Carole Benzaken à Paris – De l’inconnu à l’invisible

« Revenir du bout du monde jusqu’à soi. C’est bien souvent notre histoire personnelle qui guette au coin d’une rue ou d’une image trouvée par hasard. Du Pacifique jusqu’à Paris, pour me diriger vers ce que j’avais fui de toutes mes forces… Une Europe construite sur la pesanteur des non-dits et sur une culpabilité à plusieurs têtes mais sans visage, tissée à l’Est, mais entretenue à l’Ouest. » Carole Benzaken expose actuellement au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (Mahj) de Paris le fruit d’un long travail initié en 2009, lors de sa participation au festival Ars Cameralis organisé à Bielsko-Biala, en Pologne, dans un centre d’art édifié soixante ans plus tôt sur les cendres d’une synagogue incendiée par les nazis en 1939. S’ensuit une intense période de recherche, d’apprentissage et de mémoire – cette rencontre avec le lieu et son histoire faisant écho aux origines de l’artiste –, qui la voit étudier l’hébreu, s’imprégner de textes de la Torah et de la Bible. Elle s’intéresse plus particulièrement à celui de la prophétie d’Ezéchiel (37, versets 1 à 14), relatif à la « traversée de la vallée de l’ombre et de la mort, celle des ossements très secs, jusqu’à leur résurrection », qu’elle entremêle à une multitude d’images en noir et blanc, réalisées en Pologne, pour former une longue et étroite bande (Megillah Ben Adam) parcourant les murs de l’une des salles d’exposition. Dans la pièce voisine, est disposé un ensemble de petites tables lumineuses (Saviv saviv) sur le plateau pentagonal desquelles se dessinent des formes végétales, branches ou rhizomes, en référence, notamment, au sens du nom Birkenau : «  petit bois de bouleaux ». A l’issue de leur présentation au Mahj, ces œuvres seront exposées à Bielsko-Biala. Cette nouvelle entrée offerte par Carole Benzaken sur son œuvre est l’occasion de mettre en ligne le portrait de l’artiste écrit pour Cimaise (293).

Entre donner la vie et créer une œuvre d’art, il y a parfois beaucoup plus qu’un parallèle. Carole Benzaken, maman d’un jeune garçon, évoque magnifiquement ce grand mystère qu’est porter la vie  : « Un épanouissement et un privilège absolu, celui de vivre la création dans sa face cachée. » Convaincue que tout son travail antérieur n’a fait que l’anticiper. «  J’étais porteuse de ce petit être inconnu et de l’inconnu à l’invisible, il y a tout ce que je cherche. »

La vie de Carole Benzaken et son œuvre sont en résonance : « Mon travail souvent précède les événements de ma vie et vice versa, ils provoquent de nouveaux dialogues. » Elle ne craint ni d’être incomprise, ni de prendre des risques : « J’aime être artiste, confie-t-elle, c’est grisant et inquiétant à la fois, mais je le vis avec une jubilation totale car on s’inscrit dans un temps resserré, avec la conscience d’être un individu fragile et que, demain, il faudra encore faire un pas vers l’inconnu. C’est cette métaphore-là qui est au cœur de mon travail. »

Cueco qui fut l’un de ses professeurs à l’Ecole des beaux-arts de Paris (1985-1990) peut être fier de son élève. Alors que d’aucuns annonçaient « la mort de la peinture », elle se fait connaître par une série de toiles, Tulipes, exposée à la galerie Nathalie Obadia en 1993. D’aucuns l’étiquettent « peintre figuratif », elle s’en défend : « Il s’agit en fait d’une peinture abstraite avec un projet chromatique », exécutée avec l’envie folle de se débarrasser de ce qu’elle a appris. « C’était un coup de colère contre ce qui empêchait ma personnalité de s’exprimer. » Le succès est là, mais Carole Benzaken pense qu’un artiste ne se trouve vraiment que lorsqu’il se détourne du chemin tout tracé.

En 1997, elle obtient une bourse de quatre mois pour les Etats-Unis. Elle y restera sept ans ! Une expérience capitale : dans les années 2000, «  tout mon travail est comme une lente assimilation de ces années passées là-bas, notamment mes images fracturées. » Son projet initial était d’y faire du « cinéma en peinture » en développant l’idée des « rouleaux de dessins » amorcée en 1989, longues bandes de papier sur lesquelles elle inscrit au fil des jours les images puisées dans son quotidien et qui l’ont marquée.

Carole Benzaken, photo Lionel Hannoun
Carole Benzaken, 2009
Carole Benzaken, photo David Bordes
Ecclésiaste 7 : 24 (g), Carole Benzaken, 2008
Sur place, à Los Angeles, stupeur  ! Elle se retrouve en terrain connu : les lieux dont elle rêvait, enfant, lorsqu’elle regardait le petit écran. «  C’était comme un champ décuplé de mes souvenirs. Quand j’étais petite, j’avais le fantasme d’entrer dans la télévision pour voir les héros que j’aimais. » Elle ajoute : « Je ne savais pas ce que j’allais peindre, mais sentais qu’il y aurait quelque chose comme une mort, un non-retour. »

Le 31 août, survient le décès brutal et tragique de la princesse Diana à Paris. Tétanisée, elle n’en suit pas moins les funérailles en direct à la télé. De manière pulsionnelle, elle, qui est plutôt une cérébrale, prend cliché sur cliché avec son Nikon. En visionnant plus tard les planches contact, elle découvre la beauté de ces images. Pour elle, la série Diana’s Funeral, qu’elle réalise par la suite sur plusieurs années, est un moment cathartique où son « émotion s’est trouvée en phase avec l’émotion collective ». L’audace de s’attaquer à ce sujet, Carole Benzaken pense qu’elle ne l’aurait jamais eue en Europe. « J’ai trouvé aux Etats-Unis un rapport à l’intellect moins crispé, la possibilité de passer d’un médium à l’autre, “un hors cadre” en somme qui m’a permis de travailler sur Diana mais aussi de passer à autre chose… En France, j’aurais été complètement culpabilisée.  » En peinture, l’artiste travaille donc sans relâche ce même thème jusqu’au tableau ultime : «  Lorsqu’il est là, quand j’ai le sentiment que je suis parvenue à la “mise en vision” de ce que je cherchais, c’est fini. » La toile qui clôture cette série, elle l’a conservée précieusement dans son atelier, gardée par deux beaux chats silencieux.

Fluidité et rythme offerts par le jazz

En 1999, sollicitée par le CAPC de Bordeaux, elle monte une exposition pour la première fois pluridisciplinaire : photo, pastels, dessins, et vidéo. « Cela parlait de la déstructuration de l’image qui va jusqu’à l’abstraction, comme une caméra qui filme de près ou de loin en changeant de points de vue. » De retour aux Etats-Unis, elle se passionne pour le jazz découvert à sa source vive. Dans la banlieue de Los Angeles, au cœur du ghetto noir où elle a choisi de vivre, elle va côtoyer les plus grands, de Billy Higgings à Herbie Hancock, « des musiciens qui offrent une accessibilité, une simplicité, une qualité humaine exceptionnelles », et participe à de mémorables soirées improvisées où elle s’initie au jazz le plus authentique, « celui du refus de l’oppression, de l’écrasement de l’identité, d’où jaillit un miracle absolu ». Une musique qui lui apporte la « fluidité, le rythme, la scansion » qu’elle tente depuis d’incorporer à son travail, ainsi que « l’improvisation orchestrée » où, à partir d’un standard, les interprètes tissent un dialogue qu’elle s’efforce de transposer en images.

Carole Benzaken
Diana’s Funeral VII, Carole Benzaken, 1999
Carole Benzaken
Diana’s Funeral VI, Carole Benzaken, 1999

Depuis ce séjour achevé en 2004, elle continue de vivre à la californienne (peu de vie sociale, peu de vernissages) et a choisi, quoi qu’il en coûte, le temps différé et non celui de l’événement. « Et on découvre qu’on ne rate rien », conclut-elle en riant. En 2004, elle reçoit le prix Marcel Duchamp. « Ce fut une immense surprise », reconnaît-elle. Entre une exposition à Stockholm et la préparation de celle de Beaubourg, elle garde le souvenir d’un énorme investissement, jusqu’à 20 heures par jour, elle qui œuvre de manière toute artisanale et sans aide ! Il lui faut montrer l’évolution de son travail. Elle a alors la vision de moutons dans un paysage évoquant l’Auvergne.

« La création  : cet inconnu qu’on va rencontrer »

Avec sa Volvo neuve (elle revient de Suède), elle se lance dans une quête éperdue, véritable épopée rurale, jusqu’à retrouver près de Riom, exactement comme dans son rêve, des moutons blancs sur fond de volcans. Avec le recul, elle pense que « ces images sont venues d’un besoin de répit, de tranquillité, que traduit le lent déplacement de la transhumance ». Elle en rit encore : « J’avais besoin de temps et je n’ai jamais travaillé aussi vite ! » Et plus sérieusement : « On a besoin de maturation, de mise à distance. La création, c’est cet inconnu qu’on va rencontrer. »

Depuis, elle a approfondi cette idée de la marche, du cheminement, comme avec la série de lithographies intitulée Piétinée. Elle constate : « C’est comme si j’avançais sur un chemin qui me révèle ici un caillou, là une fleur… et que je voulais faire partager mes découvertes. En exposant, je vous emmène en promenade avec moi. »

Ecclésiaste 7 : 24, paysages fugaces dans de grands caissons lumineux, invite à un autre type d’échappée. Les images superposées plutôt qu’accolées en mode linéaire créent une sorte de mouvement interne. Le tableau devient alors l’endroit même du déplacement. L’œuvre est actuellement présentée au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme de Paris dans le cadre de l’exposition Saviv saviv, fruit d’un long travail de recherche associé à un retour sur une histoire familiale et collective douloureuse et qu’elle définit comme « un projet de vie au-delà de l’apparente fausse victoire de la mort, comme une vallée de larmes qu’il me fallait arpenter pour rendre visible cette espérance qui fait encore aujourd’hui défaut dans le spectacle du monde. »

Lost Paradise aborde d’une autre manière un thème pourtant voisin. Au-delà d’une publicité pour un restaurant créole, l’artiste perçoit « un paysage idyllique dont la beauté cache la souffrance, celle des ghettos noirs, un espace où l’on sent les fissures du monde » mais aussi « l’expression de la créolité, du métissage, l’endroit où l’on s’en sort, celui du déplacement, du surgissement, de la survie. » On songe ainsi à tous ces lieux qui, sous des apparences tranquilles, masquent certaines des plus grandes tragédies de notre histoire.

L’artiste aimerait un jour filmer Paris comme une touriste, avec un regard neuf. Elle qui, petite, voulait être scénographe, évoque l’idée de mettre en scène, de faire parler l’image, comme dans le jazz, avec un désir de polysémie, pour se « consoler des guerres qui endeuillent le monde ». A 47 ans, Carole Benzaken, personnalité solaire, est heureuse des étapes franchies, de ne pas s’être arrêtée malgré certains « conseils ». Son enfant l’a dépossédée de toute idée de contrôle et elle vit cette « fragilité » avec une intense jubilation.

Carole Benzaken, photo David Bordes
(Lost) Paradise g, Carole Benzaken, 2008

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