Hommage à Sanfourche – L’art brut parce qu’il est essentiel

Emaux, pierres peintes ou totems, silex ou os, l’artiste avait tissé des liens intimes avec la nature, avec sa part charnelle comme avec sa part magique. Sa quête de Van Gogh, sa rencontre avec Antonin Artaud n’étaient sans doute pas fortuites et la distance qu’il avait pris avec la société, une vieille histoire qui n’appartient qu’à lui.

L’artiste est dans sa tombe sans pour autant que ses yeux immenses cernés de noir cessent de nous regarder. Jean-Joseph Sanfourche s’en est allé le 13 mars dernier sur la pointe des pieds, comme il a vécu, en toute discrétion. L’hôpital Saint-Léo, comme il l’a surnommé dans un de ses derniers dessins, fut son havre ultime, non loin de sa maison de Saint-Léonard-de-Noblat, au cœur du Limousin. Il aimait parsemer ses œuvres de  phrases qui ça et là levaient le voile sur le secret du «  cas Sanfourche  » dont Gérard Sendrey, fondateur du musée de la Création Franche à Bègles, s’était fait l’apôtre depuis longtemps. Des phrases candides comme des messages adressés par un esprit simple – de ceux qui sont heureux et bien-aimés de Dieu –, à la foule qui court et se presse sans toujours avoir conscience que le but ultime de la vie est à inventer si l’on veut conjurer le désespoir d’une fin annoncée. Alors qu’il devait affronter les derniers assauts de la maladie et, qu’à n’en pas douter, il se savait condamné à cette chambre de 15 m2, l’artiste n’a pas déposé ses crayons. Préférant comme toujours agir plutôt que subir, partager plutôt que s’isoler. Il a fermé les yeux quelques jours avant le vernissage de l’exposition organisée par Jean-Claude Hyvernaud dans sa galerie de Limoges. Les ultimes dessins de Sanfourche y sont accrochés. On aimerait les admirer comme si l’artiste était encore vivant mais l’esprit demeure hanté par l’irrémédiable nouvelle. On s’arrête devant chacun des 45 dessins. N° 3. A regarder ces visages verts au regard rond et au sourire à la fois énigmatique et heureux, on se laisse malgré soi envahir par une chaleur amicale et sereine  : «  amusons-nous faisons les fous la vie est si courte  ». Pas de majuscules, pas de ponctuation, l’écriture n’a ni début ni fin, elle tourne autour du dessin. N° 4. Quatre aplats jaunes renferment le nom de l’artiste, son slogan préféré «  La vie est belle  », le lieu où il se trouve «  Hôpital St-Léonard  » et la date «  25-12-09  ». Au centre la crèche version Sanfourche  : un petit Jésus à l’auréole blanche et au pagne rayé, un âne à l’œil bleu et au nez de tapir, et lui l’artiste tout sourire, à moins que ce ne soit l’heureux «  papa  » Joseph. Le dessin est gai comme l’ont toujours été ceux qu’il consacrait à Jésus, même sur sa croix. L’espérance est un don à n’en pas douter. N° 9. Un ruban jaune renferme la phrase suivante  : «  Jean-Joseph Sanfourche fils d’Arthur et de Madeleine  » au cœur d’une foultitude de faciès.

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Nous voilà au début de l’histoire. Arthur initie son petit garçon au dessin, la guerre, la Résistance, il est exécuté et puis Madeleine est emportée par une mort brutale. Jean-Joseph se retrouve seul trop tôt mais il sait qui il est et ne l’oublie pas. N° 10. «  Sanfourche. Les étoiles  » en guise de frontispice. Les visages flottent plus que d’habitude, dans le bleu d’une nuit éclairée par mille yeux jaunes, on a plutôt envie de lire «  J’enfourche les étoiles  ». N° 12. «  Le serpent veille attention oui il veille le gentil serpent  » Dans le jardin d’Eden sanfourchien le serpent est bienveillant. Il vient instruire la cohorte des anonymes. La connaissance, d’un seul élan, est partagée par tous. Le serpent ne sait pas où donner de la “tête”  ! N° 30. Au cœur du dessin le chien distinctif de l’artiste trône sur une stèle. En dessous, dans un petit espace rond creusé dans la pierre une tête et la signature de l’artiste. On se souvient alors qu’il avait un jour évoqué devant la caméra son souhait d’avoir une de ses pierres peintes pour mettre sur sa tombe. «  J’aurai un compagnon  » avait-il conclu. N° 31. «  Ayant poussé la porte étroite qui chancelle je me suis promené dans le petit jardin  » Comme une prémonition, cette phrase émeut. Toute la fragilité de l’homme est là, face à ce passage incertain par lequel il doit passer. Ce chemin étroit qui mène au jardin secret de l’existence, celui clôt de la pureté, de l’amour sûrement. N° 33. «  Quelle est cette rumeur qui vient de la ville  » Toi qui a choisi de quitter Paris, de vivre à la campagne, de glaner dans la nature la matière première de ton œuvre, la ville n’a toujours été qu’un bruit. Plus encore en ce jour où ta main inscrit à l’italienne cette phrase sur un dessin où l’on te voit les bras levés, prêt à danser, t’élancer entouré des visages familiers, encore et encore.

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N° 36. «  J’aurais tellement (ndlr  : un petit dessin de visage vient remplacer «  aimé  ») voir Vaslav Nijinski danser l’après-midi d’un faune au Châtelet. Mon ami Pierre Richard Wilm qui y assistait m’en a parlé  » Les souvenirs t’assaillent, resurgissent du fond de ton histoire. Il est toujours question d’art et d’amitié. N° 44. «  81 ans ma vie commence 100 ans en 2029 En avant pour le centenaire  » Evidemment. Tu ne meurs pas. Evidemment. Nous fêterons ton centenaire. Nous ou d’autres. N° 45. «  Pierre et les autres tous ils sont là ne les oublions pas  » Chaissac attend déjà depuis longtemps. Jouhandeau, Doisneau, Artaud, Dubuffet… tout ton panthéon est sur le pont. Ici, sur le plancher des vaches, nous n’oublions pas. Ni eux, ni toi. Mais les derniers mots, je vous les laisse, maître Sanfourche. «  Il y a 50 ans environ je ramassais un morceau de poutre de 15 ans et réalisais avec plâtre, coquilles d’œufs, peintures, une œuvre que je retrouve aujourd’hui dans la gazette Drouot comme figure publicitaire de la vente de la Société Pierre Cardin. A l’époque l’art brut ne concernait que quelques personnes guidées par J. Dubuffet, mon ami. Je faisais partie de ce groupe de créateurs misérables, dépourvus de tout, sauf de certitudes en l’avenir d’un art dont ils étaient les pionniers. Parmi eux Chaissac. A la fois, hors et dans le commerce des œuvres d’art, les insultes étaient notre rémunération. Après 50 ans d’un acharnement sans relâche, nos œuvres occupent les musées, les grandes collections, les médias, mais pour ce qui me concerne je me trouve dans l’obligation de revenir à mes sources, malgré mes 81 ans je n’ai pas perdu le goût de manier le pinceau. Depuis 1 an, je suis confronté à l’agression d’une maladie qui m’interdit de quitter ma chambre. Et dans ces 15 m2 je retrouve l’art brut parce qu’il est essentiel. Le besoin de créer avec ce que je peux me procurer comme matériel. Plus exactement en utilisant un matériel que je n’ai jamais envisagé d’utiliser. Le résultat est sous vos yeux. Il est ce qu’il est. J’ai réalisé ces œuvres avec amour. J’espère que vous le retrouverez dans chacun de ces tableaux. Bonne visite.  »

Le texte reproduit ci-dessus ouvre le catalogue de 36 pages qui a été édité pour l’occasion par la galerie. 

Lire aussi le portrait de Sanfourche et voir le reportage qui lui est consacré sur culturebox.france3.

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