Château de La Roche-Guyon – Voyage autour des globes

A quelque 80 kilomètres de Paris, le château de La Roche-Guyon est connu pour son architecture étonnante – sa partie la plus ancienne est encastrée, voire creusée dans une falaise de calcaire offrant de singuliers espaces troglodytes. Surplombant la Seine, le majestueux ouvrage accueille jusqu’au 6 juillet Un rêve de Lumières, exposition inspirée par deux globes réalisés par l’abbé Nollet au XVIIIe siècle. Voyage entre art contemporain et science.

Dans le hall d’entrée, une imposante maquette réalisée dans la seconde moitié du XIXe siècle offre une vue d’ensemble du site. Le château de La Roche-Guyon, ses dépendances, son parc à l’anglaise et son potager sont ici reproduits et permettent en un regard d’embrasser la diversité des propositions de ce superbe domaine. Le donjon, qui a perdu un tiers de sa hauteur pendant la Terreur, a été construit pour, d’une part, dominer la Seine et, d’autre part,  surveiller l’Epte, frontière naturelle et ancienne de la Normandie. Autant dire que le point de vue y est superbe. Genoux sensibles s’abstenir  : l’escalier troglodyte est vertigineux  ! Difficile dans un tel lieu de ne pas s’intéresser à l’histoire. D’autant que l’exposition Un rêve de Lumière, qui nous a amené jusqu’ici, y est intimement liée. Poursuivons donc  : au siècle des Lumières, sous l’impulsion du duc Alexandre de La Rochefoucauld, puis de son petit-fils Louis Alexandre, le château possédait non seulement une bibliothèque, un théâtre et un cabinet de curiosités, mais également un potager expérimental, un observatoire astronomique et un laboratoire de chimie !Graphomètre, télescope, aimant artificiel…

Arts et sciences faisaient ici bon ménage. Livres et objets scientifiques étaient collectionnés. Parmi eux, deux globes, l’un terrestre et l’autre céleste, dont la fabrication avait été confiée à l’abbé Nollet (1700-1770). Pièces à l’origine de l’exposition actuelle. «  A la fin des années 1980, la famille a tout vendu  : les meubles, les tapisseries, les ouvrages… Le château était vide. Alors, quand j’ai appris que la BnF avait acquis les deux globes, j’ai eu envie de les faire revenir et de constituer autour d’eux un focus sur l’abbé Nollet, précurseur de l’enseignement technique moderne, sorte de vulgarisateur de la science avant l’heure  », explique Yves Chevallier, directeur de l’établissement. Pour les accompagner, différents autres instruments scientifiques sont ici réunis – baromètre, thermomètre, graphomètre, télescope, microscope, aimant artificiel, etc. – ainsi que de nombreuses œuvres d’art contemporain, comme autant d’échos. «  J’ai voulu faire une exposition sur le patrimoine scientifique du XVIIIsiècle,  tout en présentant des artistes d’aujourd’hui qui ont un rapport fort avec la science. Que leur travail porte sur la lumière, le système céleste ou les mathématiques. Il faut noter que si le château est classé monument historique, il est également un lieu ouvert à la création actuelle qui abrite des résidences d’artistes.  »

La lumière du jour en pleine nuit

Créée pour Un rêve de Lumières, Vidéolux de Sophie Bruère n’est visible qu’à la nuit tombée. Cette installation, qui bénéficie du soutien de la Fondation EDF, capte les rayonnements solaires réfléchis par l’architecture du château, les oriente et les transforme pour les restituer le soir sur le donjon. La lumière piégée par une camera obscura est enregistrée. Le dispositif numérique calcule des paramètres, numérise des images, pour permettre à l’œuvre de gagner les hauteurs du château. Vidéolux sera visible durant trois ans.

Sophie Bruère
Vidéolux, Sophie Bruère, 2014

C’est au premier étage que débute le dialogue. Deux cônes en fonte d’aluminium vous accueillent. Ils sont signés Raphaël Zarka. La géométrie et le métal dont ils sont issus viennent se télescoper à l’esthétique des poutres et des lambris décorés de la pièce. «  J’avais vu La déduction de Nollet, l’expérience de Ménard dans un centre d’art à Chelles il y a quelques années. L’artiste, qui aime s’interroger sur les grandes figures du passé, scientifiques, philosophes ou autres, faisait explicitement référence à l’Abbé. Je ne pouvais donc pas passer à côté  !  »  En enfilade, plusieurs pièces se succèdent. Les œuvres respirent. Là, cet étrange paravent conçu pas Dominique de Beir attire l’œil. «  L’artiste perce obstinément la matière et l’expose à la lumière, qui, en fonction des heures de la journée, crée de fascinants jeux d’ombre.  » D’autres installations suivent. Au sol, une bande de matière perforée semble se répandre de la cheminée. De nombreux entrelacs rouges partent à la conquête de l’espace en une avancée onduleuse qui vient contrarier les formes strictes et répétitives du parquet. Sur une étagère en métal troué, un papier jaune doré enroulé à ses deux extrémités se laisse transpercer de rais de lumière canalisés par une fenêtre. On se surprend alors à attendre le début d’une mélodie, comme si nous étions en présence d’un orgue de Barbarie invisible.Des peintures éclairées par une lumière noire

L’espace suivant abrite les fameux globes, installés avec précaution dans une grande vitrine. Sensibles au soleil, ils ne peuvent sortir que trois mois par an de leur retraite ombragée de la Bibliothèque nationale de France. «  Ils sont moins spectaculaires que les globes de Coronelli, mais superbes tout de même. Je suis fasciné par ces objets de médiation scientifique qui sont d’une grande beauté. A l’époque, les gens qui commandaient des instruments à l’Abbé le faisaient comme pour un tableau ou une tapisserie. Le globe céleste est une curiosité. Cette représentation du ciel est paradoxale car voir ainsi le système solaire inscrit dans un cercle nécessiterait d’en être excessivement éloigné. C’est une vision à la fois folle et poétique. J’apprécie ce que cela nous raconte de la représentation du monde au milieu du XVIIIsiècle.  » Dans la salle à manger, divers éléments de couleur noire se juxtaposent. Cette installation, réalisée pour l’occasion par Richard Penloup – artiste et aussi responsable d’un centre d’art contemporain à Limay, dans les Yvelines – s’inscrit dans un projet intitulé Eléments de fuite et autres fragments euclidiens. Il s’agit d’un ensemble dont chaque partie est envisagée comme un fragment. A l’œil de tenter de reconstruire le puzzle. Face à une fenêtre, cinq boules en acier chromé délimitent un périmètre dont on ne sait rien. Polies, elles réfléchissent leur environnement. Cinq corps de Platon II est une œuvre signée Vladimir Skoda. L’artiste tchèque, installé en France, se passionne depuis l’enfance pour les mathématiques. Si ses créations peuvent prendre des formes géométriques variées, sa préférence va à la sphère qui rappelle la forme originelle, «  parfaite  ». Dans la bibliothèque, que les livres ont désertée – il n’en reste plus que cinq (don d’un jeune juriste qui les avait acquis via Internet), parmi les 12 000 vendus chez Sotheby’s en 1987 –, les toiles «  lumineuses  » de Geneviève Morgan ornent les rayonnages. Installées dans la pénombre, elles sont éclairées par une lumière noire qui révèle des pigments spécifiques et dessine de multiples constellations. On se plaît à penser que chaque point lumineux rend hommage à un volume envolé. Autant d’apparitions célestes qui libèrent l’imagination.Ciels étoilés et cosmos inconnus

Pour rejoindre le dernier espace de l’exposition, il faut passer dans le cabinet de curiosités, investi pour deux ans par les créations fragiles et pleines d’humour de Johnny Lebigot. Sur la gauche, un escalier descend vers le théâtre souterrain actuellement fermé au public, mais une maquette, n’oubliant aucun détail, le montre au temps de sa splendeur. Dans les chapelles troglodytes, Anmarie Sagaire-Durst entraîne le visiteur à la conquête de contrées, de ciels étoilés et de cosmos inconnus. «  Il y a au départ un lieu qui se révèle à moi. Si je le peins, c’est pour pouvoir le voir et l’explorer. Il ne se situe sur aucune carte connue. De ce geste, il résulte des vues, des paysages libérés de tout présence humaine, et que l’on peut habiter du regard  », explique l’artiste. Perdu dans ces différentes contemplations, il faut s’en remettre désormais aux panneaux pour trouver la sortie de cet étonnant labyrinthe, emprunté chaque année par 50 000 personnes. Le week-end, la production du potager est vendue au public. Nouvelle preuve que les nourritures de l’esprit vont souvent de pair avec celles savoureuses du palais. 

Raphaël Zarka, photo MLD
La déduction de Nollet, l’expérience de Ménard, Raphaël Zarka, 2009

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