Art Collector – La parole aux collectionneurs

Karine Rougier_Curiosites

Lancé il y a exactement deux ans, Art Collector entend promouvoir de jeunes artistes français grâce à l’implication active de leurs collectionneurs, en collaboration avec leurs galeristes. Chaque année, un comité de sélection élit deux à trois lauréats dont le travail est mis en avant à la fois dans le cadre d’une exposition et par le biais d’un catalogue. Après Iris Levasseur, Jérémy Liron et Christine Barbe en 2012, Clément Bagot et Karine Rougier ont été plébiscités en 2013. La jeune femme est l’invitée, à partir d’aujourd’hui et jusqu’au 26 septembre, du Studio Patio Art Opéra, à Paris. Elle y présentera des toiles et dessins récents ainsi que des œuvres plus anciennes, prêtées par des collectionneurs, l’ensemble permettant d’appréhender au plus près l’évolution de sa démarche. Le projet Art Collector a pour initiateurs Evelyne et Jacques Deret. Elle est psychothérapeute et formatrice – notamment auprès des personnels dédiés à la petite enfance –, après avoir passé une grande partie de sa carrière dans les Ressources humaines ; lui a été chef d’entreprise, aujourd’hui à la retraite. Tous deux sont très engagés dans le monde associatif. Entretien croisé autour d’une passion commune.

ArtsHebdo|Médias. – Quels ont été les prémices de votre appétit pour l’art contemporain ?

Evelyne et Jacques Deret
Evelyne et Jacques Deret.

Evelyne Deret. – De mon côté, tout a commencé à Arras, il y a plus de 25 ans avec une femme qui avait affiché sur sa fenêtre des personnages d’enfants dessinés de dos. Ils regardaient un manège, une porte de voiture… On ne pouvait pas savoir si cela les menait au rêve ou au contraire à la peur ; toute une gamme de sentiments était possible à imaginer. Je lui en ai acheté deux, trois, puis quatre. Ensuite, comme je le fais encore aujourd’hui après avoir acquis quelques œuvres, je lui ai passé commande d’un tableau. Je le souhaitais autour de notre fils, qui avait deux ans. Elle l’a représenté en train de regarder de dos un avion en partance. J’ai bien hésité avant de l’acheter, car la situation ne me semblait pas plausible – il tenait alors à peine debout… –, mais aujourd’hui, cette œuvre est toujours dans mon bureau.
Jacques Deret. – Pour moi, c’est très différent, il n’y a pas vraiment de souvenir personnel. Ma confrontation, elle s’est surtout faite avec l’urbain – ce qui m’attirait chez Vasarely, par exemple, ou chez Cruz-Diez, c’était le travail qu’ils menaient dans les villes. J’ai toujours été très intéressé par l’architecture, par le métier même d’architecte, sans lequel je ne serais peut-être jamais arrivé à l’abstraction et à l’art…. Beaucoup de gens m’ont d’ailleurs dit qu’en tant que chef d’entreprise, je m’étais conduit comme un architecte. Quant à la première œuvre que j’ai achetée, il s’agit d’une toile d’un artiste italien, Persini, une œuvre abstraite, très structurée, m’évoquant une sorte de bateau fantôme. Mon fils veut absolument me la piquer, mais je n’arrive pas à m’en défaire !

Comment passe-t-on du statut d’amateur à celui de collectionneur ?

J. D. – D’un côté, il y a l’accumulation d’œuvres : à un moment donné, au bout de dix ans, quinze ans d’achats, on se dit qu’on est sans doute devenu collectionneur, même si je reste gêné par une certaine connotation négative entourant le terme…. C’est aussi une question de structuration de sa collection : aujourd’hui, je peux en parler comme d’un ensemble complètement cohérent, et faisant partie d’un univers, ce qui n’était probablement pas le cas il y a dix ans.
E. D. – Je continue de préférer le terme d’amateur… Ce qui a changé, c’est qu’on voyage plus, l’art nous amène à aller plus souvent qu’avant dans des salons. Il y a une éducation de l’œil qui se fait. C’est comme l’oreille, le goût, le fait d’aller voir aiguise. Aujourd’hui, je sais que j’ai un œil. Et lorsque j’ai un coup de cœur, j’achète. Je suis par ailleurs d’accord avec la nécessité de structurer sa collection avec des pièces maîtresses.

Vous avez chacun vos goûts. Qu’est-ce qui caractérise vos collections respectives ?

J. D. – Chez moi, c’est facile : cela part, donc, de l’architecture. Le bâti, tout ce qui se trouve dans l’espace m’intéresse. J’ai donc très vite été attiré par les constructivistes, l’abstraction géométrique, l’art optique, la lumière, la cinétique… Ma collection s’est enrichie autour de cet univers là, avec un certain nombre d’artistes de référence – parmi lesquels François Morellet, Kees Visser ou Vera Molnar –, mais ce que j’aime, c’est partir à la découverte, en France ou ailleurs, de jeunes artistes qui renouvellent ces courants, qui avancent dans cet univers. Je pense à Esther Stocker, Julien Crépieux, Clément Bagot – l’un de nos lauréat 2013 – ou encore Claire Chesnier… Je sais qu’il y a quelque part de jeunes plasticiens que je ne connais pas encore, que la quête n’est pas terminée. C’est génial, cette perspective de pouvoir découvrir des artistes vivants qui vont vous surprendre !
E. D. – De mon côté, il n’y a que du figuratif – et quelques pièces qui peuvent être abstraites, mais qui renvoient à du mouvement. Toutes évoquent des problématiques féminines, mais pas féministes : ça parle de la puissance féminine, d’un univers féminin, enfantin ou pas, et il y a souvent une dimension d’impertinence ; cela renvoie à des images très personnelles, qui me sont propres d’emblée. On pourrait parler de rencontre, de retrouvailles. Je m’intéresse à la photographie, la gravure, la sculpture et le dessin. Mais, ce n’est pas tant le média qui compte, c’est vraiment la thématique. Ensuite viennent la méthode et le trait ; car il n’y a pas à tergiverser, le trait dit ou il ne dit pas. Iris Levasseur, Karine Rougier, mais aussi Pat Andrea et Françoise Petrovitch comptent parmi ceux que j’aime. Il y a également un autre volet qui est celui de la folie, telle que l’abordent, par exemple, Laurence Demaison ou Daniel Schlier. Mais, ceux-là sont dans mon bureau, car Jacques n’aime pas les voir !

De plus en plus de collectionneurs décident de montrer leur collection, ouvrent des lieux à cet effet. Ce n’est pas votre cas, pourquoi ?

Iris Levasseur, courtesy Art Collector
Vue de l’exposition d’Iris Levasseur au Studio Patio Opéra en juin 2012.

J. D. – On aurait pu, en effet, décider de faire ça. De nous présenter en tant que couple de collectionneurs qui ont fait des choix différents et auraient envie de les montrer. C’est aussi une forme de partage. Mais ce n’était pas du tout l’esprit de notre démarche. On ne s’est jamais positionnés en disant « le plus important, c’est de montrer notre collection ou de décerner un prix ». Je ne crois pas, d’ailleurs, qu’on ait la légitimité pour faire cela. Par contre, je pense sincèrement que le collectionneur joue un rôle dans le travail des artistes et son évolution. Et c’est de ce rôle dont il s’agit ici.
E. D. – Surtout, il est important d’être présent dans la période où l’artiste a le plus besoin de se sentir conforté et soutenu. C’est-à-dire, quand il commence à vendre. Quand il est « arrivé », ses besoins changent.

Comment se traduit cette présence ?

J. D. – On ne se contente pas d’acheter, ni de les mettre en avant par le biais d’Art Collector, on les suit, ils font partie de notre vie. Il y a une espèce de connivence, un lien qui se crée avec les artistes et, pour nous, c’est très important de faire valoir cette notion de partage et de soutien.
E. D. – Pour ma part, je me rends à tous les vernissages des artistes de nos collections, je vais à toutes les manifestations, même si elles sont à Pétaouchnok ! J’essaie de relayer leur actualité sur le site d’Art Collector et sur Facebook. Je fais du « buzz » pour eux ! Ce sont autant de façons d’être systématiquement présents. On n’achète pas tout le temps, mais on est là et les artistes, auprès desquels nous nous sommes engagés, savent qu’ils peuvent compter sur nous. Par ailleurs, faire la promotion de quelqu’un que j’aime, me décarcasser pour lui, j’adore ça, même si, parfois, ça frise la mauvaise foi !

Comment fonctionne Art Collector ?

J. D. – Nous avons tout d’abord un comité de sélection. Il n’a pas un grand historique, mais le deuxième comité était déjà différent du premier : c’est une volonté que nous avons d’en renouveler chaque année un tiers et de garder toujours un équilibre entre collectionneurs et personnalités du monde de l’art. On les réunit en octobre, à Paris, au moment de la Fiac. Evelyne et moi proposons des artistes de notre collection et chacun des membres du comité peut proposer un artiste de son choix qui soit dans ce créneau « émergent » ou en « milieu de carrière ». Les artistes sélectionnés sont exposés l’année suivante une dizaine de jours et nous prenons en charge un catalogue.
E. D. – On leur donne un coup de pouce qui leur offre de la visibilité, c’est un peu comme un tremplin. Mais, on reste vraiment dans cette idée de jeunes artistes qui sont déjà un petit peu épaulés par une galerie, laquelle a réussi à les exposer et à vendre leurs travaux à au moins une quinzaine de collectionneurs. Ceci dit, s’ils n’ont pas de galerie et que je les aime beaucoup, je cherche pour eux !

Pourquoi est-il si important que les nominés soient déjà dans des collections ?

E. D. – Parce que le principe de l’exposition que nous leur offrons, c’est de réunir des œuvres récentes et d’autres plus anciennes qui ont été acquises. Or, il nous faut trouver au moins cinq collectionneurs qui acceptent de se départir d’une œuvre pendant une vingtaine de jours, et ça, ce n’est pas gagné ! Il y en a qui ne se sentent pas concernés, d’autres qui ont peur que l’œuvre soit abîmée, etc. Cela m’est d’ailleurs arrivé avec une toile d’Iris Levasseur : il a fallu la décadrer et la recadrer plusieurs fois de suite, car elle ne rentrait pas dans les lieux… Mais pour moi, ça fait partie de la vie d’une œuvre.

Pourquoi avoir voulu prendre en charge la réalisation d’un catalogue ?

E. D. – Ce qui nous intéressait, c’était de faire valoir un artiste, non pas uniquement par rapport à notre goût, mais par rapport à des choix que nous faisons en tant que personnes. Le catalogue permet de contribuer à la promotion de l’artiste, tout en faisant valoir ces choix. Parmi eux : le fait de donner la parole à chacun des collectionneurs ayant accepté de prêter une œuvre.
J. D. – Nous leur demandons, d’une certaine manière, de s’engager eux aussi un peu en écrivant quelque chose dans le catalogue – même si cela reste parfois anonyme –, afin d’expliquer le sens qu’un travail particulier a eu pour eux.

Collectionner va donc de pair avec une forme d’engagement ?

Jérémy Liron, courtesy Art Collector
Vue de l’exposition de Jérémy Liron au Studio Patio Opéra en septembre 2012.

J. D. – Notre positionnement en tant que collectionneurs, comme Evelyne l’a bien défini un jour, c’est d’être des collectionneurs citoyens : c’est-à-dire qu’on se donne le droit de ne pas se cantonner au rôle d’acheteurs. On a des partis pris qu’on a envie de faire partager de façon professionnelle et visible. Or, cette façon de voir les choses est quelque peu nouvelle en France, alors qu’en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas ou en Suisse, les collectionneurs s’impliquent, s’engagent, voire prennent des risques pour les artistes qu’ils aiment. Chez nous, il y a des prix, décernés par des institutions ou des groupes de collectionneurs – certains formidables d’ailleurs ! –, mais ça s’arrête plus ou moins là. L’idée d’Art Collector est donc née d’une réflexion sur le rôle des collectionneurs en France, d’où notre choix de promouvoir des artistes français – même si nos collections comprennent aussi des étrangers –, mais peut-être que cela évoluera…
E. D. – Pendant trois ans, en tout cas, on ne bougera pas ! Il est vrai que quand on découvre de jeunes artistes, dont le travail nous parle, on a forcément envie de les encourager. Et l’acte d’achat n’a pas la même valeur lorsqu’il s’agit d’un François Morellet ou d’un Pat Andrea – dans ce cas, c’est davantage une question d’appropriation – : pour les jeunes, c’est un réel soutien, on participe à les faire vivre. S’engager, ça peut aussi se traduire par des commandes, ou une aide à la production ; en gravure, par exemple, j’achète des plaques.

Faites-vous attention au marché ou pas du tout ?

J. D. – On nous a en effet déjà demandé si nous n’avions pas lancé Art Collector pour valoriser nos artistes. Franchement, non ! Mais, en même temps, je suis réaliste : je sais que les choses se passent dans le cadre d’un marché, avec des enjeux. Et puis, je garde un œil sur le marché, parce que mon côté « homme d’affaires » me rend attentif à ces choses, mais, ce n’est vraiment pas ça qui nous guide.
E. D. – On n’a pas monté cette collection pour spéculer, mais pour se faire plaisir. En espérant que les artistes gagneront de l’argent pour eux-mêmes d’abord.
J. D. – Tout ça pour dire qu’Art Collector, c’est simplement comment faire partager notre joie de collectionneur, en soutenant ces artistes qu’on aime et en sortant quelque peu de ce cadre français qui reste encore souvent trop institutionnalisé. Nous, nous voulons montrer qu’il y a aussi du plaisir dans cette démarche de l’art contemporain, qu’il n’y a pas que de l’argent, qu’il y a des personnes, et du sens qui est donné au travail des artistes. Tout cela constitue le cœur de notre projet.

L’univers étrange et familier de Karine Rougier

Karine Rougier, courtesy galerie Bertrand Baraudou
Dessin de la série Curiosités, Karine Rougier, 2012.

S’appuyant sur un trait à la fois puissant et précis, Karine Rougier nous entraîne au cœur d’un monde peuplé d’êtres étranges, voire inquiétants, et pourtant familiers. Au crayon, à l’aquarelle ou aux feutres, ses dessins dévoilent des histoires à tiroirs, où la métamorphose vient rendre complices réel et fantastique. Des travaux qui « ont d’emblée retenu mon attention, écrit Evelyne Deret. Le furieux mélange de préciosité et de délire du trait dans son déploiement sur le papier m’y est apparu puissant et jouissif. Avec Karine Rougier, on voit au tout premier coup d’œil des dessins éparpillées sur des papiers divers : presque lisses ou pleins de grands carrés blancs, ou bleus ou bistres… Mais il faut s’en approcher, car il se passe quelque chose : des histoires se déploient à bas bruit dans des chuchotements qui exigent de la présence et de la proximité. » L’exposition proposée dans le cadre d’Art Collector réunit des œuvres sur papier et sur toile réalisées depuis 2008, pour constituer une sorte de monographie non exhaustive de la jeune artiste.

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