Pietro Ruffo – L’humanité sous la loupe

« A travers mon travail, mes dessins, je cherche à analyser de grands thèmes de sociologie, de politique et d’histoire, à la fois très actuels et qui ont toujours accompagné l’humanité. » Pietro Ruffo nous invite à le suivre le long de son cheminement exploratoire, initiateur d’une œuvre d’une étonnante force visuelle, le plus souvent développée sur papier du bout de son crayon, de la pointe de son stylo ou de sa plume trempée dans l’encre de Chine. Déclinée sous forme de séries, elle s’intéresse de manière récurrente aux thèmes de la liberté, de l’identité et de la territorialité, qui passionnent cet artiste italien de 33 ans, pour la première fois en France grâce à la galerie parisienne Di Meo. Le titre de l’exposition, L’enfer c’est les autres, est un emprunt sciemment fait à Sartre par le plasticien selon lequel chacun a tendance à s’emprisonner dans l’image que les autres ont de lui. Ce constat, Pietro Ruffo le dresse en tant qu’observateur, statut qu’il revendique, car jamais il ne s’agit pour lui de prendre parti. Témoin subtil et attentif du monde qui l’entoure, il s’appuie sur la philosophie – les développements d’Isaiah Berlin sur la liberté positive et négative* par exemple –, comme sur la géopolitique, pour mettre en lumière les grandes lignes comportementales humaines, dont il dresse une cartographie unique et fascinante.

Le visiteur est d’abord interpellé par plusieurs grands dessins, bordés de cadres épais, en bois, caractérisés par leurs drôles de formes géométriques. L’ensemble est le résultat d’une représentation toute personnelle de la forêt de Montepulciano, en Toscane, de Central Park à New York, ou encore du parc Monceau à Paris. Méthodiquement, l’artiste s’est en chaque lieu allongé sur le sol, afin d’y observer la cime des arbres. C’est de ce point de vue qu’il choisit d’appréhender la nature qui l’environne. Une perspective pour le moins originale qui vient déterminer le trait mais aussi les contours de l’œuvre, dictés par le déploiement des arbres en un endroit donné.

Survolant la surface du dessin, un essaim de libellules en papier découpé converge vers un point ou vole en ordre dispersé. « J’utilise la libellule comme symbole de la liberté, explique Pietro Ruffo. Car c’est un insecte qui, avec deux paires d’ailes, se déplace très rapidement. Il y a aussi l’idée de fragilité, liée au caractère éphémère de l’espèce. » Les insectes représentent donc autant l’espoir et la vitalité que la futilité et la vanité. Selon la façon dont ils sont disposés sur le dessin, ils illustrent une action collective dirigée vers un idéal commun, ou la notion d’une liberté davantage individuelle, chacun suivant son chemin.

Pietro Ruffo courtesy galerie Di Meo
Sans titre 4.10, crayon et papier découpé@(226 x 196 cm), Pietro Ruffo, 2010

L’artiste affectionne aussi le cerf-volant, ou lucane, coléoptère qui a la particularité de nicher dans les vieux arbres et troncs morts. C’est son action parasitaire qui l’intéresse plus particulièrement et dans laquelle il puise une nouvelle métaphore pour illustrer nombre de comportements, néfastes, d’êtres humains sur une terre qui ne leur appartient pas. Une réflexion qui rejoint l’idée d’une nouvelle forme de colonisation, certes non violente, mais qui pose question et à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés, comme le développement économique grandissant et impressionnant de la Chine à l’extérieur de ses frontières.

La territorialité est une des thématiques également reprise dans la série sur les drapeaux, Flag Series, au gré de laquelle Pietro Ruffo dessine sur d’anciennes cartes géographies des crânes et restes d’animaux carnivores, comme autant de fossiles, de traces archéologiques des peuples ayant vécu dans ces régions. A l’appétit du sol se nourrissant des morts vient faire écho celui des hommes pour des territoires sur lesquels ils revendiquent un droit. Une approche qui vient révéler combien le processus d’accaparement des terres n’induit pas seulement le conflit, l’agression, mais rappelle de façon spectaculaire la nécessité pour l’homme d’avoir des racines afin de justifier son existence et de clarifier son identité.

Le travail de Pietro Ruffo joue sur le langage et la multiplicité de sens, les différents niveaux de lecture qu’il impose. « Je viens de l’architecture, rappelle-t-il, et ce qu’on nous a appris, c’est que chaque signe a une signification. » Une leçon devenue dogme et qui lui permet d’appréhender avec minutie et justesse une vaste palette de concepts mettant en lumière toute la richesse et la complexité du genre humain. Pietro Ruffo est au programme de la Fiac 2011. Nous serons au rendez-vous !

* Isaiah Berlin est un penseur anglais d’origine russe du 20e siècle. Il développa notamment le concept de la liberté positive – qui voit l’affirmation de l’individu, désigne la possibilité de faire quelque chose – et celui de la liberté négative – caractérisée par l’absence d’entraves, d’interférence coercitive.

Pietro Ruffo courtesy galerie Di Meo
Iran, stylo Bic sur papier (71 x 85 cm), Pietro Ruffo, 2011

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