une place aussi essentielle que la photographie dans mon œuvre.

Li Wei, courtesy galerie Dock Sud
Sete’s sky, Li Wei, 2012
Li Wei, courtesy galerie Dock Sud
29 levels of freedom, Li Wei, 2003
Avez-vous déjà ressenti de la peur durant une performance ?

Oui, plusieurs fois. En 2003, par exemple, pendant que je réalisais la série La liberté en 29 étages. J’étais au 29e étage d’un bâtiment et évoluais au-dessus du vide au gré de mon imagination ; c’était très dangereux, j’en étais conscient et, la première fois que j’ai passé la tête, puis le corps, par la fenêtre, j’ai ressenti de la peur. Mais, je tenais à la sincérité de cette forme d’expression et, peu à peu, j’ai oublié cette crainte. Un an plus tôt, sur le tournage de la série Li Wei s’écrase dans le carré rouge, le crochet censé me protéger a cédé et je suis tombé lourdement. Si je n’avais eu de bons réflexes, j’aurais pu me briser le cou. Chaque fois que j’y pense, ressurgit ce sentiment de peur. Enfin, en 2005, je présentais une exposition-performance, Main, dans la zone d’art contemporain 798, à Beijing. Pendant dix minutes, une main géante me tenait suspendu par le cou ; j’ai été pris de vertiges, mais, heureusement, j’ai pu reprendre mes esprits à temps…

Qui prend les photos lorsque vous êtes en train de réaliser une performance ? Laissez-vous des instructions très précises ?

Ce sont des amis photographes. L’un d’eux s’appelle Jiang Hailong ; il m’a toujours accompagné. Nous coopérons tacitement et j’entends bien continuer de travailler ainsi. Avant le tournage, je montre l’esquisse du projet au photographe et nous en discutons longuement avant de débuter la séance.

Le choix du lieu du tournage est-il important ?

Il est très important. Je choisis les lieux moi-même et avec soin. J’ai beaucoup d’idées et de projets différents en tête pour lesquels je m’efforce à chaque fois de trouver l’endroit le plus adéquat.

Avez-vous jamais songé à habiter ailleurs qu’en Chine ?

Je voudrais habiter partout  : chaque lieu a sa culture et chaque culture peut me rendre heureux.

D’où le fait que vos projets vous mènent aux quatre coins du monde.

En effet ! J’étais à Venise fin mai pour y réaliser une performance. Au retour, je suis passé par Autostadt (NDLR  : parc de loisirs automobile), situé à Wolfsbourg en Allemagne. En septembre, je dois aller à Shanghai pour une nouvelle séance de photos ; en octobre, direction les Etats-Unis, en novembre, le Venezuela et en décembre, Israël !

Le mot de la fin  ?

Merci ! Je tiens en effet à remercier sincèrement mes amis photographes et toute l’équipe qui m’assiste depuis des années.

Li Wei, courtesy galerie Dock Sud
Hand (Beijing), Li Wei, 2005

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