Enquête – La collection, une idée plurielle

Alors que les possibilités d’entrer en possession d’une œuvre d’art se multiplient, la relation entre celle-ci et son propriétaire a elle aussi considérablement changé ces vingt dernières années. Le marché a vu naître un peu partout sur la planète non seulement de nouvelles foires de carrure internationale, mais également des événements plus modestes qui néanmoins peuvent être de qualité. Le Web a lui aussi apporté son lot d’opportunités à la fois d’acheter et de s’informer. Pour résumer un peu brutalement, il est possible de trouver le meilleur comme le pire partout et à tout moment. Dire que le marché a changé est un euphémisme. Tout s’est transformé. Il n’est pas une étape qui n’ait enregistré de modification : le nombre et la nature des créations, les modes de diffusion et de promotion, le circuit de valorisation, la restauration, la conservation, la transmission… Toutefois, un élément demeure : la passion qui anime les collectionneurs. C’est auprès d’eux que cet article* va se poursuivre pour tenter de comprendre en quoi le XXIe siècle change ou non l’idée, la forme, le plaisir de la collection. Pour conclure, la parole sera donnée à Michel Lejoyeux, professeur de psychiatrie et d’addictologie à l’université Paris 7.

Quand on ne sait par où commencer, il est un outil salvateur : le dictionnaire. Une collection, y lit-on, est une « réunion d’objets rassemblés et classés pour leur valeur documentaire, esthétique, pour leur prix, leur rareté, etc. » Un exemple est donné : la collection de tableaux. Quelle aubaine ! Une lecture « orientée » laisserait donc penser que la réunion d’œuvres artistiques est un must. Timbres, figurines de Spider-Man et autres billets de banque mis à part, la collection aurait prioritairement maille à partir avec l’art ? Historiquement probablement, bien que les écrits, et peut-être les bijoux, aient été de tous temps objets de convoitise et d’accumulation. Mais cessons-là les généralités pour nous concentrer sur l’aventure de femmes et d’hommes à la curiosité débordante et à l’appétit insatiable, qui jour après jour construisent des ensembles à la cohérence parfois évidente, mais souvent mystérieuse. La collection est le reflet d’une histoire, d’une personnalité, d’un esprit, d’une âme. Elle est à la fois un mode d’expression et de représentation. Portrait pluriel et contemporain.

Un phénomène non prémédité

Collectionner est, par essence, réunir ce qui est épars selon des règles que l’on se fixe et qui n’ont à satisfaire que celui qui les édicte. Etant entendu que cette définition n’est valable que pour des particuliers non soumis aux lois de la mode et qui ne visent pas la spéculation. Ces esprits libres sont devenus démiurges dans un périmètre qu’ils ont défini ou qui s’est imposé à eux. Tous s’accordent à dire qu’ils n’avaient rien prémédité. « La collection a démarré par hasard. J’avais une petite vingtaine d’années quand je suis tombé sous le charme de deux pommes peintes par Emile Marzé. Ce tableau ne m’a jamais quitté. Au fil du temps, il a été rejoint par de nombreuses autres pièces. J’ai essuyé des plâtres. J’ai dû faire des choix. Je ne revends pas et ne renie rien. Ce sont des moments », explique Bernard Massini. Pour ce neurochirurgien installé à Nice, la collection est un parcours de vie. Il mettra des années à réaliser que le choc éprouvé enfant, en découvrant les œuvres reproduites dans certains livres de son oncle, affectueusement qualifié de « peindre du dimanche », fut fondateur. « Cette émotion forte, j’ai voulu la revivre », explique-t-il tout simplement. C’est également très jeune que « tout » s’est joué pour René-Julien Praz, bien connu pour son activité de galeriste parisien avec Bruno Delavallade, mais qui est aussi un collectionneur passionné par la scène artistique de Los Angeles notamment. « La première fois que j’ai dépensé quelque argent pour une œuvre, j’étais encore gamin et c’était pour une lithographie d’Yves Brayer. Je n’avais alors aucune connaissance en histoire de l’art. Seule m’importait l’attractivité de l’image. Je me souviens avoir également acquis une estampe de Leonor Fini. Puis ce fut des peintures, des sculptures, des installations… Ce goût pour la création, je ne me l’explique pas. Je n’ai ni don ni formation artistique, je ne suis pas issu d’une famille d’amateurs d’art ou de collectionneurs. Sans compter que cette appétence m’a valu plus d’une remontrance de la part de mon père ! Je n’ai jamais eu le sentiment de créer une collection. Je n’avais d’autre volonté que de me faire plaisir. Ce n’est que des années plus tard que j’ai pris conscience. Avec le nombre. A ce moment-là, je me suis dit que je filais un mauvais coton ! », s’amuse-t-il. Jean Mairet, quant à lui, est très clair : il n’a « jamais voulu collectionner » ! A la tête de plus de 600 œuvres, cet ancien industriel a des goûts multiformes qui ne répondent qu’à sa logique interne. « Je ne me suis pas levé un matin en me disant que j’allais devenir collectionneur. Aux alentours de 16 ans, j’ai fait la connaissance d’un peintre qui a su m’intéresser aux arts plastiques alors que mes goûts m’attiraient pour l’essentiel vers le théâtre et la mise en scène. Finalement, vers 22 ans, j’ai acheté une toile et ce ne fut qu’un début. J’accorde de l’importance au côté formel des œuvres, même si je ne peux pas définir de standard. La collection est donc hybride par les esthétiques mais aussi par les supports – peintures, sculptures, photographies, installations, vidéos… Quand j’achète, c’est que je crois que l’œuvre répond à une question que je ne me suis jamais posée. La collection est aussi et surtout le lieu privilégié de la liberté d’expression. »

Plon

La peinture reste favorite

Il y a l’acte d’achat, bien sûr, mais aussi divers soutiens matériels et financiers à la production et à la diffusion – édition de catalogues, organisation d’expositions. « Quel que soit leur pouvoir d’achat, les collectionneurs français sont fortement engagés sur la scène artistique. » Tel est l’un des constats marquants fait par Nathalie Moureau, chercheuse en sciences économiques et co-responsable d’une étude* commandée par le ministère de la Culture et dont les résultats doivent être publiés courant novembre. Initiée afin de mieux cerner une population au rôle régulièrement salué sans qu’on en connaisse bien les différents profils, l’enquête s’adressait à toute personne achetant régulièrement – exclusivement ou en partie – des œuvres d’artistes vivants. Elle a été menée par le biais d’un questionnaire anonyme – 332 personnes y ont répondu – et de 66 entretiens individuels. Sans surprise, il s’avère que les collectionneurs appartiennent à des catégories socioprofessionnelles plutôt favorisées et sont très diplômés ; ils sont pour les deux tiers âgés de plus de 50 ans. Le budget annuel moyen d’acquisition est cependant très variable, puisqu’il va de 5 000 euros – pour 30 % du panel – à plus de 50 000 euros – pour 16 % des sondés. A noter, « le lieu principal d’achat reste la galerie, hors foires » – les achats réalisés sur Internet s’élèvent à 20 % – et la peinture a encore de beaux jours devant elle puisqu’elle est le média le plus acquis.

* L’étude a été menée par Nathalie Moureau et Marion Vidal, chercheuses au Lameta, université de Montpellier, et Dominique Sagot-Duvauroux, chercheur au Granem, université d’Angers.

* Retrouvez cet article dans le numéro spécial de l’e-magazine pour tablettes numériques ArtsHebdo|Médias. Dédié à la collection au XXIe siècle, il est téléchargeable gratuitement depuis notre application disponible sur l’Appstore ou sur Google Play.

Pat Andrea
Diosa ?, Pat Andrea, 2012@Collection Evelyne Deret

Les collectionneurs par eux-mêmes

A ce point, il paraît déjà évident qu’une collection est avant tout l’histoire singulière d’une femme ou d’un homme. A leur demander de parler d’elle, ils ne peuvent pas faire autrement que de nous parler d’eux. Avec humour et parfois provocation ! « Je suis un psychopathe, un malade, un collectionneur ! », jubile Jean-Claude Volot à travers un téléphone dûment installé dans sa voiture. L’entrepreneur insatiable a du tempérament. Cette voix qui porte n’a d’égale que ses fidélités. Alors qu’est-ce que c’est qu’une collection pour vous, Monsieur Volot ? « Un tyran qui se construit. Une manière d’exister, une identité. Il faut être honnête. » Inutile avec lui d’attendre autre chose qu’une vérité. L’ancien rugbyman fonce toujours tout droit derrière la ligne. Fondateur du Centre d’art contemporain de l’Abbaye d’Auberive, il y défend les artistes qu’il aime. Sa collection compte à l’heure actuelle quelque 2 200 pièces. Puisqu’il nous appartient de choisir à qui donner la parole maintenant, pourquoi ne pas faire entendre celle d’un autre caractère bien trempé, mais au féminin cette fois : « Je sais pourquoi j’achète. Je rationalise, je justifie. Je ne suis donc pas une impulsive. J’ai besoin de créer un lien avec l’œuvre, de vivre une lune de miel avec elle ! Pour faire court, disons que ma collection possède trois thèmes de préférence : les personnages de dos, la folie et l’enfance », explique la psychothérapeute Evelyne Deret. Avant de poursuivre : « Mais il n’y a pas de fatalité. Je me dis que je pourrais tout aussi bien explorer d’autres choses à l’avenir. » Pour René-Julien Praz, l’heure est à la maîtrise. Avec l’expérience, il s’autorise à prendre le temps. « J’achète avec mes yeux et non avec mes oreilles. Des noms circulent et les prix s’envolent. Je refuse de participer à cette mascarade. Quand j’ai repéré un artiste, je le suis et attends que son travail atteigne une certaine maturité pour acheter une de ses pièces. Car s’il entre dans ma collection, c’est pour y rester. » De son côté, Eve de Medeiros raconte qu’elle s’est d’abord intéressée à la création design, avant de se tourner vers le photoreportage. « J’achète prioritairement les clichés relatifs à l’Afrique et au Brésil. Des choix en relation avec mes origines. Ce qui fait que je pourrais tout aussi bien acquérir des images de Bretagne ! », s’amuse celle dont le père était béninois, avec des ancêtres brésiliens, et la mère bretonne. Depuis 10 ans maintenant, elle s’intéresse au dessin contemporain. Cofondatrice de DDessin, un salon parisien consacré à ce domaine, elle rend hommage à ceux qui lui ont fait découvrir cette discipline fondamentale : « Le dessin, c’est la base de tout. J’aime le rapport au papier, à cette matière. Ce sont les collectionneurs Patrick Perrin et les époux Florence et Daniel Guerlain qui m’ont initiée. Avec eux, consciemment ou inconsciemment, j’ai appris. Ils m’ont donné le goût du trait. Aujourd’hui, j’achète plus de dessins que de photographies. » Sans transition, filons vers Bruxelles et la collectionneuse belge Galila Barzilaï-Hollander. Un point commun avec tous nos invités, elle ne cache ni ses préférences ni ses points de vue. Le virus de la collection, elle l’a contracté auprès de son époux, qui était un fin connaisseur d’art et d’objets anciens. A telle enseigne qu’après la disparition de celui-ci elle s’est rendue à l’Armory Show, alors qu’elle séjournait à New York, croyant qu’elle y découvrirait des… armures ! Cette anecdote, elle la raconte comme une plaisanterie dès qu’on lui demande de quelle manière elle est tombée dans le creuset de l’art contemporain. Devenue totalement boulimique, elle explique : « Il y a des gens qui font de la gymnastique, qui nagent, moi, c’est la création qui me ressource. Il n’y a aucune réflexion sophistiquée liée à mes achats. Si vous me demandiez de faire un discours sur ma collection, j’aurais envie de citer Bill Viola : “Live your art, do not think your art” (“Vis ton art, ne pense pas à ton art”, NDLR). C’est ce que je fais ! »

Ressorts et motivations

La collection serait donc une manière de vivre l’art à temps plein. Une caisse de résonance inouïe qui exprimerait matériellement une série de sentiments, de sensations, d’idées en écho parfait avec ceux émis par son propriétaire. « Avoir ses œuvres avec soi, c’est un véritable bonheur émotionnel, non seulement parce qu’on les a choisies avec amour, mais aussi parce qu’elles sont entrées dans notre vie à des moments particuliers », affirme Juliette Ghatradyal. L’architecte designer, qui partage sa vie entre la France, l’Inde et l’Amérique du Sud, a des convictions. « Tous les collectionneurs ne sont pas des milliardaires qui investissent mais pour la plupart des amoureux de l’art qui peuvent acheter une œuvre à 50, 5 000 ou 50 000 euros avec la même attention et sans autre distinction que celle du prix. Leur sujet : c’est l’émotion, l’attrait, la rencontre avec l’artiste. Un échange, des convictions communes et ensuite la volonté de faire connaître le travail de ce dernier. » La collection est aussi le reflet du monde et un outil de compréhension formidable. Dans tous les sens du terme : terrifiant et extraordinaire. Une possibilité d’attirer l’attention sur les déboires, les vices, mais aussi les capacités de l’être humain. « Je recherche des œuvres qui disent la douleur, la violence, l’amour et la spiritualité de l’homme. Ma collection est dure et intense. Elle invite à se poser la question du dépassement de soi et puise ses racines dans notre rapport au monde et à l’autre. Elle est l’inverse d’une collection paillettes. Profonde, mais pas lourde ! Longtemps tournée vers la figuration, elle s’en détache aujourd’hui pour aller vers des œuvres plus métaphysiques », précise Bernard Massini. Témoin, révélatrice, réparatrice, protectrice ou jouissive, à coup sûr la collection aide à vivre et à s’exprimer. « L’œuvre est non seulement une surface de projection, mais elle va chercher, exhumer quelque chose de profond en moi avec lequel je vais pouvoir renouer et me raconter une histoire. Moi, qui ai choisi de collectionner des œuvres figuratives, on pourrait me rétorquer que le sujet circonscrit le périmètre de l’imaginaire, mais non ! Pour moi, il raconte plus que l’abstrait. Au plan cognitif, on appelle cela les heuristiques de préférence. Une chose est sûre, c’est que je ne veux pas qu’on me dise quoi ressentir ou penser », témoigne Evelyne Deret. Jean Mairet, quant à lui, développe un point de vue original : « Ce qui est intéressant, ce n’est pas l’œuvre en elle-même, mais le moment où elle s’intègre dans la collection. La mienne est un billard ! Quand j’achète une pièce, elle entre dans le jeu et redistribue les significations. Certaines œuvres tombent dans un trou, d’autres suivent une nouvelle trajectoire. La collection s’exprime. » Avec France et Claude Garnier, la conversation est concentrée sur un ensemble précis à l’intérieur de leur collection. Le couple est détenteur aujourd’hui de plusieurs dizaines d’œuvres du même artiste (sculptures et dessins). Installés en région parisienne, le chef d’entreprise et son épouse ont eu séparément, mais à quelques minutes d’intervalle, une sidération pour le même créateur. Depuis, il accompagne leur vie. « Son œuvre me nourrit de toutes ses expressions. J’ai besoin de la sentir vivre dans ma tête même en dehors de sa présence. Le fil de notre collection, c’est simplement la vie », précise Claude Garnier.

Via Lewandowsky
Brutkasten (Couveuse), Via Lewandowsky, 2005@Collection C + J Mairet
Fabien Mérelle
Feu, Fabien Mérelle, 2014@Collection Jean-Marc Le Gall

Des moyens et un soupçon de stratégie

La collection relève aussi de la chasse au trésor. Comme toujours dans pareil cas, il y a parfois de la concurrence – tout le monde a déjà entendu parler de la rivalité qui existe entre François Pinault et Bernard Arnault, pour prendre un illustre exemple. Cependant, force est de constater qu’un collectionneur d’art contemporain a plus d’empathie pour ses semblables que de méfiance. Et pourquoi donc, demanderez-vous ? Tout simplement parce que contrairement aux collectionneurs d’autres domaines, il ne cherche pas l’exhaustivité. Sa principale préoccupation va être de découvrir une œuvre qui lui parle. Bien entendu, certains cherchent à compléter une série pour la série, à se procurer telle œuvre pour des raisons financières ou parce qu’elle va bien dans leur salon, mais il est dit que cet aspect-là du sujet n’aura aucun développement ici. Revenons donc à cette idée de chasse au trésor. Pour y arriver, il faut pour le moins développer certaines aptitudes – la curiosité, la mémoire, la patience, la constance… – et établir une stratégie ! Là encore, quelques similitudes et des singularités. Avec Jean-Marc Le Gall, l’emploi du temps est réglé comme du papier à musique depuis sa découverte de l’art contemporain avec des amis. « Une fois par trimestre, les membres du groupe proposaient une œuvre et l’ensemble était soumis à discussion pour que, finalement, une seule soit achetée. C’est à partir de cette époque que j’ai commencé à parcourir les galeries, à sillonner Paris dans tous les sens. » Et douze ans plus tard, ça continue. Pas une expo de la Maison rouge, du Plateau, du MAC/VAL, de la Fondation Cartier, de la Fondation Ricard, etc., ne passe entre les mailles de son filet ! Sans compter les galeries. Environ une dizaine visitées chaque samedi ! « S’il est un domaine insatiable, c’est bien celui-là. Chaque connaissance en appelle une autre. Il m’a fallu reprendre une lecture de l’histoire de l’art, retourner au Louvre, étudier les correspondances, les racines. L’art est à la fois un renouvellement et une répétition », ajoute ce consultant en ressources humaines et professeur associé à la Sorbonne. Si le groupe du début s’est dissous, ce n’est pas pour autant que Jean-Marc Le Gall est devenu solitaire. Désormais deux autres collectionneurs l’accompagnent dans ses pérégrinations qui le mènent régulièrement hors des frontières, à Bâle, Bruxelles, Londres ou ailleurs. « Collectionner, c’est une école de la rigueur », affirme de son côté René-Julien Praz. « J’ai été impulsif au départ, beaucoup moins aujourd’hui ! Il faut dire que la collection est une passion qui a un coût. Elle oblige à savoir négocier les découverts et faire des choix. L’œuvre achetée l’est toujours au détriment d’autre chose, sauf pour de très rares personnes. Collectionner, c’est se mettre en danger affectivement, financièrement, psychologiquement. Ce n’est pas une activité de tout repos. C’est fatigant, mais très stimulant », poursuit-il. Et Eve de Medeiros de raconter : « Une année, à la Fiac, je me suis arrêtée devant une toile d’un peintre allemand. Elle me parlait, mais j’ai pris le parti d’attendre d’avoir fait le tour. Finalement, deux ou trois stands plus loin, je suis revenue sur mes pas pour l’acquérir. Il ne s’était écoulé que quelques minutes et, pourtant, l’œuvre avait été vendue. Je me suis promis de ne jamais recommencer. Je suis désormais attentive au sentiment ressenti ce jour-là. Si je le reconnais, j’achète ! » Et alors, thème ou pas thème ? « Là non plus, pas de préméditation, exprime à son tour Didier Beaumelle, fondateur du site Internet Gallery Locator et cofondateur de LotPrivé.com. Seulement une prise de conscience. A un moment, vous constatez qu’il y a plusieurs œuvres avec des personnages masqués. Et ceci devient une thématique de la collection. Pour ma part, je suis sensible à une représentation baroque du corps. J’apprécie la beauté des choses monstrueuses. Je possède, par ailleurs, beaucoup d’autoportraits. L’orientalisme est aussi un de mes thèmes. Ma collection est essentiellement constituée de photographies. » Avant de passer au prochain item, René-Julien Praz a encore une petite chose à ajouter : « Chez moi, j’alterne les œuvres. Tout collectionneur doit avoir un lieu de stockage. J’entends souvent dire : “Je n’ai plus de place sur les murs !” C’est un faux prétexte. Un vrai collectionneur trouve toujours de la place ! »

Artiste, je t’aime moi non plus

Qui dit collectionneurs dit en général artistes. Cependant, les relations entre eux ne sont pas forcément évidentes. Obligatoires pour les uns, indifférentes pour les autres. Nos invités s’expriment sur la question. « Je ne vais pas forcément chercher à connaître l’artiste, ni même à obtenir des informations sur lui. Ce que je préserve avec cette attitude, c’est mon rapport à l’œuvre. Je n’ai pas envie qu’il vienne interférer dans cette relation en y mettant son histoire, ses explications. Mon parti pris, c’est l’œuvre et, pour moi, elle doit rester indépendante de son créateur. Ce qui ne m’empêche pas, à titre personnel mais aussi à travers les actions d’Art Collector, de soutenir nombre d’artistes (1). En réunissant autour d’eux collectionneurs et galeristes, nous construisons un maillage pour une meilleure diffusion et reconnaissance de leur œuvre », explique Evelyne Deret. Même attitude pour René-Julien Praz, qui déclare que la rencontre avec l’artiste n’est pas « forcément indispensable » et que, parfois, elle peut même être décevante. « Si je collectionne dans la durée un artiste. Là, ça m’intéresse », précise-t-il. Un peu plus enthousiaste, Claude Garnier estime de son côté que « l’amitié vient parfois avec la découverte d’une pièce. Je ne crois pas que l’œuvre soit très éloignée de l’artiste, mais je ne suis pas à l’affût de ce dernier. Cependant, pour mieux comprendre, je peux avoir envie de le rencontrer ». De son côté, Juliette Ghatradyal est catégorique : « Il me faut connaître les artistes dont j’aime l’œuvre et faire connaître leur travail. Avec mon mari, nous avons décidé de créer Foundation for Young Artists Collectors (2) pour nous permettre, non seulement de partager notre collection partout où nous voyageons, mais également d’organiser des résidences croisées entre artistes d’Europe et d’Amérique centrale. Pour moi, l’art contemporain, c’est la vie. Les artistes contestent, s’émeuvent et parviennent à exprimer des choses touchantes et parfois brutales, contrairement à nous. C’est assez fabuleux de trouver des gens qui font écho à sa propre pensée. » Pour Didier Beaumelle, pas de doute, il faut aller au contact des artistes. Ne serait-ce que pour apporter un regard critique. « J’aime bien échanger avec eux, car j’ai toujours des questions à leur soumettre ! » Bernard Massini, lui, va plus loin et parle de compagnonnage. « Dès le début, j’ai eu besoin d’être proche des artistes. Une relation amicale très forte est née avec certains. En règle générale, je m’applique à suivre leur carrière et il n’est pas rare que je possède plusieurs pièces d’un même créateur. En dehors de cela, je pense que le collectionneur a une responsabilité envers eux. Il se doit notamment de prêter les œuvres qu’il possède et de ne pas avoir de vue spéculative sur leur travail. Il faut avant tout les défendre », explique-t-il. Même son de cloche chez Jean-Claude Volot qui a toujours voulu être « militant de ce que j’aime ». A Auberive, il fait découvrir des artistes, organise des concerts et fait jouer des pièces de théâtre : « Un peu florentin sur les bords », glisse-t-il au fil de la phrase avant de conclure : « Le bonheur des autres donne du plaisir ! »

Marc petit
Mea Culpa, Marc Petit, Collection Jean-Claude Volot

(1) Lire l’article sur le site d’ArtsHebdo|Médias

(2) Plus d’informations sur le site de la Fyac 

300 collectionneurs regroupés

L’Adiaf a été fondée en 1994. Cette association française regroupe 300 collectionneurs d’art contemporain. Son rôle : « Contribuer au rayonnement international de la scène artistique française et sensibiliser un large public à la vitalité et l’importance de la création contemporaine. » Si l’Adiaf organise des expositions en France et de par le monde, son action la plus connue est le prix Marcel Duchamp, créé en 2000 et remis chaque année au moment de la Fiac.

Fred Deux
Je Feu, Fred Deux, 1960@Collection Jean-Claude Volot

Pas toujours facile

A la question relative aux difficultés de la collection, les réponses ne se bousculent pas au portillon. Disons que la plus répandue est la plus évidente : le manque de moyens. En résumé, Jean-Claude Volot évoque la frustration et conseille d’être fidèle à soi-même ; Bernard Massini parle de ne pas se laisser séduire et conseille de ne pas s’aligner sur Oscar Wilde qui déclarait : « Je résiste à tout sauf à la tentation » ; Jean Mairet explique que, parfois, « on a les yeux plus gros que le ventre » et conseille d’assumer ses choix ; Evelyne Deret évoque la gestion de la collection et conseille d’être vigilant sur les papiers, photos HD et autres archives à conserver. Pour finir, René-Julien Praz s’exclame : « La profusion est ingérable ! Les choses se sont considérablement accélérées en l’espace de dix ans, voire moins. L’offre est de plus en plus dense, riche, mais pas forcément plus qualitative. Quand j’ai commencé à collectionner, il y avait les nouveaux réalistes, la figuration libre, la figuration narrative… Aujourd’hui, ça part dans tous les sens. Il n’y a plus de points de repère dans un marché qui est totalement ouvert et mondialisé. » Il conseille de mettre l’accent sur ce que l’on aime profondément.

L’« après soi », une préoccupation ou non

Voilà un sujet qui ne passionne pas beaucoup et pourtant, un jour ou l’autre, les collections doivent être transmises ou dispersées. « L’avenir de la collection me préoccupe désormais, car cet ensemble n’a vraiment de sens que pour moi », constate Jean Mairet. « C’est une sorte de témoignage ou d’objectivation des questions d’un type normal et de la vie qu’il mène », précise-t-il avant d’envisager tout vendre… un jour. Pour Evelyne Deret, c’est clair : pas question de laisser le soin à ses enfants de s’en occuper. Elle est fermement décidée à tout organiser pour que sa collection ne devienne pas une charge pour eux. Jean-Marc Le Gall, de son côté, prépare le terrain. Il offre régulièrement des œuvres à ses filles et aussi à ses petits-enfants. « Ils ont choisi. C’est ce que j’aurais aimé que l’on fasse pour moi », précise-t-il. A la question : « Et après ? », Bernard Massini enjoint à ses enfants de garder ce qu’ils veulent et de ne pas se charger du reste. « La collection est l’aventure d’un homme ou d’un couple », conclut-il. « Ma fille est née dedans, explique pour sa part Jean-Claude Volot. Elle est fidèle à mes idées, mais nous n’avons jamais évoqué cette question. En réalité, l’avenir de la collection après moi n’est pas un problème, car je m’en moque ! Ce qui est certain, c’est qu’il ne sert à rien d’avoir envie d’en faire don à la communauté, car la plupart des politiques traduisent une telle initiative en charges ! »

La collection idéale : une idée séduisante

Pour finir en beauté, évoquons donc la question insensée de la « collection idéale » et réjouissons-nous de l’éclectisme des interprétations et des suggestions. Claude Garnier est le premier à se lancer : « Une collection idéale est celle avec laquelle on vit bien, qui est adaptée à l’individu à laquelle elle appartient. Elle ne cesse de le surprendre et de nourrir son esprit. En fait, c’est celle que je m’emploie à constituer ! » Jean-Marc Le Gall est plus disert mais de la collection, il passe à l’œuvre idéale : « Comme aurait dit Jung, je suis assez “sentiment-sensation3. Pas très analytique, j’aime que l’œuvre possède une réelle dimension plastique qui m’accroche, frontale ou plus discrète, peu importe. Elle doit me toucher et m’inspirer durablement, je dois communiquer avec elle.  J’apprécie aussi qu’elle soit singulière et profonde. J’ajouterai pour finir qu’elle ne doit pas être trop grande. Les peintres des écoles du Nord n’avaient pas besoin de formats importants pour être puissants. Afin d’être conforté dans son choix, il faut ensuite attendre deux ou trois ans pour vérifier si, oui ou non, l’œuvre a gardé sa “pêche” ! » Et le plus étonnant pour la fin. « Pour moi, la collection idéale est toujours en devenir. Autre hypothèse : j’y mets un terme et me contente de trois œuvres signées Donald Judd, Carl Andre et Egon Schiele. Là, je crois que ça serait le bonheur ! », assure dans un sourire René-Julien Praz.

Non, la collection n’est pas une maladie

Après autant de témoignages, il est tentant de ne pas conclure. Mais il reste tout de même un petit point à aborder, jusqu’à présent soigneusement évité : « La collection est-elle une maladie ? » On entend parler d’addiction, de pathologie. Les collectionneurs s’en amusent et Galila Barzilaï-Hollander est allée jusqu’à inventer l’irrésistible adjectif d’« artcoolique » ! Heureusement, il y a quelques mois, Michel Lejoyeux, professeur de psychiatrie et d’addictologie à l’université Paris 7, a déclaré sur France Inter dans une émission passionnante (3) et à une heure de grande écoute : « Le collectionneur n’est pas un client potentiel de la psychiatrie ! » Ouf ! Pour notre part, nous certifions n’avoir constaté aucune folie au-delà du nécessaire, aucune maladie qui ne soit bienheureuse, aucun travers qui ne soit acceptable. Pour faire ce que de droit.

(3) Ecoutez l’émission de France Inter

Hans Op de Beeck
Room #7, Hans Op de Beeck, Collection Didier Beaumelle

Trois questions à Michel Lejoyeux…

Spécialiste des comportements addictifs, Michel Lejoyeux est professeur de psychiatrie et d’addictologie à l’université Paris 7. Il préside la Société Française d’Alcoologie et dirige les services de psychiatrie et d’addictologie des hôpitaux Bichat et Maison Blanche. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages. Le plus récent a été édité en février chez Plon : Réveillez vos désirs – Vos envies et vos rêves à votre portée.

ArtsHebdo|Médias. – La collection, une accumulation d’objets, la création d’un univers, un bouclier protecteur, le reflet de nos émotions ?

Michel Lejoyeux. – La collection est une illusion, la recherche illusoire d’un plaisir par l’objet. Collectionner, c’est au fond créer un univers rassurant par l’acquisition d’une suite de biens. Cela renvoie à ce que Freud appelait le stade anal, celui de l’accumulation, au plaisir que l’on trouve dans la rétention. Il pensait notamment que « le bonheur est un rêve d’enfant réalisé dans l’âge adulte ». Peut-être est-ce le cas pour le collectionneur ? Une des plus belles descriptions littéraires de la collection se trouve dans La Ménagerie de verre de Tennessee Williams où l’un des personnages, Laura, ne vit que pour s’occuper d’animaux miniatures en verre. A l’intérieur du cercle d’objets, la vie est différente. Mais poursuivons : c’est moins les objets qui sont les reflets de nos émotions, que la manière dont on les investit. Avoir une dizaine de tickets de métro dans son sac, parce qu’on a oublié de les jeter, et en stocker des milliers dont on connaît toutes les provenances sont deux choses différentes. Ce n’est pas l’objet qui crée la collection, mais la relation entretenue avec ce dernier. Le collectionneur va dériver sa libido vers un type d’objets, trouver du plaisir à les acquérir, les contempler et les compléter. En effet, le collectionnisme est un investissement électif d’une série d’objets avec l’envie de constituer une intégralité. Par définition, l’investissement libidinal de la collection s’inscrit dans la répétition. Personne n’est collectionneur d’une seule toile ou d’un unique timbre. Le collectionneur accumule aussi les souvenirs. Chaque objet est acquis de manière particulière et selon des modalités qui sont quelquefois autant investies que l’objet lui-même. Quand il l’obtient, le collectionneur est heureux, mais en même temps éternellement insatisfait. Ce qu’il convoite est très personnel. L’objet de sa convoitise n’est pas universel. Un fait qu’il oublie souvent, au point de penser que tout le monde s’intéresse à la même chose que lui ! Disons, pour finir, que la collection est un mode d’expression de sa culture, de sa vie et de ses valeurs.

Est-ce la même chose de collectionner des timbres que des œuvres d’art ?

En tant que psychiatre, et non artiste ou amateur d’art, je pense que les déterminants émotionnels sont à peu près les mêmes. Que vous collectionniez des timbres ou des Vermeer, même s’il est plus simple de trouver les premiers ! Evidemment, le contexte culturel, l’histoire sociale, les prix ne sont pas identiques. Mais le plaisir, l’enjeu et l’orientation libidinale sont les mêmes. L’image sociale est également différente. On va se moquer dans Le Dîner de cons de cet extraordinaire collectionneur de maquettes en allumettes, on se moquera moins de ceux qui ont acheté en nombre des Warhol il y a vingt ans ! Certains objets n’ont pas de plus-value culturelle. Mais, même si cela paraît provocateur, j’ai envie de dire que vous n’enlèverez pas plus facilement une capsule de bouchon de champagne à un collectionneur de cet objet, qu’une toile à un amateur d’œuvres d’art.

La collection est-elle une addiction ?

Non, la collection est un comportement. N’oublions pas : l’addiction on en meurt, ce qui n’est pas le cas de la collection. 73 000 morts par an liées à la consommation de tabac, par exemple. Collectionner fait plaisir. Cela coûte de l’argent, prend du temps, mais personne ne le ferait s’il n’y avait pas une dimension de satisfaction. Mais, comme pour tout comportement, il faut s’interroger sur les conséquences de cette activité. Si votre collection de tableaux vous empêche d’avoir une soirée amicale, familiale, amoureuse…, si elle est le seul investissement libidinal, c’est un problème. Il faut alors avoir le courage de se demander si la collection n’est pas un refuge. Est-ce une fenêtre ouverte ou une persienne qui m’empêche de voir le monde ? Il ne faut pas que la collection rende la réalité de la vie impossible. C’est tout. Pensez à Don Juan ! Le donjuanisme est une forme de collectionnisme, une vraie souffrance pour ceux qui en sont atteints parce qu’ils n’arrivent pas à investir une relation. Là encore, le plaisir est dans la répétition d’une relation et dans l’accumulation. Chaque femme n’est intéressante que parce qu’elle s’inscrit dans un catalogue. Dans la collection, il y a un mouvement perpétuel entre investissement et déception. Ceci dit, il existe des collectionneurs heureux. Evidemment ! Il en va de la collection comme de toute envie : c’est formidable si ça donne un sens, une couleur à la vie. 

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