Art numérique – Au printemps de son économie

Dernier épisode de notre série d’articles destinés à l’art numérique et à son économie. Le mardi restera pour ArtsHebdoMédias le jour où cet art sera célébré. Au programme des expos, des entretiens, des portraits…

A l’instar des Fractals Flowers, l’art numérique est appelé à se développer à l’« infini technologique » et sous des formes que nous ne sommes guère en mesure d’imaginer aujourd’hui. Sa capacité à générer une économie, en d’autres termes à produire de la richesse, ne fait aucun doute même s’il existe encore de nombreuses inconnues et si certaines dispositions faciliteraient considérablement son essor. S’il est vrai que pour subvenir à leurs besoins certains artistes ne sont pas tributaires de leur art – ils sont informaticiens, chercheurs, professeurs, designers… et la majorité du temps officient sur le Web –, les autres aimeraient bien pouvoir expérimenter leurs recherches sans contraintes matérielles. L’indépendance financière est pour eux la garantie de pouvoir disposer des nouveaux outils dont ils ont besoin pour réaliser les œuvres qu’ils portent en germe. Dans leur quête vers plus de visibilité et de débouchés, ils sont aidés par des fabricants de terminaux toujours plus innovants et des opérateurs dont les capacités d’acheminement du contenu croissent toujours plus rapidement que l’élaboration de ce dernier. Grâce à eux de nouveaux usages apparaissent. En outre, on observe que l’art est devenu un axe de communication important dans notre société ; politiques comme industriels n’hésitent pas à l’utiliser pour valoriser leurs actions ou leurs produits. La question n’est pas de porter un jugement de valeur sur le principe en lui-même, mais de constater que pour de bonnes ou de mauvaises raisons, il est vecteur de dynamisme. Au vu de ces différentes constatations, il n’est pas extravagant d’imaginer un marché de masse dédié à certaines œuvres numériques, notamment celles destinées au téléphone portable. D’autre part, la multiplication des terminaux peut elle aussi générer de l’activité de service, proposition d’abonnement, contenu alternatif pour les cinémas…

John Maeda
Série Mori, John Maeda

Dans ces perspectives, les œuvres vont être amenées à circuler de plus en plus et leur gestion va devoir se simplifier. Le législateur, dans le sillage de cette nouvelle économie, sera contraint de passer par des compromis afin de ménager le droit d’auteur tout en évitant de freiner le développement. Ce dernier sera d’ailleurs d’autant plus conséquent qu’un sérieux effort de rationalisation technique et administrative aura été entrepris. Il devra porter sur l’identification des œuvres, leurs formats, leurs moyens de protection et de conservation. La confiance des acheteurs, notamment en galerie et en salle des ventes, est à ce prix. Il faut pousser plus loin l’idée d’un registre à même de garantir l’authenticité des œuvres et de les répertorier, en créant une structure qui en assurera la migration et donc la conservation. Cet établissement pourrait devenir un lieu de recherche et de préservation de ce nouveau patrimoine dont une partie est déjà probablement perdue à jamais. Il est néanmoins réconfortant de voir que des collectionneurs commencent à s’initier à cet art, et notamment aux premiers sites Internet, authentiques témoins d’une époque à jamais révolue, celle des pionniers de la Toile. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls, des chercheurs s’intéressent déjà aux strates successives bien qu’immatérielles du réseau. Il faut s’attendre au développement prochain d’une forme d’archéologie numérique ! Mais si la vocation de cet établissement a toutes les chances d’être pédagogique, n’oublions pas que le développement économique de l’art numérique passe également par une reconnaissance plus appuyée des institutions qui, pour l’heure, n’ont pas fait preuve d’un excessif empressement. On imagine mal que cet art, fort d’une adhésion aussi spontanée du public et qui porte en lui ce qu’il y a de plus moderne dans la création, ne soit pas pris en considération par les musées. Concernant le marché proprement dit, les Jeff Koons et Damien Hirst n’ont qu’à bien se tenir ! Cette petite provocation pour rappeler que l’introduction d’œuvres hybrides, de réalité virtuelle ou génératives dans les grandes ventes ne fait aucun doute. Certains artistes ont déjà isolé le «  gène  » de l’originalité et celui de l’unicité ! Reste pour eux à se faire apprécier du marché, ce dont peu d’artistes au monde sont capables. La « transcendance numérique » touche de nombreux domaines ; pour l’art elle a ouvert les portes de tous les possibles.

Antoine Roegiers
La tentation de Saint Antoine, Antoine Roegiers, vidéo, projection sur 3 écrans, DVD, 11’50”, 5 exemplaires, vidéo stills, 2008

Rilke pour conclure

« Les œuvres d’art sont d’une infinie solitude ; et rien pire que la critique pour les aborder. Seul l’amour peut les saisir, les garder, être juste envers elles. Donnez toujours raison à votre sentiment à vous contre ces comptes rendus, ces introductions. Eussiez-vous même tort, le développement naturel de votre vie intérieure vous conduira lentement, avec le temps, à un autre état de connaissance. Laissez à vos jugements leur développement propre, silencieux. Ne le contrariez pas, car, comme tout progrès, il doit venir du fond de votre être et ne peut souffrir ni pression ni hâte. Porter jusqu’au terme, puis enfanter : tout est là. Il faut que vous laissiez chaque impression, chaque germe de sentiment, mûrir en vous, dans l’obscur, dans l’inexprimable, dans l’inconscient, ces régions fermées à l’entendement. Attendez avec humilité et patience l’heure de la naissance d’une nouvelle clarté. L’art exige de ses simples fidèles autant que des créateurs. »

Rainer Maria Rilke – Lettres à un jeune poète

(traduction de Bernard Grasset) Editions du Seuil

John Maeda

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