La collection Setari à Vence – Tout un monde

Ettore Spalletti, photo Ch. Waligòra courtesy Château de Villeneuve/Fondation Emile Hugues

Le Château de Villeneuve -Fondation Emile Hugues, installé à Vence dans les Alpes-Maritimes, présente actuellement un dialogue inédit engagé entre plusieurs des œuvres de sa collection et celles réunies au fil des trente dernières années par le couple de collectionneurs italiens Giuliana et Tommaso Setari. «  Grands voyageurs  », ces derniers considèrent la collection comme une odyssée mentale, une vision subjective du monde élaborée au gré d’une exploration attentive du terrain de la création et de liens noués avec ses acteurs. Chaque œuvre marque ainsi le souvenir d’un temps passé avec un artiste, celui d’un repas, d’un séjour, d’une amitié de longue date. Intime conviction est l’intitulé pertinent d’une exposition à découvrir jusqu’au 30 novembre.

Saint-Paul-de-Vence serait exotique – et touristique – tandis que Vence serait ésotérique, nous dit-on. Au charme exquis de Saint-Paul – si l’on excepte l’excès d’échoppes aux coquelicots et affichettes dignes de la place du Tertre, à Paris –, d’où le regard plonge vers le cap d’Antibes, imaginant la silhouette de Nicolas de Staël planer à l’horizon, là où les bleus et les éléments se confondent, s’«  oppose  » le dédale des ruelles étroites de la vieille ville de Vence, pavée et patinée par le temps, à l’ombre de toutes les outrances et scintillements du présent. Le tissu urbain, la circulation troublent nos repères et sens d’orientation et nous emportent au cœur d’une cité qui a encore tout à livrer. A Vence, qui évoque Matisse, Henri Calet – auteur «  ante-célinien  » –, se situe la légendaire galerie Chave où l’on revoit, non sans émotions, les œuvres de feus Henri Michaux, Dado et Philippe Dereux, les gravures de Max Ernst réalisées pour La Ballade du Soldat de Georges Ribemont-Dessaignes. De part et d’autre de l’artère principale ouvrant la voie vers la vieille ville, fleurissent bistrots et restaurants bondés de vacanciers que l’on inviterait volontiers ailleurs, à quelques mètres de là. Nous ne changerons pas le monde, mais l’art y contribue.

La tour carrée du château de Villeneuve (XVIIe siècle), tour de garde datant du XIIe siècle, marque l’emplacement de l’espace d’exposition de la Fondation Emile Hugues. Ouverte au publique en 1992, elle est dirigée par Zia Mirabdolbaghi, par ailleurs commissaire de toutes les expositions temporaires qui s’y déploient. Une œuvre de François Morellet, comptant parmi les donateurs du musée, est apposée sur la façade. Elle sera allumée à la nuit tombée pour nous charmer et rappeler l’esprit singulier qui anime l’artiste. La demeure est massive, épaisse, traversée par une rampe d’escalier dont les balustres marquent de leur dessin le caractère des lieux. Il faudra donc faire fi des bois et de la charpente pour apprécier pleinement la nouvelle proposition d’art contemporain, sélective et hautement diversifiée, déroulée depuis le mois de juin.Promenade contemporaine

Une sélection d’œuvres de la collection Giuliana et Tommaso Setari – décrits par Zia Mirabdolbaghi comme de «  grands voyageurs  », ayant vécu «  dans différentes parties du globe sans jamais perdre leur identité italienne  » – est disséminée à travers les salles du château, invitant le visiteur à vivre une véritable promenade contemporaine où s’épanouissent peintures, sculptures, installations, vidéos, photographies. Vingt-deux artistes sont présentés, notamment italiens  : parmi eux Marco Bagnoli, Bruna Esposito, Mimmo Jodice, Jannis Kounellis, Giulio Paolini, Vettor Pisani, Michelangelo Pistoletto ou encore Ettore Spalletti. A leurs côtés sont mis en lumière de grands disparus – tels Henri Matisse et Sol LeWitt –, mais aussi Sophie Calle, Thierry de Cordier, Pierre Huygue, équitablement représentés dans la collection Setari et dans celle de la fondation. Notons qu’il ne s’agit pas d’un choix visant à sonder les caractères nationaux ou problématiques inhérents à la création péninsulaire des trente dernières années. Le ton est donné par un wall drawing de Sol LeWitt (1927-2007), qui accueille les premiers pas du visiteur et dont la puissance visuelle, l’efficacité transformatrice, faisant oublier les limites de l’architecture et de ses arêtes, nous transporte de manière immédiate vers le point de bascule d’un univers à un autre, du réel au champ et à l’espace soulignés par l’art et les artistes depuis la nuit des temps.

Michelangelo Pistoletto, Vettor Pisani, photo François Fernandez courtesy Château de Villeneuve/Fondation Emile Hugues
Maria Pioppi alla maniera@di Meret Oppenheim (1972), M. Pistoletto, Edipo e la Sfinge (1981), V. Pisani, (de gauche à droite)
En dix séquences et/ou salles réparties sur deux niveaux, le public est invité à traverser les points de réflexion que la création contemporaine explore parmi les plus impérieux pour l’esprit humain. Les limites de l’espace et sa transformation, les supports et les matériaux «  malmenés  » par Michelangelo Pistoletto (né en 1933) constituent la première séquence. L’artiste fondateur du groupe Zoo, en 1967, réalise une œuvre protéiforme qui lie les médiums, les matériaux et renvoie au spectateur le reflet des lieux en utilisant un acier poli qui crée un effet miroir. «  Dans le miroir, la personne qui observe l’œuvre peut reconnaître sa propre identité, ainsi que d’innombrables possibilités de rencontrer les images d’autrui  », explique-t-il. L’effet de perdition dans un espace modifié agit et rappelle que l’art contemporain a pour caractère de nous faire éprouver physiquement l’œuvre, qui constitue une expérience. L’objet en tant qu’image résiduelle du réel se situe de l’autre côté des miroirs employés par Michelangelo Pistoletto. Les pièces d’Ettore Spalletti (né en 1940) sont disposées dans l’espace en une perspective leur offrant de livrer leurs qualités poétiques et physiques  : les cubes d’albâtre avec impasto de couleurs (Scatola di colore, 1991) diffusent comme par miracle leurs couleurs naturelles. L’objet au service du concept est abordé à travers la présentation des travaux de Bertrand Lavier (né en 1949) et de Luciano Fabro (1936-2007), après avoir traversé les signes colorés en mouvement peints par Carla Accardi (1924-2014) et observé, entre deux fenêtres du musée, la photographie de Günter Förg (1952-2013) de La villa Malaparte de Capri (1990) ouvrant sur un paysage méditerranéen.

Montrer sans affirmer

Au second niveau, sont évoquées des problématiques qui nous relient davantage au ciel et aux étoiles. La religion et le sacré s’annoncent dans une chapelle improvisée, dominée par le Crucifix ornithologique (1988) de Thierry de Cordier (né en 1954), où s’établit un dialogue entre Sophie Calle – née en 1953 – (Mother and Father, 1990) et Henri Matisse (Esquisses pour la Chapelle du Rosaire). L’interrogation mystique, symbolique, scientifique du mouvement du monde, à travers les œuvres de Pierre Huyghe (né en 1962), Mario Merz (1925-2003) et de Jana Sterbak (née en 1955) – February, 2006 – constituerait presque une tentative de capter l’énergie cosmogonique qui nous anime et fait tourner la planète. Les architectures – quatre projets de façades d’église – de Luciano Fabro, livrent toutes leurs valeurs plastiques et agissent comme un nouvel accès possible vers un espace inédit et sans limites, avant de vivre la fin de l’objet comme icône, avec sa déconstruction à travers l’iconoclasme délicieux de Giulio Paolini (né en 1940), et d’observer – peut-être – un peu de ce qu’il restera de notre monde finalement voué à l’ininterprétable grâce à Mimmo Jodice (né en 1934) et Michael Rakowitz (né en 1973).

L’exposition montre sans affirmer, propose avec subtilité et laisse le regardeur libre d’éprouver, de comprendre ce qui par intime conviction aurait autant motivé l’acquisition que le choix de l’œuvre. Les explications des collectionneurs, quelques lignes écrites par les artistes eux-mêmes rythment notre promenade dans le cadre de laquelle on se souvient qu’intime est également le rapport à l’œuvre d’art, qui livre toujours en secret l’écho de sa signification. Jeu de construction, accès conceptuels, dialogue entre le passé et le présent finissent par nous laisser entendre que chaque période a eu et diffusé ses productions les plus novatrices et que le temps joue sur la notion de nouveauté un rôle tout à fait relativisant. Le choix se veut délicat, offrant au public de l’arrière-pays niçois et d’ailleurs une sélection extrêmement fine et cultivée d’œuvres composant une balade, là où les artistes se perdent et nous invitent à nous retrouver. En sortant, le frêne peint autrefois par Chaïm Soutine nous tend les bras et livre en majesté, face à l’œuvre de François Morellet, sa beauté séculaire.

Bruna Esposito, photo François Fernandez courtesy Château de Villeneuve/Fondation Emile Hugues
Verba volant@(Collection Giuliana et Tommaso Setari), Bruna Esposito, 1990

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