Domaine de Chaumont-sur-Loire – Des arbres de vie et de poésie

Cornélia Konrads

Record battu ! En 2014, 415 000 visiteurs ont franchi les grilles du parc du Domaine de Chaumont-sur-Loire. Si la renommée du Festival international des jardins, ainsi que la diversification des manifestations proposées à l’intérieur du château sont au cœur de ce succès, la programmation du Centre d’arts et de nature doit également être évoquée. Depuis six ans, l’institution dirigée par Chantal Colleu-Dumond propose de découvrir dans ce lieu patrimonial, aux surprenantes ressources architecturales et naturelles, les œuvres d’artistes parmi les plus importants de notre époque. Cette année, Gabriel Orozco multipliera ses Fleurs fantômes, commande spéciale de la Région Centre-Val de Loire, débutée l’an dernier, El Anatsui créera spécialement une œuvre pour la Galerie du Fenil et Tunga posera un arbre fossilisé dans le Manège des écuries. Et ce n’est qu’un début… Rendez-vous est pris pour le samedi 4 avril.

« Il ne faut pas que s’épuise notre réserve de surprises » s’amuse Chantal Colleu-Dumond, quand elle évoque l’avenir de la programmation du Centre d’arts et de nature du Domaine de Chaumont-sur-Loire. « Aucun danger ! », a-t-on envie de lui répondre. Chaque année, la liste des artistes invités tombe au mois de décembre, tel un cadeau au pied du sapin de Noël. Sans attendre, les amateurs l’examinent avec avidité, tant ils sont certains d’y découvrir une partie de ceux qui feront l’actualité de l’art dans les mois qui suivent. C’est ainsi. Certains sèment à Chaumont et récoltent à Versailles, à Paris, à Hong Kong, à Rotterdam ou à Venise. Qu’on se le dise ! Mais il n’y a pas qu’eux. Il faut également mentionner tous ceux dont il est heureux de retrouver les œuvres, les jeunes qui se voient offrir un terrain exceptionnel pour s’exprimer, les noms peu connus en France désormais gravés dans notre mémoire… L’enthousiasme est d’autant plus durable que la majorité des pièces présentées sont inédites. Soit parce qu’elles ont été imaginées pour l’occasion, soit du fait qu’elles n’ont jamais été montrées en France. Bref, vous l’aurez compris, l’art contemporain n’est pas anecdotique au Domaine de Chaumont-sur-Loire. Dans ce lieu visité par un large public, intéressé à la fois par l’histoire, l’architecture et le jardin, l’art de notre temps a su trouver sa place, devenir un élément essentiel d’ouverture et de réflexion, mais aussi un supplément de beauté et de poésie.

ArtsHebdoMédias. – Gabriel Orozco va poursuivre le travail entamé l’an dernier ?

Chantal Colleu-Dumond. – En effet, 2015 marquera la deuxième phase de l’œuvre de l’artiste mexicain, commande spéciale de la Région Centre-Val de Loire prévue pour être réalisée sur deux années. Gabriel Orozco va donc continuer son travail avec de nouvelles et singulières Fleurs fantômes, inspirées de tapisseries anciennes. Les pièces présentées dans les chambres anciennement destinées aux invités du château reprennent des détails et certaines « blessures » de ces papiers d’époque reconstitués à l’aide d’un procédé unique et lent de projection à jet d’huile sur toile. L’utilisation d’une machine ancienne leur donne un aspect très authentique. Huit à dix très grands formats vont venir compléter l’ensemble créé en 2014 et donner à cette évocation du passé du château une émotion et une force décuplées. Par ailleurs, nous travaillons à un livre consacré à la démarche d’Orozco à Chaumont-sur-Loire. Il devrait sortir en juin.

Gabriel Orozco, photo E. Sander

Il semblerait que la programmation 2015 mette l’accent sur les arbres ?

Absolument. Il se trouve que plusieurs invités vont utiliser l’arbre comme support de leur expression. Commençons donc par Tunga. Je suis très fière de recevoir cet artiste majeur de la scène brésilienne, que j’ai découvert à Inhotim, au Brésil*. J’avais été particulièrement frappée par True Rouge, une spectaculaire installation qui arbore une multitude de récipients remplis d’un liquide rouge, suspendus dans d’immenses filets. Est-ce du vin ou du sang ? Une vision d’une force phénoménale. A Inhotim, un pavillon spécial est construit pour chacun des artistes invités. Un parti-pris qui magnifie leur travail. Pour Chaumont-sur-Loire, Tunga propose un travail très particulier. Il va apporter un arbre fossilisé aux reflets irisés de gris et de bleus. Le choix de ce temps universel, de la pierre et du végétal à la fois, est extraordinaire. Je pense que ce geste sera d’une extrême poésie. Le deuxième artiste qu’il me faut citer est Antti Laitinen. Ce Finlandais développe un art de la performance à l’intersection du body art et du land art. Il a jeté son dévolu sur un arbre du parc historique qu’il va entourer d’une cuirasse de métal ! Une idée probablement inspirée par le château. Un arbre chevalier : évidemment une métaphore sur la vulnérabilité des arbres, de la nature, de la planète, dans un geste plastique qui joue avec l’histoire du lieu. Le troisième artiste, qui a partie liée avec ce thème, est Christian Lapie. Le Français va installer treize arbres noirs de 9 mètres de haut près du Château d’eau. Des silhouettes anthropomorphes, qui apporteront beaucoup de mystère à cet endroit du parc. Côté photographie, Xavier Zimmermann présentera une extraordinaire série intitulée Paysages ordinaires, avec des images inédites. Ces tableaux hauts de 1,5 à 2 mètres mettent en évidence la magie du quotidien. Le jeu entre les différents plans de l’image et mises au point plonge le public dans une sensation d’étrangeté. Difficile d’y percevoir les paysages ordinaires annoncés par le titre. Par ailleurs, le photographe est venu au Domaine pour faire un travail sur la cime des arbres, intitulé Canopée. Les images ont été réalisées par un beau matin d’automne, voilé de brume. Un travail sensible et touchant. Autre invité : Jean-Christophe Ballot, avec une série d’images prises en Australie. Cet architecte-photographe est également cinéaste, comme Xavier Zimermann, et porte un regard de peintre sur les paysages naturels. Raison probable de la densité de ses clichés et de leur caractère intemporel.

Votre programmation fait aussi écho à la conférence mondiale sur le climat ?

A l’occasion de cet événement, il m’a semblé intéressant de donner à découvrir des artistes qui travaillent sur la dénonciation de l’attitude irrespectueuse des hommes vis-à-vis de la planète, mais dont les œuvres présentent néanmoins un caractère esthétique très affirmé. J’aime cette dialectique entre la beauté de ce que l’on voit et la laideur de ce qui est dénoncé. C’est en quelque sorte « la beauté du diable » ! Edward Burtynsky propose des photographies prises du ciel au caractère éminemment plastique. Elles montrent de façon très abstraite des pollutions, marées noires ou autres rejets toxiques. Naoya Hatakeyama, pour sa part, insiste sur la manière dont l’homme fait littéralement exploser la nature, notamment pour récupérer certains minéraux. La série « A bird » décline en dix-sept images une même explosion survolée par un oiseau qui sert de contrepoint. La présence de cet être vivant et fragile dans ce tonnerre de destruction est extraordinaire. Seront présentées également des œuvres du grand photographe et aviateur américain Alex Mac Lean. Pour clore le pan de la programmation lié à l’environnement, je suis très fière d’annoncer la présence, cette année, au Domaine d’El Anatsui. Ce remarquable artiste ghanéen a découvert les lieux le mois dernier et a choisi d’installer une sculpture en matériaux recyclés dans la Galerie du fenil. Mais pour en savoir plus, il faudra attendre le mois d’avril !

Melik Ohanian

Naoya Hatekeyama, courtesy of Taka Ishii Gallery, Tokyo

Quel est donc le dénominateur commun entre le duo formé par Gerda Steiner et Jörg Lenzlinger, Cornelia Konrads, Gérard Rancinan et Melik Ohanian ?

La poésie, sans aucun doute ! Concernant Gerda Steiner et Jörg Lenzlinger, il faut dire que lors de leur précédent passage, nous n’avions pas pu réaliser ce que nous souhaitions. Les voici donc qui reviennent avec deux superbes installations. Dans la chapelle du château, la pièce « Les pierres et le printemps » mettra à l’honneur feuillages, graminées, fleurs séchées… recueillis sur le Domaine, tandis que la tour du châtelet d’entrée accueillera un grand cylindre transparent contenant une œuvre vivante et évolutive, « Le Cristallisateur ». Métaphore de la pensée, selon les artistes. Ils sont fous ! Je les adore. Leur travail est pur onirisme. De son côté, Cornelia Konrads présentera « Passage » dans le parc. L’installation à la subtilité arachnéenne se présentera comme une porte suspendue, tout droit sortie d’un conte de fées. Dans l’Asinerie, le public découvrira un pan peu connu de l’œuvre de Gérard Rancinan : ses natures mortes. Une surprise pour tous les amateurs de ses mises en scène photographiques. Pour finir, évoquons Stuttering de Melik Ohanian. Cette série très subtile, réalisée dans le jardin botanique de Palerme, est présentée sur un écran plasma. Chaque cliché a été doublé lors de la prise de vue, sans pour autant que le point ait été fait au même endroit. L’alternance de ces images provoque une oscillation, un rythme qui rappelle celui des battements d’un cœur et celui de la nature. Une sensation extrêmement belle et émouvante.

Cette année encore, plusieurs nouveaux espaces vont être ouverts au public.

Ils seront au nombre de trois. D’une part, une nouvelle galerie de 150 m2 et d’une belle hauteur sous plafond, dans la Cour des jardiniers, en face du jardin de Camille Muller. D’autre part, un lieu tout à fait atypique situé dans les grandes Ecuries : un passage secret qui se trouve derrière les boxes des pur-sang. Avec son mètre de large et ses six mètres de haut, cet espace nous fait perdre nos repères. Pour l’inaugurer, nous allons y installer « A bird » de Naoya Hatakeyama. J’aime utiliser toutes les potentialités d’un endroit et il faut admettre que celui-là a un côté mystérieux, très intéressant. Dans l’Asinerie, il y aura également des surprises : un « café des savoirs et des saveurs » ouvrira à l’étage. Il sera possible d’y déguster des boissons dans une ambiance chaleureuse, au milieu des livres.  Ce lieu de convivialité sera doublé l’année prochaine, à l’étage supérieur, d’une salle d’exposition supplémentaire.

Découvrir chaque nouvelle programmation, c’est aussi l’occasion de retrouver des œuvres installées les années précédentes. Participent-elles au succès du Domaine ?

C’est un effet non prémédité, mais réel. Les œuvres « permanentes » sont de plusieurs natures. Il y a d’abord celles qui émanent des commandes de la Région et sont visibles à l’intérieur du château : ainsi l’installation des cloches et des poutres en peuplier de Jannis Kounellis,  les douze vitraux de Sarkis, qui nous sont restés, et les œuvres de Gabriel Orozco. Puis celles qui ont été créées in situ dans le parc et y demeureront jusqu’à ce que la nature ait fait son œuvre. Citons, par exemple, l’installation de Patrick Dougherty, les cabanes dans les arbres de Tadashi Kawamata, le Carbon Pool de Chris Drury et L’arbre aux échelles de François Méchain. Et enfin, celles que les artistes ont souhaité laisser en dépôt, telles les sculptures d’Anne et Patrick Poirier ou le banc de Pablo Reinoso. La présence de toutes ces œuvres a considérablement modifié l’atmosphère du Domaine. Elles ont beaucoup enrichi l’ensemble. Très intégrées, elles donnent l’impression d’avoir toujours été là. Pour le moment, elles se complètent, des échos se forment de l’une à l’autre. Mais il faut veiller à l’équilibre général, ne jamais donner la possibilité de voir deux pièces en même temps. Nous cultivons l’esprit de cabinet de curiosités, mais des curiosités… cachées ! C’est notre secret.

Christian Lapie

* Fondé par Bernardo Paz, homme d’affaires brésilien, Inhotim est le plus grand musée à ciel ouvert du monde. Situé à  Brumadinho, dans l’état du Minas Gerais, au Brésil, il est composé d’un jardin botanique et d’une collection d’art contemporain exceptionnels. Notons entre autres la présence d’œuvres signées Olafur Eliasson, Dan Graham, Yayoï Kusama, Cildo Meireles et Giuseppe Penone.

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