Hommage à Cy Twombly – Sur les bords envoûtants de la Méditerranée

Cy Twombly, courtesy Gagosian gallery

Dessinateur et peintre, mais aussi sculpteur et photographe, Cy Twombly est l’auteur d’une œuvre inclassable, dense et éclectique, qui aura marqué de son empreinte plus de soixante années d’histoire de l’art. Une œuvre en perpétuelle mutation, porteuse d’un langage visuel unique qui suscita cependant longtemps perplexité et controverse, tant parmi le public que la critique. Cosmopolite et passionné d’antiques, l’artiste américain avait choisi l’Italie pour terre d’adoption. Elle était une base, un refuge d’où il rayonnait d’un pays à l’autre. Il s’est éteint à 83 ans, des suites d’un cancer, le 5 juillet dernier à Rome, au terme d’une vie toute entière placée sous le signe du mouvement et de la découverte.

«  Les paysages sont parmi les choses que je préfère au monde. N’importe quel type de paysage est pour moi un stimulant.  » Ces mots, confiés en 2000 à David Sylvester (Art in America) lors d’un des rares entretiens accordés par cet artiste réservé, participent sans nul doute à expliquer ce besoin vital qu’avait Cy Twombly de multiplier et varier ses lieux de résidence, d’existence comme d’inspiration. Lorsqu’il décide dès 1957 de s’installer en Italie, il ne s’agit pas, loin de là, de renier son pays natal, mais d’élargir simplement ses horizons, d’enrichir la gamme de paysages qui peuplent son univers intime tout en se rapprochant de cette Méditerranée, berceau de notre histoire et de nos mythes sur lesquels il a toujours appuyé ses recherches esthétiques.(«  Je suis un peintre méditerranéen  »(1), affirmait cet Américain qui ne s’est jamais senti plus «  expatrié  » en Italie qu’il ne l’était sous les traits du jeune provincial «  monté  » du Sud à New York ou, à l’inverse, sous ceux du membre de l’avant-garde new-yorkaise revenu jouir de sa campagne natale.

Né en 1928, Cy Twombly grandit à Lexington, petite ville située au cœur de l’Etat de Virginie. Un territoire à l’identité forte dont il restera imprégné, tout comme le marquera le souvenir affectueux et chaleureux de la nounou noire qui l’élève et lui offre ses premières leçons de vie. Son père, ancien lanceur renommé de baseball, assume diverses responsabilités au sein du département sportif de l’université Washington and Lee de la ville. Ses deux parents étant originaires du nord-est du pays, les vacances ont souvent pour cadre la côte sablonneuse et bordée de criques du Massachusetts. L’enfant s’y prend d’affection pour les bateaux qu’il passe de longues heures à observer. Ils deviendront l’un des motifs récurrents de ses toiles.

Il est aussi, et déjà, un insatiable lecteur qui écume les rayons des bibliothèques, y nourrissant son imaginaire avant de dessiner ses rêveries sur ses cahiers d’écolier. Contrairement à l’instituteur qui n’adhère que rarement à cette forme d’expression, ses parents l’encouragent à poursuivre dans la voie artistique. Pendant quatre années, l’adolescent suit avec assiduité les cours de Pierre Daura, peintre espagnol installé depuis le début de la Seconde guerre mondiale à Lexington, dont est originaire sa femme. L’artiste lui enseigne la peinture européenne moderne ; son influence sera décisive sur le cheminement de l’élève. Dans le même temps, Cy Twombly développe sur les bancs du collège puis du lycée une passion pour l’Antiquité, dont les dieux et les héros inspireront bientôt nombre de ses œuvres, au même titre que les vers de ses poètes favoris.

Courtesy Gagosian gallery
Cy Twombly

Son éducation artistique se poursuit, marquée par la diversité des lieux fréquentés et des personnes rencontrées. Une première année à Boston est ainsi placée sous le signe de l’expressionnisme allemand, même s’il se familiarise également avec le Dadaïsme et le Surréalisme et s’intéresse aux démarches singulières de Giacometti et de Dubuffet. L’année suivante, en 1949, il intègre le tout jeune département artistique de l’université Washington and Lee, avant de repartir, bourse d’étude en poche, pour l’Art Students League de New York, épicentre foisonnant du renouveau culturel américain de l’après-guerre. Cy Twombly déambule de galerie en galerie, s’abreuvant avec enthousiasme aux cimaises de l’avant-garde de l’époque. Il est attiré par les œuvres de Mark Rothko, Jackson Pollock ou Robert Motherwell, découvre celles de Willem de Kooning et de Franz Kline. De sa rencontre avec Jasper Johns et Robert Rauschenberg naît une amitié au long cours. Le second l’incite à le suivre, en 1951, au célèbre Black Mountain College, en Caroline du Nord, véritable havre d’expérimentation et d’échange artistiques au beau milieu d’une nation de plus en plus conservative à mesure qu’elle s’enfonce dans la guerre froide. De nombreux artistes de la scène new-yorkaise s’y relaient, en résidence ou en tant qu’enseignants – Franz Kline, Robert Motherwell et John Cage sont cette année-là des leurs –.

La ligne pour fil conducteur

En ce début des années 1950, et à l’instar d’autres jeunes de sa génération, Cy Twombly s’interroge sur le rapport entre texte et image, cherchant à franchir chaque passerelle qu’il découvre. Pour lui, la question de la figuration opposée à l’abstraction ne se pose tout simplement pas. Ses premiers travaux sont dominés par des noirs, des gris, des bruns et des blancs. La couleur viendra plus tard, survenant d’abord sous forme de tâches apposées ça et là avant de gagner en assurance pour finalement s’imposer dans ses œuvres les plus récentes. Déjà, la ligne, au tracé courbe et tranquille ou bien tendu et impétueux, s’annonce comme fil conducteur.

A 24 ans, fort d’une nouvelle bourse octroyée par le musée des Beaux-arts de Virginie, l’artiste s’embarque pour son premier périple européen. Robert Rauschenberg est du voyage. Ensemble, ils parcourent pendant huit mois tour à tour l’Italie, le Maroc, l’Espagne et la France.

A leur retour, la New-yorkaise Eleanor Ward leur ouvre les portes de sa galerie Stable : l’accueil est à ce point frileux qu’elle préfèrera retirer le livre d’or de son pupitre… La perplexité du public américain comme de la critique restera vive de longues années, sans pour autant faire dévier Cy Twombly du chemin entrepris. 1953 est aussi l’année de ses obligations militaires, qu’il remplit au sein du service du chiffre de l’armée américaine. La nuit, il s’essaie au dessin automatique à l’abri de ses couvertures ! Observateur attentif des différents courants qui se développent alors, sensible à l’abstraction comme à la gestuelle de l’«  action painting  », il s’en inspire et, résistant à toute affiliation, développe sa propre démarche au gré d’une quête toute personnelle.

Cy Twombly, courtesy Robert Rauschenberg Foundation Collection
Min-Oe, Cy Twombly, 1951
Cy Twombly, courtesy Gagosian gallery
Untitled VII (Bacchus), Cy Twombly, 2005
A l’été 1957, il traverse de nouveau l’Atlantique pour rendre visite à une amie installée près de Rome. L’Italie, sa lumière si particulière et sa douceur de vivre s’imposent à lui comme une évidence : c’est là qu’il passera désormais la plus grande partie de son existence, tantôt à Rome, tantôt à Gaète, sur la côte tyrrhénienne. Il y rencontre Tatiana Franchetti qu’il épouse à New York en 1959 ; son fils Cyrus Alessandro, qui deviendra peintre à son tour, naît en décembre de la même année à Rome.

Quand il n’est ni en Italie, ni aux Etats-Unis – à New York ou à Lexington, où il aime revenir occuper un atelier quelques semaines par an – Cy Twombly part à la rencontre d’autres cultures, sillonner des paysages inédits, expérimenter de nouvelles sensations qui viennent enrichir son appréhension du monde et alimenter son imaginaire. Les voyages s’enchaînent au rythme des saisons et son travail s’accorde aux lieux investis. Cuba et le Mexique, l’Egypte et le Soudan, la Grèce, l’Allemagne, la France ou les Pays-Bas sont quelques-unes des contrées traversées lors de ses incessants va-et-vient, au gré desquels se forge une œuvre dense et éclectique. Sculpture et peinture tour à tour transcrivent ses pensées toujours nourries de lectures et de poésie. «  J’aime les poètes car je peux trouver chez eux des expressions concises, explique-t-il. (…) Le plus formidable d’entre eux à utiliser était Rilke, à cause de sa faculté narrative, il parle de l’essence des choses. Je cherche toujours à retrouver cette forme d’expression.  »(2)

Faisant fi des frontières imposées entre les disciplines, l’artiste mêle l’écrit – il reprend des noms et des phrases retenus – au dessin et à l’art pictural, juxtapose la légèreté du crayon à l’épaisseur de la peinture. «  Les vers ont beaucoup d’influence sur les toiles. Ils donnent de l’emphase.  » Avec eux, il décline son thème de prédilection, celui du temps qui passe, et travaille les notions d’effacement et de perte.

«  TW dit à sa manière que l’essence de l’écriture, ce n’est ni une forme, ni un usage mais seulement un geste, le geste qui la produit en la laissant traîner », dit de lui Roland Barthes(3). Au fil du temps, ses toiles aux allures de palimpsestes, initialement couvertes de gribouillages, griffures et éraflures témoignent d’une plus grande amplitude du geste. Forme et contenu, texte et image sont à jamais inextricablement liés. La couleur prend le dessus et accompagne des motifs simples que l’on devine floraux. D’Archiloque à Valéry, en passant par Keats, Eliot ou Rilke, la poésie demeurera la clé de voûte de ce langage métaphorique unique et «  inimitable  » – selon Barthes –, puisé sur les bords envoûtants de la Méditerranée.

Cette année, Cy Twombly présentait son œuvre photographique dans le cadre de la Collection Lambert, à Avignon. Intitulée Le temps retrouvé, l’exposition ouverte jusqu’au 30 octobre est l’occasion pour le public de renouveler la lecture de cette œuvre foisonnante, puissante et émouvante.

(1 et 2) Propos tenus en 2008 lors d’un entretien avec Nicholas Serota, alors directeur de la Tate Modern (Londres) qui accueillait une rétrospective de son œuvre.

(3) Roland Barthes signe la préface du catalogue raisonné des œuvres sur papier de Cy Twombly – les deux hommes se sont rencontrés en mai 1977 – publié par le galeriste français Yvon Lambert en 1979.

Cy Twombly, courtesy Gagosian gallery
Untitled, Cy Twombly, 2001

Quelques dates

1951 : Première exposition à New York à la galerie Kootz grâce à l’appui de Robert Motherwell.

1957 : S’installe en Italie, où il a exposé dès 1953 à Rome.

1968 : Première exposition dans un musée américain, à Milwaukee dans le Wisconsin.

1995 : Inauguration à Houston, par la Collection Ménil et la Fondation Dia, d’un musée conçu par l’architecte Renzo Piano et dédié à son œuvre.

2001 : Reçoit le Lion d’or de la Biennale de Venise en 2001 pour Lepanto, peinture monumentale de douze panneaux, désormais présentée de façon permanente au musée de Brandhorst à Munich.

2010 : Conçoit un plafond de 400 m2 surplombant la salle des bronzes antiques grecs du Louvre.

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