Kôichi Kurita en Ile-de-France – Terre des hommes

Kôichi Kurita a fait de la multiplicité du monde, des paysages comme des formes de vie qui le composent, le thème central d’un travail pourtant articulé autour d’un seul matériau  : la terre. Fasciné par sa palette chromatique infinie et son statut de témoin privilégié du caractère cyclique et éphémère du vivant, l’artiste en collecte depuis 25 ans des échantillons –plusieurs milliers – un peu partout au Japon, son pays natal. Une démarche poursuivie sur le territoire français dans le cadre, d’abord, d’une sollicitation de la part de la Biennale de Melle – à l’occasion de son édition 2005 –, puis de plusieurs résidences. Différents temps qui ont contribué à nourrir son projet global et évolutif de création d’une Bibliothèque de terres. Récemment, le «  rayonnage  » hexagonal s’est enrichi de projets menés à l’invitation du Domaine de Chamarande, dans l’Essonne, et de l’Abbaye de Maubuisson, dans le Val-d’Oise. Deux expositions simultanées en rendent compte actuellement.

Dans l’orangerie du Domaine de Chamarande, un long et étroit comptoir blanc s’étire en une courbe élégante à travers la salle. Cent flacons de verre soigneusement étiquetés – en fonction de la parcelle d’Ile-de-France qu’ils représentent – y sont alignés, rangés selon la teinte de la terre qu’ils contiennent pour former un subtil arc de couleurs. Sur un mur, plusieurs photographies témoignent de la mise en scène d’un échantillon donné, se dressant sous la forme d’une petite pyramide ça et là dans le Domaine  ; la paroi opposée est quadrillée de dizaines de cartes postales adressées par Kôichi Kurita à l’institution au fil de ses pérégrinations dans la région, lors d’une résidence effectuée entre mai et juillet 2013. Dans un coin de la pièce, un écran de télévision diffuse une vidéo convoquant tendresse et poésie pour montrer l’artiste en «  action  », déambulant à travers les champs franciliens, s’arrêtant ici ou là pour plonger la main dans le sol. «  La terre est source de vie, de fertilité  ; elle recueille aussi les restes d’animaux comme ceux des hommes… Dans une seule poignée, j’ai accès à tout ce qui a vécu – depuis très longtemps –, dans un environnement donné  : présent, passé et peut-être futur tiennent dans cette petite quantité de terre.  » Quel que soit le coin du monde exploré, la méthodologie reste la même  : définir un territoire, en recueillir son histoire, en prélever un peu de terre qu’il sèche, nettoie, broie et filtre tout en consignant avec précision son lieu d’origine. L’histoire de ce dernier, comme celle des gens qui y vivent, et à la rencontre desquels il va systématiquement, est très importante pour lui. «  Je n’ai jamais ramassé de terre en haut d’une montagne  : personne n’y vit  !  », confie Kôichi Kurita dans un sourire.

L’artiste est né en 1962 à Yamanashi, ville située au centre de l’île de Honsh ? – la plus grande de l’archipel japonais. C’est là qu’est installé son atelier. C’est là également qu’il a initié son projet Bibliothèque de terres, à l’aube des années 1990. «  Auparavant, j’avais beaucoup voyagé sac au dos à travers l’Asie, juste pour le plaisir de marcher, de découvrir et d’observer. Une fois rentré au Japon, je me suis rendu compte que j’avais beaucoup appris sur les autres cultures, mais que je ne connaissais pas vraiment mon propre pays. J’en ai éprouvé une grande tristesse, tout en cherchant à comprendre pourquoi, puis en décidant d’y remédier  ; d’apprendre à mieux cerner cette culture qui m’échappait et, par la même occasion, à mieux me connaître moi-même.  » Le jeune homme s’emploie dès lors à examiner attentivement son environnement, «  à commencer par ce qui était le plus proche  : le sol sous mes pieds  !  » Intrigué par le matériau, il commence à en collecter des extraits. «  J’avais la sensation d’aller de surprise en surprise  : chaque échantillon était nouveau par sa couleur, sa texture, son “histoire”. J’en ai “récolté” une centaine, puis un millier, tous différents  ! J’ai décidé de les étiqueter, afin de les lier à leurs origines. C’est comme ça que tout est parti.  »

Kôichi Kurita, photo S. Deman
Kôichi Kurita
Kôichi Kurita, photo S. Deman
Bibliothèque de terres@de l’Ile-de-France (détail), Kôichi Kurita, 2013
Depuis, l’artiste n’a eu de cesse de sillonner le Japon et ses milliers de communes – il y en a 3 233 au total –, dont il a de chacune ramené une poignée de terre. Il lui en reste 15 à visiter pour conclure ce pan de son travail. «  Il s’agit de toutes petites îles difficiles d’accès. Mais je sais que je ne dois pas trop tarder, car mon existence est limitée  !  » Le temps qui passe, le caractère à la fois éphémère et infiniment varié de la vie sont au cœur de ses recherches. «  De la même manière que chaque fleur est différente, que tout arbre a une forme spécifique, un individu a lui aussi un visage singulier, une pensée propre, une histoire particulière. Toute forme de vivant fait néanmoins partie d’un même tout. Chaque poignée de terre me rappelle que je ne suis qu’un petit morceau d’un ensemble plus grand, appelé nature  ; elle m’enseigne l’humilité.  »

En France, où il a commencé de travailler en 2004, Kôichi Kurita a collecté de la terre dans quinze départements. Son objectif  : réunir une dizaine d’échantillons dans chacun des 95 entités territoriales afin de constituer une «  bibliothèque  » hexagonale. Un projet en cours dont l’exposition proposée jusqu’à l’automne par l’abbaye de Maubuisson, dans le Val-d’Oise, vient marquer les dix ans. L’artiste a choisi pour l’occasion de présenter quatre installations, mises en résonnance avec les lieux. L’ancien parloir accueille ainsi lune_eau_terre_soleil, un ensemble de 108 – nombre sacré dans les religions orientales – coupelles disposées en cercle, initialement emplies de terres provenant du Japon et d’eau de la région. Cette dernière s’est peu à peu évaporée, laissant derrière elle d’innombrables craquelures. Une métaphore de la fragilité de nos sols et, plus largement, de la planète. Dans la salle du Chapitre sont réunies quelque 365 bouteilles en verre contenant pour leur part des terres prélevées il y a plusieurs années en région Poitou-Charentes et formant un calendrier singulier. Plus loin, 1 000 petits carrés de terre sont disposés chacun sur un morceau de papier japonais, comme le serait une offrande dans l’Empire du Soleil levant  ; Notre terre-Votre terre se déploie sur le sol de la salle des Religieuses, tel un hommage aux anciennes habitantes des lieux. Le parcours se clôt dans les anciennes latrines qui abritent un unique flacon de verre, posé sur un socle et mis sous cloche. A l’intérieur, de la terre de Fukushima, collectée bien avant le tsunami et l’accident nucléaire de mars 2011. « L’œuvre s’intitule Innocence. Le crime est humain. La terre est innocente.  »* Esthétique et spirituel, épuré et efficace, le travail de Kôchi Kurita invite à la contemplation, à la méditation, mais aussi à la réflexion et à la (re)prise de responsabilités quant à notre avenir commun.* Propos tenus par Kôichi Kurita l’année du drame.

Kôichi Kurita, photo Catherine Brossais courtesy Abbaye de Maubuisson
Notre terre – Votre terre, installation, 1 000 terres de France, papier végétal, bois, Kôichi Kurita, 2014

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