Julien Salaud à Saumur – Le chamane et l’universel

Julien Salaud, courtesy Caves Ackerman

Premier lauréat de La Résidence Ackerman + Fontevraud La Scène, Julien Salaud présente, non loin de Saumur, une installation intitulée Fleuve céleste propice à tout désir de flânerie poétique ; où l’on se surprendra à rêver d’une géographie antédiluvienne. Cette œuvre monumentale s’épanouit sur les parois et voûtes d’une nef naturelle située à vingt-cinq mètres sous terre. Inaugurée le 2 avril, elle restera en place jusqu’en 2018.

Julien Salaud, courtesy Caves Ackerman
Fleuve Céleste (détail), Julien Salaud, 2015.

Agé d’à peine 38 ans, exposé à Paris par Suzanne Tarasiève, Julien Salaud s’est notamment distingué par une participation couronnée au Salon de Montrouge – lauréat du prix Montrouge 2010 –, par une installation au palais de Tokyo en 2012-2013 et par une exposition en cours, déjà remarquée, au Musée de la Chasse et de la Nature dans le IIIe arrondissement parisien. En 2012, l’artiste imagine une première caverne : l’installation, sublime, intitulée Grotte stellaire, lui est inspirée par les théories de Chantal Jègues-Wolkiewiez, ethno-astrologue soulignant que la disposition des animaux sur les parois de la grotte de Lascaux pourrait correspondre à la disposition des étoiles formant les constellations. Le « zodiaque » de Julien Salaud est alors composé de biches et de renards courant inlassablement le long de la paroi. Avec Fleuve Céleste, celui-ci signe une nouvelle réalisation qui s’intègre d’ores et déjà dans le panthéon des installations immersives monumentales, dont les principes furent posés au début des années 1960, résultant d’une volonté de s’émanciper du cadre traditionnellement réservé à l’art pictural et de créer de nouvelles illusions à l’aide de matériaux donnant à l’art sa dimension expérimentale. Qu’il s’agisse de la pratique qu’en ont fait le collectif du GRAV, James Turrell ou Anish Kapoor, la lumière a toujours joué dans cet art un rôle essentiel. L’ensemble doit permettre au « regardeur » de faire l’expérience de l’œuvre ; une expérience physique et bouleversante, de rupture avec le réel. Le pari est, ici, tenu. On quitte le Fleuve céleste enchanté et transporté.

45 kilomètres de fil

Les figures et les chimères tautologiques, que l’artiste explore également dans le cadre de performances en milieu naturel, se meuvent aujourd’hui sur de nouvelles parois et sont elles aussi formées par un réseau de fils de coton ; 45 km orientés à l’aide de plus de 65 000 clous en acier inoxydable plantés dans la roche. L’ensemble est éclairé par des ultraviolets qui transforment la texture minérale de la salle souterraine, comme si elle était intégralement couverte d’un tissu velouté qui unifie l’ensemble et permet de faire ressortir le « dessin » d’un fleuve s’écoulant au-dessus de nous, livrant sa nature en mouvement. La vie qu’il alimente est formée par une articulation de motifs géométriques, de figures anthropomorphes et animalières, inconscientes de nos présences passagères, s’épanouissant sur plus de 60 mètres de long et sur six à sept mètres de hauteur et de largeur. Ces groupes de figures indépendants les uns des autres, unis par le même mouvement, établissent sous nos yeux ébahis, par l’ampleur du travail et du résultat, une correspondance avec quelques-unes des grandes icônes de l’histoire de l’art qui renseignent peut-être sur l’esprit éminemment cultivé de son créateur.

Julien Salaud, courtesy Caves Ackerman
Fleuve Céleste (détail), Julien Salaud, 2015.

Au-dessus de l’entrée, un ensemble de maisons stylisées rappelle le caractère élémentaire des graffitis pariétaux et la malice inhérente au dessin d’enfant ; au centre de la voûte, une énorme carpe représentée de face, en raccourci, évoque immanquablement les poissons bondissant hors de l’eau caractéristiques des estampes japonaises. Un faune exécutant un pas de danse à l’arrêt sur la paroi de droite – presque en entrant –, renvoie aux photographies de Vaslav Nijinski effectuant quelques pas du ballet L’après midi d’un faune de Claude Debussy, interprété à Paris en 1912. Ces clins d’œil visuels ravissent, mais se laissent toutefois rapidement oublier, le visiteur étant totalement gagné par la féérie qui agit dès l’instant où l’on franchit le seuil de l’espace conquis par l’artiste. Dépassé par l’immensité, attiré dans une direction, puis une autre, au rythme du mouvement des figures actionnées par un martin pêcheur tirant les fils d’une destinée heureuse, il est embarqué loin de tout récit, là où l’art de la représentation figurée s’émancipe de la narration et parle directement à l’âme, en secret.

Julien Salaud propose à travers cette œuvre une balade d’un genre nouveau, au cœur d’une nature en mouvement, active en marge de notre règne. Si cette dernière vient au devant de l’Homme, naissent par ailleurs des chimères qui rappellent l’individu dans un complexe immensément plus vaste que ces horizons qui sont les nôtres aujourd’hui et lui promettent l’harmonie. Cette question de la relation que l’homme entretient avec son environnement originel, de la rencontre avec les règnes animal, végétal, minéral dans une perspective d’hybridation esthétisante, au-delà de toute jouissance mortifère, est un thème peu abordé de la jeune création contemporaine, si l’on excepte l’omniprésence de ces préoccupations chez quelques aînés comme Jan Fabre et Art Orienté Objet.

L’art du dessin renouvelé

Chez Julien Salaud, cette réflexion passe par l’art du dessin renouvelé, c’est-à-dire totalement émancipé de sa pratique traditionnelle qui métamorphose ses principes et lui permette d’accéder à l’immensité. Qu’il s’agisse des dessins automatiques, des parures perlées dont il couvre les corps d’animaux naturalisés, constituant une des matières premières d’une œuvre vouée à de plus grands espaces encore, le trait toujours mobile ou tendu forme la base de ce qui, dans son œuvre prend des apparences de légendes animalières, qui ne célèbre rien d’autre que le vivant et divinisant, peut-être, à nouveau la figure emblématique du dieu Pan, seule « être » capable de réanimer les biches et les chevreuils, les renards et les hiboux, parés comme on embaumait certains animaux eux aussi candidats à l’éternité chez les Egyptiens et dans certaines sociétés de la civilisation précolombienne.

Le fil et l’animal constituent les invariables d’une œuvre dressant le portrait d’un genre humano-animal inédit, l’Universel. Elle livre discrètement, depuis quelques années, des aspirations qui semblent se préciser en se renouvelant, celles d’une réflexion sur la triangulation relationnelle liant équitablement les hommes, les animaux et la nature, celle d’une hybridation qui permettrait de traverser la mort et aux esprits de fusionner dans une perspective plus chamanique que scientifique, plus harmonique que magique. A l’heure où le clonage invente ses monstres, Julien Salaud célèbre le vivant voué à une forme d’immortalité puisque tout est finalement soumis au rythme cyclique des saisons et de la nature. Là où rien ne meurt vraiment et où tout est éternellement destiné à renaitre en se transformant.

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