Mauger, Moriceau et Zarka à Angers – Mise en correspondance

En réunissant trois artistes d’une même génération – nés en 1976 et 1977 – et liés à Angers pour y avoir fréquenté l’école des Beaux-Arts – deux en tant qu’étudiants, le troisième comme enseignant –, l’exposition Corrélation invite le public à déceler les subtiles mais indéniables correspondances établies entre des démarches résolument singulières. Une occasion de plonger dans les univers créatifs de Vincent Mauger, Roman Moriceau et Raphaël Zarka à saisir jusqu’au 17 mars au musée des Beaux-Arts de la capitale angevine.

«  Nous avons voulu mettre en relation trois jeunes artistes ayant, ou ayant eu, un lien avec Angers, explique Christine Besson, conservatrice du musée des Beaux-Arts de la ville et co-commissaire de l’exposition. Il s’agit aussi de mettre en regard des univers à la fois très différents et représentatifs des tendances de l’art contemporain.  » Trois vastes salles, disposées en enfilade dans le sous-sol du musée, accueillent respectivement les propositions de Raphaël Zarka, Roman Moriceau et Vincent Mauger, auxquels «  carte blanche  » a été donnée pour s’approprier les lieux. Au centre de la première pièce s’élève une construction en briques de plus de trois mètres de haut, représentant deux colonnes à la géométrie variable – l’une est hélicoïdale, l’autre forme un zigzag régulier –, réunies par leur base et leur sommet : 1400 briques ont été spécialement façonnées pour réaliser Second Cénotaphe d’Archimède (2012), qualifiée de «  reconstruction  » par son créateur Raphaël Zarka, car fidèlement inspirée d’une cheminée anglaise du XVIe siècle. Sculpteur, mais aussi photographe et vidéaste, l’artiste aime à insister sur le fait que toutes les formes existent déjà et qu’elles ne font que «  migrer  », au fil du temps, d’un champ à l’autre. A la manière d’un chercheur, il a entrepris de les inventorier, de les collectionner, et s’intéresse dans ce cadre tout autant à l’architecture, qu’à l’histoire de l’art ou aux mathématiques. Patiemment, il enquête, étudie et expérimente pour construire une œuvre où concept et sensibilité nouent une complicité autour de l’appropriation et de la décontextualisation d’objets du quotidien. Outre l’hommage rendu au Grec Archimède, le plasticien livre ici tout un travail – sculptures, collages – effectué à partir des travaux d’Abraham Sharp, mathématicien anglais du XVIIIe siècle. Par ailleurs fasciné par le rhombicuboctaèdre, il en dresse un véritable inventaire, sous forme d’une gigantesque planche réalisée à partir d’images de cette figure géométrique prélevées à travers le paysage architectural mondial.

La notion de forme – plus particulièrement son rapport à l’espace – est également au cœur de la démarche de Vincent Mauger, qui expérimente inlassablement les matériaux les plus divers pour donner corps à ses réflexions. Ici, une immense installation de quelque trois mètres de diamètre (Sans titre, 2012) s’impose de la plus belle des manières au milieu de la pièce. Composée d’innombrables et minces plaques en stratifié assemblées en hélice, elle semble à la fois aérienne et massive, en équilibre précaire et lourdement ancrée au sol. «  Je suis parti d’un ressort que j’ai, de manière virtuelle, découpé en tranches avant de le reconstituer sous cette nouvelle forme, qui vient en quelque sorte schématiser le réel.  » Non loin, le rouge d’une sculpture de taille plus modeste attire le regard  : réalisée avec des plaques du même matériau, la figure s’est vue «  posée dans l’espace pour être est mise en écho avec la pièce la plus volumineuse  ».

Raphaël Zarka, photo S. Deman courtesy galerie Michel Rein
Second Cénotaphe d’Archimède, briques et médium teinté@(3.20 x 1.50 x 0.9 m), Raphaël Zarka, 2012
Vincent Mauger, photo S. Deman courtesy galerie Bertrand Grimont
Sans titre, stratifié compact@(80 x 100 x 80), Vincent Mauger, 2012
«  Mes installations viennent se loger au sein d’architectures pour y créer une trame sur laquelle le spectateur vient apposer sa texture  », développe le plasticien. Le public est en effet invité à se mouvoir autour de chaque sculpture, afin de l’appréhender de la façon la plus large possible – toutes sont intitulées Sans titre afin de ne rien lui imposer – et à la prolonger mentalement à sa guise. Au mur, un ensemble d’impressions numériques détournent le motif régulier et quadrillé du papier millimétré, du format Seyes ou petits carreaux de la feuille d’écolier  : ici, les lignes s’échappent de leur bel ordonnancement pour s’emmêler joyeusement  ; là, elles entreprennent de construire méthodiquement une toile d’araignée  ! Difficile de résister à cet attachant et subtil élan d’autonomie.

Sur l’un des murs de la salle attenante, un ensemble de sérigraphies sur papier représentent des motifs végétaux (Flowers, 2011). La poésie et la délicatesse du trait se chargent d’une gravité subite lorsque le visiteur apprend, à la lecture du cartel, que la jolie couleur sépia est le fait de l’huile de vidange choisie pour médium par Roman Moriceau, et que les plantes illustrées font toutes partie d’espèces en voie de disparition. Non loin, de grands formats travaillés selon la même méthode représentent magnifiquement le ciel de Berlin, ville d’adoption de l’artiste. «  Mes travaux sont souvent le fruit d’un mélange entre une idée et l’appropriation d’une nouvelle technique. Le résultat n’est jamais recherché, c’est le procédé qui “fait”. L’effet sépia, la profondeur, je n’en avais, par exemple, aucune idée au départ, précise-t-il. Avec ces sérigraphies, j’avais envie de réaliser une image fossile, d’interroger la pérennité de l’image dans un monde où l’on consomme et l’on jette de façon effrénée.  » Signes, codes et symboles de notre société de consommation constituent sa principale source d’inspiration  ; humour et dérision comptent parmi ses modes favoris d’expression. En témoignent les autres œuvres présentées, parmi lesquelles un immense portrait de Kate Moss (Kate-in…, 2007), dont le dessin se dissipe littéralement au fur et à mesure que le curieux s’en approche, jusqu’à pouvoir lire les dizaines de noms de marques – pour lesquelles la célèbre mannequin britannique a posé – tamponnés sur la feuille pour reconstituer le visage. Juste à côté, un cadre vitré retient l’attention  : il abrite ce qui semble être une représentation du logo de Chanel (Chic on the wall, 2008-2011), tracé pour sa part à l’aide de chiures de mouches, soigneusement élevées par l’artiste pour l’exercice ! «  Channel est partout dans le monde, mais, à l’inverse des crottes de mouches, peu de gens y ont accès  », fait-il remarquer, pince-sans-rire. L’assemblée sourit, séduite par l’assurance tranquille et modeste affichée, puis se disperse, l’esprit vagabondant encore d’une pièce à l’autre.

Roman Moriceau
Flowers, sérigraphie à l’huile de vidange@(100 x 70 cm), Roman Moriceau, 2011

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