Jean-Yves Gosti et SylC à Sèvres – En toute connivence

Jean-Yves Gosti, SylC

Le vaste sous-sol à l’ambiance tamisée et feutrée du Sel, à Sèvres, abrite une mystérieuse et sympathique assemblée venue nous ouvrir les portes d’un monde singulier, tout à la fois irréel et étrangement familier. Formant comme une ronde dessinée sur les murs, les personnages aux visages doux et lumineux de SylC interpellent de leur regard grave, amusé ou rêveur, invitant chacun à débrider son imaginaire, voire à partager avec eux un morceau de son histoire. Magie et onirisme imprègnent les lieux comme les bonhommes de pierre et de métal qui peuplent l’univers de Jean-Yves Gosti. Qu’ils dessinent un sourire ou une moue dubitative, un être solitaire ou entouré des siens, les traits sont bruts, nets et précis, ils vont et nous rappellent à l’essentiel. Tête à tête est l’intitulé d’un rendez-vous poétique auquel nous convient les deux artistes qui ont accepté de se livrer, à l’occasion de cette exposition commune, au jeu de l’interview croisée.

ArtsHebdo|Médias. – Quand avez-vous décidé de devenir artiste ? Est-ce une vocation qui prend source dans l’enfance ?

Jean-Yves Gosti. – Cela s’est imposé à moi, durant les premières années de ma formation  : mes professeurs voyaient en moi un sculpteur, personnellement, je ne voyais rien, alors, sculpteur, pourquoi pas ! Le côté artiste était un changement de condition sociale, je n’ai jamais voulu demander du boulot à personne. Je voulais à cette époque une vie romancée, une vie comme dans les livres. Etre artiste, c’était ce qui répondait le mieux à cette idée de bohème. Quant à ma vocation… Ma création, elle, prend certainement source dans l’enfance, dans la petite enfance même. Il y a une dizaine d’années que je m’en suis aperçu. J’ai 52 ans et, pendant plus de vingt ans, j’ai travaillé inconsciemment à ma reconstruction, sur une blessure originelle.

SylC. – Je crois qu’on ne décide pas de devenir artiste… C’est un peu la vie qui s’en charge. Toute petite, mon grand-père – qui était président du salon des Beaux-Arts de Garches – m’emmenait sur des expositions, l’une de mes tantes était coloriste, une autre était styliste. J’adorais dessiner ou peindre, mais quel enfant n’aime pas ça ? Je n’avais pas de très bons résultats scolaires, hormis certaines facultés pour les arts plastiques. Alors, naturellement, j’ai passé un bac artistique, avant de m’orienter vers des études de design à l’école Olivier de Serres, à Paris. J’en suis sortie quatre ans plus tard avec un diplôme qui ne m’a guère servi. Ont suivi quelques expériences dans le graphisme, mais je me suis vite rendue compte que le monde de l’entreprise ne me convenait pas. Entre deux missions, je me suis mise à peindre, puis à exposer. Les choses se sont faites petit à petit, lentement… J’avais trouvé ce qui me rendait heureuse de me lever le matin.

L’acte de création est-il pour vous quelque chose de l’ordre du spontané ou bien s’appuie-t-il sur une idée précise ?

Jean-Yves Gosti. – Je pense que les deux sont chez moi compatibles, puisque je travaille dans l’urgence afin de garder un côté spontané, d’où la taille directe de mes pierres depuis le début. Une sculpture en amène une autre, il y a donc aussi une suite logique.

SylC. – Au départ il n’y a pas d’idée précise, mais je me rends compte que je crée toujours des personnages qui me hantent. Aussi bizarre que cela puisse paraître pour une peinture en grande partie figurative, je travaille de façon très spontanée, à partir de préparations abstraites. Puis, j’y discerne des formes que j’essaie d’interpréter. Je me laisse guider par mon instinct, le fameux «  lâcher prise  ». C’est la main qui travaille, comme en état «  d’hypnose  ». Mais, l’instant magique est le moment où le tableau vous échappe, celui où arrive l’accident… C’est cela qui me semble de loin le plus intéressant.

SylC
Le premier jour, technique mixte sur toile@(120 x 120 cm), SylC

Où puisez-vous votre inspiration ?

Jean-Yves Gosti. – Je n’ai jamais aimé ma gueule alors, au tout début, je suis parti de cette trogne qui a donné la série des Bruts de trogne. C’est un fil conducteur qui m’a conduit tout au long de ces années de création depuis la première sculpture jusqu’à la plus récente. Au bout d’un moment, j’y ai ajouté un cou, un torse et ainsi de suite jusqu’à réaliser des personnages entiers. J’en profite pour mettre mon talent – si modeste soit-il – au service de la sculpture dont on n’arrête pas de nous dire qu’elle est d’un temps révolu  ! (sourire)

SylC. – Je travaille sur la figure humaine. Ce qui m’intéresse, c’est d’aller puiser ce qui se trouve à l’intérieur de mes personnages et que le spectateur ait la même démarche. Cela entraîne souvent un effet introspectif  : le public s’approprie le regard d’un de mes personnages qui, parfois, l’entraîne dans son histoire personnelle. J’ai été très émue de voir récemment des gens touchés au point de pleurer, parce que ma peinture les emmenait dans leur passé et laissait leur émotion affluer, sans pudeur. C’est le plus grand compliment que l’on puisse me faire.

Le dessin occupe-t-il une place dans votre travail ?

Jean-Yves Gosti. – Dès la plus petite enfance, le dessin a occupé une place entière dans ma vie  ; je me souviens que je cachais des crayons et du papier dans mes draps, histoire d’affronter mes nuits. Plus tard, à mes débuts, je n’avais pas le sou pour m’acheter des marbres, le dessin était alors ce qui me coûtait le moins cher… Mais l’encadrement venait rapidement me rappeler que l’art coûte aux artistes avant de leur rapporter  ! Par contre, pour mon travail de sculpture, je réfute les esquisses préparatoires. J’ai rapidement eu des visions dans la pierre, alors j’ai suivi mon instinct, sculptant ce que je voyais. J’ai toujours sculpté en taille directe, ça peut épater les badauds, mais ça n’a rien d’exceptionnel. C’est un peu comme un gamin bilingue qui passe d’une langue à l’autre sans s’en rendre compte… et, donc, sans croquis ni esquisse. Tout est dans ma tête.

SylC. – Je travaille aujourd’hui très peu le dessin. J’ai perdu mes carnets de croquis lors d’une inondation, il y a cinq ans, et n’y suis pas trop revenue depuis. J’utilise essentiellement ma mémoire et mon imaginaire. Pour le moment, je me focalise sur la peinture.

Quels rapports entretenez-vous avec vos personnages ?

Jean-Yves Gosti. – Ils sont les interlocuteurs constants de mes grands moments de silence, de solitude… et de découragement… J’ai un droit de vie et de mort sur eux, comme tout créateur sur son œuvre. J’aime jouer à l’apprenti sorcier avec eux  : je les décapite, les coupe et les ré-assemble, histoire de voir sculpturalement ce que cela peut amener. Ils sont là, aussi, à m’entourer de leurs questions auxquelles je n’ai pas de réponse  ; je vis bien avec mon œuvre, ça reste une déchirure de m’en séparer.

SylC. – Ils font partie intégrante de moi-même. D’aucuns y voient des autoportraits. On dit souvent, d’ailleurs, que les tableaux ressemblent à ceux qui les peignent. Je ne sais pas… Ils ont en tout cas tous une histoire à nous raconter. J’insiste beaucoup sur l’intensité des regards qui en disent souvent plus que des lèvres. J’affectionne le côté ambivalent de certains, la présence des mains, la métaphore des animaux, le bien et le mal qui s’affrontent… Qui sont ces personnages ? Quel est leur passé ? J’aime que le spectateur se pose ces questions, mais que chacun en ait une interprétation propre. C’est le vrai sens de mon travail.

Jean-Yves Gosti
Tralala l’air de rien, métal (30 cm), Jean-Yves Gosti
SylC
Fertile, technique mixte sur toile (100 x 81 cm), SylC
L’appréhension de votre travail par le public a-t-elle de l’importance à vos yeux ?

Jean-Yves Gosti. – Je pense que oui, mais elle ne m’influence pas plus que cela. Je suis pour une critique positive qui me permet d’avancer, de creuser un sillon droit et profond. Ma sculpture évolue avec mon expérience. J’essaie juste de créer un univers qui me soit propre. On y adhère ou pas… Je reste cependant déçu quand un être que j’aime bien n’aime pas mon univers. On ne peut pas plaire à tous le monde, n’est-ce-pas ?

SylC. – C’est même essentiel. Pour moi, exposer représente le moment de rencontre entre ce que j’extériorise dans mon travail, avec toute la difficulté que cela implique de se mettre à nu aux yeux de tous, et ce que me renvoie le public. C’est l’instant de vérité. Bien que je ne pourrais me passer de peindre, créer sans exposer serait pour moi comme jouer un pièce de théâtre à huis-clos.

Dans quelles circonstances avez-vous été amené(e) à rencontrer SylC/Jean-Yves Gosti et son travail ?

Jean-Yves Gosti. – Des amis communs m’ont invité à un vernissage de SylC et nous avons rapidement sympathisé. Après, c’est la vie qui nous mène.

SylC. – Nous nous sommes rencontrés sur une exposition que je faisais à Paris, il y a quatre ans environ. Je crois qu’il y passait par hasard… Il s’est arrêté un bon moment pour regarder mes peintures. On a gardé le contact par email jusqu’à ce qu’il m’invite avec des amis à déjeuner dans son atelier : un repas d’artistes m’a-t-il dit… Le petit salé aux lentilles était bon  ! C’est là que j’ai vu son travail pour la première fois. Son univers m’a beaucoup touché.

Comment est né ce projet d’exposition commune ?

Jean-Yves Gosti. – Je l’ai invitée à participer à mon exposition Jean-Yves Gosti’s Friends il y a un an. Je voulais qu’il y ait des jeunes artistes. Je tiens ce principe de mon père spirituel, Jean Zabukovec, lui-même sculpteur et qui m’a beaucoup aidé quand j’ai commencé dans le «  métier  ». C’est donc la deuxième fois que nous exposons ensemble. C’est une histoire d’amitié et de conversation entre nos œuvres.

SylC. – Début 2011, il m’avait appelé pour me proposer une exposition où il souhaitait s’entourer d’amis artistes. Alain Forget, propriétaire de la galerie de Tourgéville, dans le Calvados, lui avait donné carte blanche pour investir les lieux. Chacun avait une salle personnelle pour présenter son travail. L’ambiance était formidable  ! Lorsque Le Sel, qui m’avait programmée, chercha un sculpteur, j’ai glissé le nom de Jean-Yves. Cette fois-ci, c’est une exposition un peu plus intime et au regard de nos travaux respectifs, le titre Tête à tête est apparu comme une évidence.

La scénographie de l’exposition accorde-t-elle de l’importance à la mise en résonnance de vos œuvres respectives ?

Jean-Yves Gosti. – Tout à fait. L’année dernière, nous avions pu juger du dialogue entre nos œuvres et nous avons voulu recommencer à Sèvres.

SylC. – Jean-Yves est arrivé un peu plus tôt que moi sur place et a commencé à s’installer. A mon arrivée, on a discuté ensemble de la façon dont on voyait les choses. Je pense que l’équilibre s’est trouvé très rapidement et naturellement. Il me semble que nos travaux se répondent parfaitement, voire prennent de l’ampleur l’un face à l’autre.

SylC
La prophétie de l’oiseau, technique mixte sur toile (81 x 65 cm), SylC

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