Semaine de l’art contemporain à Paris – Noël en octobre

Comme chaque année à la mi-octobre, Paris s’apprête à vivre durant une petite semaine à l’heure de l’art contemporain. Autour de l’événement phare incarné par la Fiac, une multitude de foires de taille plus modeste et de manifestations hors les murs promettent aux visiteurs un planning de visite dense et éclectique. Avec Show Off, Slick fut l’une des premières foires à venir ouvrir d’autres horizons. L’année dernière, sa programmation conçue par un nouveau directeur artistique, initiateur notamment des Slick Projects, avait emballé le public. A quelques jours du coup d’envoi de l’édition 2012, prévu ce mercredi 17 octobre, Laurent Boudier a bien voulu se prêter au jeu des questions-réponses.

ArtsHebdo|Médias. – Monteur de décors de théâtre, journaliste, critique, initiateur du Salon du dessin contemporain en 2007. Vous avez un parcours plutôt original. Comment êtes-vous devenu directeur artistique de Slick  ?

Laurent Boudier. – En mars 2009, j’avais organisé à Paris, avec Johan Tamer-Morael, le fondateur de Slick, l’exposition Dessin Exquis – qui a réuni une soixantaine de dessinateurs autour d’un monumental cadavre exquis. Nous nous sommes bien entendus et j’avais envie de travailler de nouveau avec l’équipe. Un peu plus tard, la direction artistique de Slick m’a été proposée, et c’est ainsi que j’ai pris en charge l’édition 2011, qui s’est tenue au Palais de Tokyo. C’est un métier auquel je ne pensais pas du tout me destiner, mais j’y ai vraiment pris du plaisir. Slick est animée d’un réel esprit de famille, les gens sont foncièrement gentils, et j’aime ça.

Que vous apporte l’organisation de foires que vous ne trouvez pas dans l’écriture  ?

Le côté cambouis. Quand vous êtes critique, vous êtes invité à des événements, on vous dit «  j’aime  » ou «  je n’aime pas  », on vous écoute, ou pas… Vous rencontrez beaucoup de monde, de nombreux artistes, mais vous ne pouvez pas prétendre bien les connaître. A un moment donné, j’ai vraiment ressenti ce besoin de mettre cette pratique du goût au service de quelque chose de plus tangible. J’ai commencé par faire de l’édition avec des artistes. Il faut entre six mois et un an pour réaliser un ouvrage, ce qui favorise forcément d’autres relations que celles nées d’une interview de deux heures. Pour le commissariat d’exposition – j’ai quelques projets dans ce domaine pour l’année prochaine – et les foires, c’est un peu la même chose  : votre goût est mis à l’épreuve de notions extrêmement triviales comme l’achat, la vente, ou la critique. Et, même si je ne partage pas cet éventuel avis, on a tout à fait le droit de trouver Slick pas bien  ! La critique, c’est sain.

Vous vous exposez donc au jugement des autres, comme le font les artistes.

C’est bien de passer par le jugement des autres. Il vient du visiteur qui se déplace, mais aussi du collectionneur qui achète. L’un des meilleurs actes de critique vis-à-vis d’un artiste passe par l’achat. Celui-ci est très content d’avoir un article  ; il l’est encore plus quand on lui achète une pièce et, lorsqu’un collectionneur fait un chèque, c’est une manière de lui dire «  votre travail m’intéresse  ». Je ne parle pas ici de spéculation. D’ailleurs, je ne crois pas en l’idée spéculative de l’art développée en ce moment. C’est un peu comme au football, on parle de 50 artistes qui sont spéculatifs, mais le reste ne l’est pas. Aujourd’hui, la plupart des collectionneurs aiment vivre avec l’art. Ils apprécient le contact avec les artistes. La revente reste très anecdotique. Ensuite, mais c’est différent, vous avez le sujet des pièces historiques  : le Graal des collectionneurs actuels, c’est d’entrer en possession d’œuvres entrées ou qui entreront dans l’histoire de l’art. Or, la meilleure façon d’en récupérer, c’est de venir à Slick  ; nous avons toujours des pièces susceptibles de devenir historiques puisque ce sont celles de jeunes artistes  !

Lucie Le Bouder, courtesy galerie 22,48 m2
Feutre, feutre sur papier Layout, recto et verso (29,7 x 42 cm), Lucie Le Bouder@présentée par la galerie 22.48 m2, 2009
Rero, courtesy Backslash gallery
Sans titre (ERROR SYSTEM…), acier et lettres vinyles (90 x 90 cm), Rero@présenté par la Backslash gallery, 2012
Slick a en effet été lancée, en 2006, pour mettre en lumière des talents émergents et offrir un espace de visibilité aux jeunes galeries. Cette ligne est-elle toujours de mise ?

Oui. J’aimerais monter en gamme, mais c’est vrai que le segment qui consiste à travailler avec des jeunes artistes permet de proposer des prix plus raisonnables. En moyenne, car Bernard Vidal va par exemple proposer des tableaux de Kirkeby, qui seront vendus selon leur cote. Je reçois aussi cette année la galerie Jean Fournier et j’en suis très heureux. Cette forme de fusion des générations, de marchands et d’artistes, me plaît beaucoup. Faute d’espace, nous accueillons cinq galeries de moins que l’an dernier – soit 39 –, mais, toute contrainte ayant ses vertus, je pense qu’au final, ça sera mieux  ! Cela permet de resserrer le propos, tout en gardant le principe des Slick Projects, qui consiste à disséminer entre les stands des pièces spécialement conçues pour l’occasion et l’espace.

Comment sont nés les Slick Projects  ?

Dans une foire, il y a en général beaucoup d’œuvres à vendre, mais peu d’incarnations artistiques. Or, pour moi, le meilleur segment de ce genre de manifestation a été initié en 2000 par Art Basel avec ses Unlimited. Je n’ai évidemment pas la place, ni les moyens de proposer des projets de cette envergure, mais l’idée – mise en place pour Slick 2011 – partait de là. Il s’agit avant tout de revenir vers les figures des artistes. Souvent, ils sont là et expliquent leur travail. C’est aussi une bonne manière de proposer à des galeries de faire un choix, de ne promouvoir qu’un de leurs protégés. Chaque Slick Project présente une seule pièce, le plus souvent en volume – mais, parfois, c’est de la peinture ou de la photo –, qui est pensée spécialement pour la foire. Ça donne du dynamisme. Ça évite le côté «  stalles  » que favorise une juxtaposition de stands.

Est-ce vous qui sollicitez les galeries ou bien est-ce l’inverse  ?

C’est un mélange des deux  : elles peuvent poser une candidature, mais il faut aussi leur donner envie de venir. Il y a un vrai travail de connivence entre un directeur artistique et les galeristes participants. De par mon métier de critique, je les connais bien et vice versa  ; ils me voient toute l’année et savent que je ne viens pas juste pour les démarcher, que je connais leur programme.

Slick a fait des émules depuis 2006. Vous sentez-vous en concurrence avec les autres foires parisiennes  ?

Personnellement, j’ai du mal à penser en termes de concurrence. C’est très français d’avoir une vision d’opposant  ! Et puis, on se connaît tous. Je dis toujours, d’ailleurs, que je ne fais pas une foire contre les autres, j’essaie de faire le mieux possible. C’est comme la pâtisserie, je ne fais pas un gâteau contre celui d’en face, j’essaie de faire le plus beau gâteau  !

Armelle Blary, courtesy galerie Marie-José Degrelle
Crâne bleu, Armelle Blary@présentée par la galerie Degrelle, 2012
Sang-Sobi Homme, courtesy galerie 22,48 m2
Soif, bois (40 x 25 x 500 mm), Sang-Sobi Homme@présenté par la galerie 22.48 m2, 2009

Et quels sont les ingrédients clés de votre «  gâteau  » ?

La présentation de jeunes talents émergents et la mise en valeur de leur travail. Je mets un point d’honneur à ce que les œuvres proposées soient de bonne qualité. Et puis, davantage que l’idée des jeunes galeries, c’est plutôt celle des bons marchands qui prime. Il y a aujourd’hui une petite injustice qui fait que, pour diverses raisons, de très bonnes galeries n’ont pas la reconnaissance qu’elles méritent. De la même manière, il existe de jeunes enseignes qui devraient être mieux regardées. Nous ne sommes pas le tremplin que peut être la Fiac, mais j’ai juste envie de les aider dans la mesure de nos moyens.

Qu’est-ce qui a motivé l’exportation de Slick à Bruxelles en 2012  ?

L’année dernière, nous avions été frappés de voir arriver de nombreux collectionneurs belges et du succès rencontré auprès d’eux. Curieux, ils ont un goût très personnel et sont hardis  : si une pièce leur plaît, ils achètent, même si l’artiste n’est pas connu. Cela peut, entre autres, s’expliquer par le fait que les structures publiques sont différentes en Belgique de chez nous, où le système est très maillé  : ici, l’un des arguments récurrents d’un marchand est de faire valoir que son artiste a eu une expo dans un Frac… D’ailleurs, quand vous êtes une galerie, la moitié de votre travail consiste à aller chercher des collectionneurs, l’autre moitié à aller séduire les Frac, pour la petite plus-value que cela peut apporter à celui que vous représentez. En Belgique, rien de tout cela  : il y a les fondations et les collectionneurs.

Etes-vous vous-même collectionneur  ?

Bien sûr, même si je n’ai malheureusement pas les moyens d’un grand collectionneur  ! Je me fais plaisir quand même. Je suis aujourd’hui attiré par des pièces poétiques, plus elliptiques, moins chargées d’un programme qui pourrait être celui d’une peinture pure. Parce que je pense que l’on vit mieux et plus longtemps avec. Ceci dit, je reviens de l’exposition Hopper et si on m’offrait une de ses toiles, je serais évidemment ravi  ! Par contre, ce n’est pas la peine de faire du Hopper en 2012 alors que ça a été déjà fait en 1940. Tous les artistes qu’on aime se défendent, qu’ils soient figuratifs, abstraits ou conceptuels. Il faut cependant que l’idée baudelairienne de la nouveauté agisse dans l’époque.

Comment se sent-on à quelques jours de l’ouverture de «  son  » événement  ?

Moi, j’aime beaucoup quand ça se monte, entre le dimanche et le mardi matin. J’adore ce moment où tous les marchands ouvrent les caisses, accrochent, investissent leur espace, chacun à leur manière. C’est comme de déballer des cadeaux de Noël  ! J’y suis toujours. Et puis, on voit les œuvres  ; il y a toujours des pièces qu’on ne connaît pas, qu’on découvre. L’étape précédente, c’est la relecture du catalogue avant laquelle, finalement, il s’agit presque d’un travail conceptuel  : je commence à comprendre la foire que j’ai montée au moment où je relis les épreuves  ; en l’occurrence, c’était il y a une dizaine de jours seulement. Et là, je me suis dis  : ça va être une bonne foire  !

Laurent Boudier, courtesy Slick Art Fair
Laurent Boudier, directeur artistique de la Slick Art Fair
Caroline Delieutraz, courtesy galerie 22,48 m2
A l’œil nu, feutre sur papier, dessin préparatoire (20.35 x 20.85 cm), Caroline Delieutraz, 2011
Qu’est-ce qu’une bonne foire  ?

C’est quand on parvient à créer certaines tensions. Ce n’est pas quelque chose d’homogène. On en revient à l’image de la cuisine  : il faut que ça tire un peu, qu’il y ait de l’acide et du velouté. Sinon, ça fait un plat sans grand relief. Je passe beaucoup de temps, par exemple, à concevoir les plans pour faire se côtoyer des démarches diversifiées, créer des petits chocs.

Etes-vous sur place tout au long de la manifestation  ?

Pendant la foire elle même, je suis très présent, car soucieux de savoir si ça marche, s’il y a du monde. Je suis un peu le taulier, mais un taulier discret  ! Quand tout se termine, c’est un peu triste, dur, même, quand on voit l’équipe qui démonte, arrache, déchire… En deux heures, on affale tout et c’est fini  ! C’est là que se révèle la convention théâtrale d’une foire. Je pense aussi qu’une manifestation de ce type doit créer des souvenirs, comme au théâtre, justement  : quand vous allez voir une pièce, vous emportez avec vous un moment que vous avez vécu avec d’autres. Or, une foire est un lieu professionnel, marchand, mais aussi un lieu public proposant une exposition collective. Il faut travailler sur cette qualité première d’un événement qui sera fugace, puisqu’il ne dure que cinq jours. Il faut que cela soit soigné. Mon objectif, c’est que les gens soient heureux dans ma foire, galeries comme public. C’est une ambition assez simple, mais j’ai la prétention de croire que l’art peut rendre heureux.

L’agenda bien rempli de l’amateur d’art

Pionnière des foires lancées parallèlement à la Fiac, Show Off ouvre – au Port des Champs Elysées – mercredi 17 octobre, avec Slick, le bal de l’art contemporain à Paris en mettant pour la première fois à l’honneur l’art numérique et les nouvelles pratiques artistiques qui en découlent. Initiée il y a deux ans, la Yia Art Fair invite, quant à elle, le public à découvrir, au Bastille Design Center et le temps d’un week-end – l’entrée les jeudi 18 et vendredi 19 octobre s’effectuant sur invitation –, 25 galeries engagées sur la scène émergente et présentant chacune un artiste de leur choix. La Fiac prend comme à son habitude ses quartiers sous la verrière du Grand Palais et accueille le public à compter du jeudi 18 octobre et jusqu’au dimanche 21. Concentrée sur l’avant garde, l’émergence et la découverte, Cutlog s’installe au cœur de la Bourse du Commerce, près des Halles, elle aussi du 18 au 21. Art Elysées jouera pour sa part les prolongations en occupant les Champs jusqu’au lundi soir, 18 h. N’hésitez pas à nous y rejoindre  : ArtsHebdo|Médias y aura un stand. Bonne balade  !

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