Au nom du rat à Ostende – Toutes griffes dehors

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Incisives tranchantes et longues queues écailleuses, sympathiques ou menaçants, les invités de la galerie du Rat Mort, à Ostende en Belgique, réjouissent et effrayent à la fois. Pour l’occasion, Mahé Boissel, Fred Calmets, Roland Devolder, Bert Gerresheim, Sabrina Gruss, Marc Petit, Etienne Verhellen et Isabelle Vialle ont invité le rat dans leurs œuvres  ! Une gageure pour la majorité de ces artistes plus habitués à la figure humaine qu’aux rongeurs poilus et griffus  ! A découvrir jusqu’au 25 mars.

«  Et si on l’appelait le bal du Rat Mort  ?  », lance quelqu’un autour de la table. Quelque temps auparavant, une partie des compères ici rassemblés s’était lancée à la découverte de Paris, ses musées, ses artistes, mais aussi ses nuits endiablées  ! En partant pour la capitale française, un des souhaits de James était de rendre visite à Henri, de quelques années son cadet. Accompagné d’une joyeuse bande de Ostendais, Ensor ne s’est pas contenté de respirer les effluves de l’atelier de Toulouse-Lautrec mais a aussi profité du quartier animé de Pigalle. Tard dans la nuit, alors même que l’orchestre s’est déjà tu, retentissent les rires et s’entrechoquent les verres au cabaret du Rat Mort. Au son du piano et accompagnés de jolies danseuses, les aimables lurons belges se forgent d’inoubliables souvenirs. Ceux-là mêmes qu’ils évoquent ce soir dans leur bonne ville d’Ostende, au moment où ils décident d’organiser un bal masqué en faveur des orphelins de la mer. Ainsi naquit dans un même élan la compagnie et le bal du Rat Mort, en l’honneur d’une folle nuit parisienne.

Pattes velues et museaux pointus

Toute amusante que soit l’anecdote, c’est la suite de l’histoire qui nous intéresse aujourd’hui. 1990  : Liliane Beets s’apprête à ouvrir, à deux pas de la maison d’Ensor, un espace d’art qu’elle souhaite appeler «  La galerie du Rat Mort  ». L’autorisation lui est donnée à l’unique condition qu’elle s’engage à organiser régulièrement une exposition consacrée exclusivement au… rat  ! Depuis plus de 20ans, le rongeur prend possession des lieux à raison d’une fois l’an, ou presque. «  Nous proposons aux artistes que nous exposons de travailler spécialement sur ce thème. Les œuvres exposées pour Au nom du rat ont été, pour une large majorité, réalisées spécialement pour l’occasion  », explique la galeriste.

Le jour du vernissage, ils sont tous là. Arrivés en voiture du sud de la France, en voisins, d’ailleurs en Belgique, ou incognito par la Poste  ! Ils arborent pattes velues et museaux pointus. Sans oublier leur longue queue qui provoque l’effroi des ménagères et stimule l’imagination des artistes. «  Habituellement, je m’intéresse à la figure humaine. J’ai peint quelques poissons, mais jusqu’à présent jamais de rat  !  », explique Isabelle Vialle. Au mur, le conseil des sages est réuni. Cinq spécimens, assis côte à côte, tournent le dos au public. Nez pointés vers le ciel, ils hument l’air du temps, à moins que ce ne soit un appétissant morceau de fromage… Sur la toile voisine, d’autres pendent tels des harengs séchés. «  Je me suis régalée à faire ce travail, à réaliser un effet parchemin. Ce n’est pas tant le sujet qui m’a interpellée que les recherches sur la matière qu’il a suscitées  », poursuit l’artiste.[[double-v200:1,2]]

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Etienne Verhellen et sa compagne

A l’autre bout de la pièce, Etienne Verhellen sourit. Au sommet de socles blancs  : les pièces qu’il a apportées de Gand. Le céramiste, plus habitué à façonner des corps et des têtes, s’est bien amusé. Lui, qui depuis l’académie fabrique de petits phallus en guise de «  dieu du four  » – petite pièce confectionnée spécialement pour protéger la cuisson quand le four est plein, l’artiste en possède désormais 200  ! –, ne s’est pas privé de nouvelles facéties. Le roi des rats, richement couronné et vêtu, tient entre ses doigts griffus le sceptre de l’amour, un spermatozoïde doré au regard dubitatif  ! A sa gauche, un de ses sujets porte fièrement un nœud papillon rouge, plus loin un petit cercueil évoque la mort du rat, celui qui, à quelques centimètres de là, est définitivement pris au piège d’une tapette en céramique. Pour Etienne Verhellen, créer est un jeu.

Sabrina Gruss, photo MLD
C’est toi le chat, Sabrina Gruss
Déclencher l’émotion des autres

Une petite valise attire l’attention. Elle est pleine d’enfants, menues poupées de collection nues et pourvues de véritables yeux photographiés. De cet amas, qui évoque un charnier, un rat s’échappe avec dans la gueule un enfant. La plupart du temps, Sabrina Gruss «  se raconte les choses a posteriori  », mais pour Le Juste, il n’en va pas de même. «  Cette pièce est inspirée par Maus d’Art Spiegelman. J’ai eu envie d’un rat qui sauve l’humanité.  » L’artiste aime renverser l’ordre des choses, rendre nobles les insignifiants, aimer ceux qui ne le sont pas. Le travail à base de dépouilles, d’os et autres matières organiques, qu’elle poursuit depuis des années, fait naître un monde parallèle et fantasque empli d’une tendresse ineffable. C’est toi le chat met en scène un grand personnage au chef couvert d’un crâne de félin et portant dans ses bras un gros rat. Son corps de branchage, qui laisse échapper des feuilles, fait de lui un habitant de la forêt, un enfant des bois qui aurait vieilli. Impossible d’imaginer quelconque cruauté, malgré ce visage effrayant. Sabrina Gruss est une admirable conteuse. Son œuvre, un trésor.

Chapeau de papier sur la tête, chemise noire sans col, l’homme indifférent au monde caresse d’une main au geste machinal le rat blanc qu’il porte de l’autre. Posté sur l’épaule, un second locataire prend bien soin d’observer sans glisser  ! Le sujet pour Roland Devolder – époux de la galeriste – n’est que le point de départ auquel viennent, au fil du travail, s’ajouter des éléments. «  L’artiste n’est qu’un catalyseur. Il doit déclencher des émotions chez les autres. Ses créations doivent dégager de l’énergie.  » Pour lui, chacune d’entre elles est une équation à résoudre. A l’écouter, tout cela n’est guère sorcier. Il suffit d’aimer.

Sabrina Gruss, photo MLD
Le Juste, Sabrina Gruss

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