Biennale du design à Saint-Etienne – L’imaginaire débridé !

Photo Carine Bel

Inaugurée la semaine dernière, la neuvième Biennale Internationale Design Saint-Etienne offre d’explorer, à travers plus de 60 expositions et événements, la thématique des «  Sens du beau  ». Qu’est-ce que la beauté  ? Comment le design peut-il en fabriquer  ? Sont parmi les questions récurrentes soulevées par les participants. Invité d’honneur, la Corée du Sud assoit le public dans une version multicolore et baroque du fauteuil de Proust, le conviant à la recherche du temps perdu avec un design qui tire sa vitalité de l’artisanat traditionnel  ! Autour, artistes, designers et concepteurs internationaux prennent les mesures du beau dans les fonctions, les usages et la production sérielle. Pleine de vitalité, sensible, écologique, fraîche, amusante, c’est le ton de cette édition 2015 qui se saisit de l’objet pour prédire nos futurs et dont voici un avant-goût. A découvrir jusqu’au 12 avril.

Bienvenue à la Cité du design, point central de la biennale. Vous avez dit bizarre  ?, A.T.T.E.N.T.I.O.N, Il n’y a pas de hasard, La forme suit l’information… A coup de titres et de scénographies inventives, le lieu entremêle des histoires fantasques ou très sérieuses, toujours innovantes. Nous nous y sommes rendus et vous livrons nos coups de cœur, en un parcours qui explore la grotte du bizarre, la chapelle des formes, le langage des standards et préconise de prendre soin de nous avant d’atteindre l’essence du beau  !

La grotte du bizarre

Un anorak vert à huit mains, des animaux rafistolés aux têtes d’outsider, un masque du diable, un costume en crinoline rose bonbon, des cochons sauvages, de drôles de bêtes à poil, un fauteuil à bulles expansives, un pantomime brandissant«  No facebook  »Vous avez dit bizarre  ? L’artiste néerlandais Bart Hess et l’historienne de l’art Alexandra Jaffré habitent une grotte avec des stalactites roses, dressées comme autant de colonnes servant de cœur à quatre îlots, où sont classés en une typologie du grotesque des objets sélectionnés par une quarantaine de designers. Décor de conte de fées ou de film d’angoisse, regard sur les vices de notre temps ou carnaval  ? A chacun de choisir. L’exposition arpente l’enfance et l’inquiétante étrangeté, venant titiller nos fantasmes, invoquer nos peurs et autres maux de notre société. Ici ou là, il y a du plaisir, du jeu et de l’humour. Un personnage à l’allure d’une autruche dotée d’une grande langue interpelle le visiteur sur l’usage des réseaux sociaux, comparés à un carnaval quotidien où l’on se produit dans les postures les plus excentriques pour dire tout et n’importe quoi  ! A quand le retournement des grands et des puissants  ? Dans le monde du grotesque, les choses ont des plis, des anomalies, des boutons, des poils, des cheveux, des bras, des grosseurs, des protubérances ou des amputations. C’est le grand écart avec le monde lisse et parfait de la beauté sérielle, où la moindre imperfection mène au rebut. Et c’est ce qui rend ces objets si attachants  ! Ici, c’est un pouf saumon, presque animal et complètement difforme, qui sert de siège, là, un petit ami en tricot avec sa brosse à dent prêt à écouter vos confidences, ou un masque du diable, fait de morceaux de cuir, à porter pour visiter Tokyo en se protégeant de la pollution. Aussi attendrissants que troublants, tous nous donnent envie de les toucher, de comprendre ce qui ne va pas chez eux, de découvrir les failles qui les rendent si proches de nous. Car, ces choses bizarres se positionnent à mi-chemin entre l’objet et le vivant dans un monde imparfait qui nous ressemble. Territoire du ridicule et de l’absurde, elles battent en brèche l’idéologie de la beauté idéale – acquise à coups de silicone et de prothèses –, venant nous glisser à l’oreille qu’il existe une autre beauté plus proche du vrai et de l’accidentel.

Birgit Severin
Urnes funéraires, Birgit Severin

La chapelle des formes

Une bonne dose d’humour, une mise en scène magistrale et l’art d’empiler les couches de sens pour tricoter de la philosophie avec du design, c’est la recette de FFI – Forms Follows Information, une exposition qui donne à voir l’invisible et révèle Gaëlle Gabillet et Stéphane Villard comme curateurs. Le duo, qui constitue le Studio GGSV, a notamment remporté la Carte Blanche VIA 2011 avec un projet de recherche sur le trou noir. A la cité du design, il crée une chapelle aux sept autels, à partir d’œuvres et d’objets dérivés de données. Mettre en forme l’information  ? Une tautologie avec laquelle les deux complices s’amusent énormément et nous aussi, lisant au fil des objets des renseignements qui «  actualisent  » notre savoir et découvrant des artistes qui traversent les champs disciplinaires avec une aisance bluffante  ! «  Données  », «  Ecologie  », «  Science  », «  Perception  », «  Illusion  », «  Croyance  », «  Perspectives  », à chaque thématique correspond un autel au pied duquel venir méditer sur l’état du monde  ; de petits textes poétiques révèlent les œuvres qui l’habitent, sur le mode de la narration ou du proverbe, tout en vous promettant une vie meilleure. Alentours, des vitraux habillent les fenêtres de l’ancienne manufacture, tamisant la lumière pour favoriser un état de concentration. Nous sommes là pour contempler les objets et entendre ce qu’ils ont à nous dire. Sur l’autel des données, Mathieu Lehanneur fait tourner la pyramide des âges sur elle-même, créant une jarre-toupie. Catherine Ramus, alias Albertine Meunier, transforme les données de géolocalisation qu’enregistrent nos smartphones en un relief territorial, dont la hauteur des monticules représente la durée du temps passé à tel ou tel endroit. L’autel de la science, lui, accueille l’artiste, mathématicien et spécialiste des effets spéciaux Andy Lomas : développant une «  culture numérique des formes  », il crée des agrégations, qui ressemblent à de la lave, sous l’action des mathématiques gravitationnelles  ! Vous avez dit écologie  ? Sur cet autel, un spectre morbide plane au-dessus des objets de consommation. Tandis que Roman Moriceau sérigraphie l’univers à l’huile de vidange, Studio Swine part au large récupérer des morceaux de plastique, pris dans les filets des pêcheurs, pour réaliser des tabourets. Direction l’autel de la perception, où trône une divinité d’un nouveau genre  : l’homonculus. Ce petit homme à grosse tête, grandes oreilles et mains de géant est une modélisation des correspondances entre le cortex cérébral et notre corps – réalisée en 1950 par les médecins canadiens Penfield et Rasmussen. «  Fermez vos yeux et écoutez comme cela sent bon.  » Il y a aussi Le chant des Quartz, œuvre de Laura Couto Rosado, la voie du cristal et une horloge qui changent le temps qui est par le temps qu’il fait. Faut-il croire ce que l’on voit  ? Sur l’autel de l’illusion, les meubles sont à gratter, les couleurs lumière, et BCXSY affirme que le temps est linéaire, déposant une horloge qui mesure l’écoulement des heures avec un mètre. On découvre la carte postale adressée aux extraterrestres par la Nasa en 1972, telle un dessin gravé sur métal devant résumer l’état de nos savoirs. Au dessus de l’autel de la croyance, Mathieu Lehanneur accroche Demain un autre jour, miroir magique qui reflète le ciel du lendemain. «  Amadouez la chance et attirez l’argent, ces vases crapauds réclament offrandes.  » Quant aux perspectives ? Il ne vous reste plus qu’à baigner dans L’heure bleue d’Hélène Labadie, chez qui le temps colore littérarement l’eau qui bleuit lorsqu’il passe  !

Photo Carine Bel
Vue de l’exposition FFI –@Forms Follows Information, autel de l’écologie
Laura Couto Rosado, photo Raphaelle Mueller courtesy Head Genève
Le chant des Quartz, Laura Couto Rosado

Le langage des standards

Pourquoi une feuille de papier A4 mesure-t-elle 210 mm par 297 mm  ? Pourquoi les bouches d’égout sont-elles rondes  ? Pourquoi les pâtes ont-elles différentes formes  ? Signée Oscar Lhermitte, designer multidisciplinaire installé à Londres, No randomness est une exposition minimale et brillante qui met en œuvre la cohérence des formes. Du format de papier A à la monnaie, en passant par le système métrique, le design des pâtes ou encore la coupe droite de la veste d’un pêcheur des Cornouailles  ! Derrière chaque standard se cache une intelligence de l’usage, une ergonomie parfaite, une précision qui a plus à voir avec les mathématiques qu’avec l’esthétique et ne laisse aucune place au hasard. La beauté d’une forme tiendrait dans le fait qu’on l’oublie tellement elle est évidente, ne gardant d’elle que la fonction dont la simplicité radicale est source de mieux vivre. Illustration  : prenez une feuille A4 et pliez-la en deux, vous obtenez un format A5, que vous pliez à son tour en deux pour obtenir un A6, et ainsi toute de suite. Le format a été pensé à partir d’un rapport longueur/largeur équivalent à la racine carré de 2 pour être infiniment divisible par 2, tout en respectant le système métrique avec le A0 représentant 1 m2. Quant au système métrique lui-même – qui nous simplifie tous les jours la vie –, il a été conçu au moment de la Révolution Française, en tant que langage commun entre les différents corps de métier  : 1 litre équivalant à un kilo ou à 1 m3 d’eau. Le système de l’euro, lui, étalonne le format des billets et des pièces en fonction de leur valeur dans une grandeur croissante. Pour chacun de ces standards, Oscar Lhermitte crée des box. De face, une simple planche de bois portant la forme intelligente inscrite en creux telle un symbole. Derrière, le format qui en découle est présenté dans une mise en scène sans artifice, travaillée au millimètre. Citons encore les 21 dents de la capsule à canette, le renflement du verre à eau, le procédé de cuisson de l’œuf en barre… Le designer crée un alphabet des formes. On en sort enrichi du langage des objets ordinaires. Et ça les rend si beaux  !

Prenons soin de nous  !

Et si la beauté du design résidait dans une attention à l’autre, une empathie des objets qui va jusqu’à la mise en garde. C’est le postulat sur lequel se sont penchés David Olivier Lartigaud et Samuel Vermeil. Résultat  ? A.T.T.E.N.T.I.O.N, une exposition qui traite les objets dans le rapport qu’ils entretiennent avec nous, entremêlant une constellation d’interfaces, de textes, de pratiques et d’œuvres qui questionnent les avancées et les dérives du digital. Ruben Pater crée Drone survival guide, un «  kit de survie  » contre les drones qui prend la forme d’un poster présentant les différents types d’engins, à la façon d’un manuel d’ornithologie, et pouvant se découper et se plier pour devenir un chapeau de protection nous rendant invisibles aux drones  ! Simone C Niquille imprime des frises de visages sur des tee-shirts, initiant un prêt-à-porter contre la reconnaissance faciale. L’information est le pétrole du XXIe siècle, ainsi soit-il  ! Le Blotto Studio condense les grands écrits de notre histoire littéraire en une page format affiche, nous fournissant une loupe pour parcourir l’ouvrage. Charles Mazé crée Berthe, nouveau caractère typographique adapté d’un dessin méconnu du XIXe siècle, réalisé pour une réédition de Madame Bovary. Et pour toutes celles qui rêvent de devenir des «  supermamans  », Xaho Design conçoit Mother, un objet connecté qui pilote la maison et traquent les enfants dans un périmètre donné  ! Au fil du parcours, c’est une véritable économie de l’attention qui se révèle ainsi, animée à la fois par des objets dont la première fonction est de nous rendre captifs et des artistes venus nous mettre en garde, concevant à leur tour d’autres objets pour prendre soin de nous. Troublant  !

Blotto Studio, photo Carine Bel
All The World’s A Page (détail), Blotto Studio
Ruben Pater
Drone survival guide, Ruben Pater
Diverses définitions du beau

«  La beauté repose dans la profondeur d’information dissimulée sous la surface.  » «  C’est souvent une façade, mais sous le voile se cache la véritable beauté.  » «  La surprise, l’émerveillement et le détail.  » Dixit de jeunes diplômés d’écoles de design européennes. Et si L’essence du beau était simplement de stimuler notre curiosité  ? Le designer Français Sam Baron titre ainsi l’exposition qu’il a monté à la façon d’un cabinet de curiosité, y réunissant une sélection de projets conçus par cette nouvelle génération d’artistes à partir de leur définition du beau. A lire : de petits textes qui initient un lexique de la beauté. A voir  : des travaux sensibles qui étudient le sens des formes et interrogent les usages. Citons les petits pictos pour signaler l’homme et son bien-être de Daniela Treija & Francisca Magalhães Ramalho, le vase antique saisi en pleine métamorphose dans un polystyrène bleu turquoise de Filip Hornik, la lampe suspendue galvanisée de Tino Seubert, ou encore les urnes funéraires en caoutchouc aux formes souples et striées de motifs argentés de Birgit Severin. Sans oublier Affone, une œuvre étonnante composée d’une série de huit posters interactifs – ils produisent des sons quand on les touche – signée Léo Virieu. Etat des lieux de la jeune création, ces projets portent une nouvelle esthétique, lovée dans la fonction, où la production de forme devient un réceptacle de la pensée. Chatouillant nos habitudes, révélant des usages ou initiant des pratiques inédites, ils distillent de nouvelles essences du beau complètement contemporaines. A découvrir absolument.

Prenez également le temps de flâner, la Cité du design est parsemée d’installations extravagantes. D’une machine «  souricière  », sorte de banc de production sans moteur, qui produit une pâte alimentaire verte au goût d’amande mise au point par les élèves de l’Ecole Paul Bocuse, à une autre livrant une bande dessinée qui s’écrit au fur et à mesure qu’on la lit, en passant par une nouvelle matière des plus écologiques faite de brisures de bois et destinée à alimenter une imprimante 3D usinant des pièces d’assemblage – selon un procédé livré en Open Source par Pierrick Faure –, l’imaginaire est assuré de faire le plein  !

Photo Carine Bel
Vue de l’exposition@Vous avez dit bizarre ?@à la Cité du design de Saint-Etienne

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