André-Pierre Arnal – L’intuition, vertu première

André-Pierre Arnal

Actuellement à l’honneur sur le stand de la galerie Intuiti et dans l’un des espaces « Entreprise » d’Art Up ! – la foire d’art contemporain de Lille – André-Pierre Arnal n’est jamais à cours d’idées. A côté de son travail de pliage et de collage, il présente des œuvres réalisées en collaboration avec le photographe Philippe Soussan. 2014 verra également une exposition consacrée à une trentaine de ses livres à Montpellier. Rencontre avec un des fondateurs de Supports Surfaces.

André-Pierre Arnal
André-Pierre Arnal dans son atelier parisien.

Statuettes africaines, cartons à dessins, pinceaux, stylos plume en pagaille et peintures, collages, frottages… dans la pièce principale, en mezzanine, partout. L’atelier d’André-Pierre Arnal est un lieu chargé et paisible à un jet de pierre du Centre Pompidou, à Paris. Le visiteur y trouve sa place aisément. L’artiste, lui, installé dans son fauteuil aime poser des questions. Il ne faudrait pas pousser beaucoup pour qu’il se lance dans une page d’écriture. Depuis toujours, ses mots s’ordonnent et s’harmonisent naturellement. « J’écrivais avant de peindre », aime à dire celui qui professa les lettres pendant trente ans. Une double vocation, qui le tint souvent à l’écart du monde de l’art. Il n’est pas toujours profitable d’avoir plusieurs cordes à son arc. Pourtant, depuis les années 1960, il n’a pas cessé de travailler. Son œuvre compte aujourd’hui quelque 10 000 pièces. Si celles estampillées Supports Surfaces sont parmi les plus connues et les plus prisées, pas de nostalgie toutefois chez celui qui est resté au plus près des principes fondateurs du fameux mouvement français. « Vous donnez un titre à vos textes ? » « Oui, toujours. » « ça vous dirait : “Arnal entre guillemets”  ? » « Pourquoi pas. » L’enregistreur est lancé.Bienvenu dans la conversation.

ArtsHebdo|Médias. – Vous êtes né à Nîmes en 1939.

André-Pierre Arnal. – C’est exact mais cela ne suffit pas. Enfant, je posais souvent des questions à propos des photos prises avant ma naissance. Je voyais des paysages de Bretagne, des plages, des rochers, des villages, ma sœur aînée, mais pas moi ! Ne pouvant me souvenir, je me suis fait raconter le début de l’histoire. J’ai été conçu au 8 rue Kermaria à Lannion, Côtes-d’Armor. Parenthèse : il y a deux ans, j’ai présenté des œuvres à la Chapelle des Ursulines de la ville à l’occasion d’une expo que j’ai intitulé Conception d’une œuvre ! Fin de la parenthèse. Ma famille n’était pas de Bretagne. Mon père, pasteur, avait été nommé dans cette région, mais la guerre a obligé ma famille à repartir dans le Sud. Nîmes, j’y suis resté quinze jours seulement ! Mes parents nous ont installé à Codognan, puis à Vergèze et enfin à Lunel, dans l’Hérault.

Quel enfant étiez-vous ?

Très curieux et boulimique de connaissances. J’aimais découvrir. Je n’ai d’ailleurs pas changé. Aux peintres qui me rendent visite et me montrent leur travail je dis toujours : « Livrez vous très librement à l’acquisition du savoir. Apprenez tout ce que vous pouvez ». Il ne faut pas rester coincé dans un savoir-faire que l’on maîtrise. Il faut regarder des films, lire des romans, de la poésie, aller voir… Ceci dit, j’ai été un élève très médiocre ! Je n’aimais pas l’école et tout ce qui ressemble de près ou de loin à un rassemblement. Pas question de faire de scoutisme, par exemple. Plus tard, je n’ai pu ni rester au parti socialiste, ni chez les francs-maçons. Je suis un individualiste instinctif. Petit, j’étais timide, coincé. Je me rends compte que je n’ai guère de souvenirs avant quinze ans.

Que s’est-il donc passé, cette année-là ?

Mes parents m’ont retiré du collège de Lunel pour m’inscrire dans un cours privé tenu par le pasteur Armengaud et son épouse Antoinette Nusbaum. Une femme exceptionnelle à plus d’un titre. Elle était née dans la ville géorgienne de Tiflis – actuellement Tbilissi. Son père était ingénieur des chemins de fer. A dix ans, elle avait été envoyée faire ses humanités à Genève. Elle parlait russe, français, anglais, allemand, latin et grec, jouait du piano, aussi. Je me souviens l’avoir toujours vue habillée avec des jupes en velours côtelé et des chemisiers brodés de son pays de naissance. Aux manches, il y avait des fils et des petits glands en laine pour les fermer. Elle nous enseignait la littérature, entre autres. Un jour, elle nous a expliqué que les paysans dans le Caucase posaient des peaux de moutons dans les torrents pour récupérer les paillettes d’or charriées par l’eau. Elle pensait que cette pratique était probablement à l’origine du mythe de la Toison d’or. C’était passionnant ! Ce cours privé, monté à l’origine pour permettre une remise à niveau des jeunes pendant les vacances, était devenu permanent. Il était situé à Aigues-Vives, dans le Gard, tout près d’Aubais, village où était installé un notaire : Monsieur Viallat, qui avait deux fils, René et Claude. Vous connaissez ! Au cours, il y avait également un autre élève qui deviendra un artiste connu, Toni Grand. Il était là avec son frère, Marcel. J’avais trouvé des copains. On a bien ri.

Vous étiez pensionnaire ?

J’avais une chambre dans une ferme, non loin du cours. Les propriétaires étaient les parents du dessinateur Jean Bosc. Il avait fait la guerre d’Indochine et s’était installé à Paris. Quand il revenait, il me racontait comment il faisait en taxi le tour des revues susceptibles de lui prendre ses dessins. Dans ma chambre, il y avait une commode dont les tiroirs étaient remplis de ses brouillons et de photos souvenirs. C’est à cette époque que j’ai commencé à dessiner, mais ce n’était pas très sérieux. Il n’y avait aucune ambition.

Pensiez-vous déjà à devenir artiste ?

André-Pierre Arnal
Pliage, André-Pierre Arnal.

Non. Mes parents auraient aimé que je devienne pasteur mais, quand ils ont vu que ça ne m’intéressait pas beaucoup, ils ont souhaité me voir embrasser la profession d’expert comptable ! Disons qu’entre quinze et vingt-cinq ans, j’ai galéré parce que je cherchais ma voie. En mai 1961, j’ai commencé à recouvrir de dessins à la plume mes feuilles de cours… A ce moment-là, j’étais élève à l’Ecole supérieure de commerce de Montpellier. J’y suis resté deux ans. Puis, après un service militaire avorté au bout de quatre mois, je me suis inscrit à la fac de Lettres et aux Beaux-Arts. J’ai été reçu à l’Institut de préparation à l’enseignement secondaire et ai signé un contrat avec l’Education nationale. J’ai fini mes études, fait mes stages, obtenu mon Capes et enseigné les lettres pendant 30 ans ! Je ne suis resté qu’une année aux Beaux-Arts. On me faisait dessiner des plâtres au fusain, ce qui m’ennuyait fort. A cette époque, j’avais déjà réalisé des travaux personnels. Ce que je souhaitais, c’était poursuivre mes recherches.

Tout a donc vraiment commencé en mai 1961 ?

Absolument, avec des dessins abstraits à la plume. C’est venu du jour au lendemain. Un besoin de m’exprimer qui n’a jamais cessé. Il y eut une autre année importante : 1965 et le début des monotypes. Un jour, quelqu’un m’a dit que c’était ce que j’avais fait de mieux ! Je ne sais pas mais, ce qui est certain, c’est que cette technique ne m’a jamais quitté. Je peignais une pellicule de couleur sur du plastique, j’attendais que cela sèche et je posais dessus un tissu non apprêté, qui pouvait laisser passer la peinture. Ensuite, je peignais tout ou partie de la surface, laissais de nouveau sécher, puis j’arrachais. Le dessin obtenu n’était jamais retouché. Le 10 juin de cette même année, j’ai rencontré une jeune personne que j’ai demandée en mariage le lendemain ! Deux enfants sont nés de notre union, Simon et Mélanie. En 1971, ma sœur nous a aidé à trouver une maison dans les Cévennes. Une grande bâtisse isolée, sans route, sans eau, sans électricité ! Il y avait tout à faire. Aujourd’hui encore, j’y vais chaque mois. Une semaine pendant laquelle je peux travailler tranquillement.

Nous sommes au début des années 1970. Il vous faut donc désormais nous parler de Supports Surfaces.

C’était un peu inéluctable qu’après 1968, avec cette volonté de déconstruire, de comprendre le mécanisme formel de la peinture, il y ait eu un mouvement qui souhaitait faire table rase du passé et, notamment, de l’Ecole de Paris. Les œuvres se devaient d’être simples, voire simplistes, pour montrer le fonctionnement. L’interrogation de base était : « Comment passer de la couleur sur un support pour qu’il devienne une surface ? » C’était au centre de la problématique. Certains ont travaillé le châssis, d’autres, la toile. Dès l’instant où l’on fait disparaître le cadre, il est possible de plier, froisser, rouler… le tissu. Chacun a trouvé des choses à dire dans cet esprit-là. Moi, j’ai beaucoup plié ! Les choses se sont faites spontanément, puis nous nous sommes regroupés. Cane et Devade étaient à Paris, ils ont jeté les bases théoriques du mouvement. Dezeuze voyageait beaucoup. Avec le groupe de Nice – Viallat, Bioulès, Seytour, Dolla, Valensi, Pincemin –, nous avons fait une expo à la Cité universitaire en avril 1971, puis en juin au théâtre de la ville de Nice. Rapidement, Supports Surfaces a fait scission. D’un côté les théoriciens, de l’autres ceux qui ne voulaient pas se faire happer par Paris. Ce fut le dernier groupe constitué du XXe siècle.

Et après ?

Chacun a fait son chemin. Pour ma part, je n’ai pas cessé de peindre, mais j’ai été marginalisé. J’étais prof de lettres, eux plutôt profs aux Beaux-Arts. En plus, j’écrivais et je me suis mis à collectionner ! J’ai continué de voir Bioulès, Viallat. Dezeuze, aussi. En réalité, j’ai plus d’amis chez les écrivains que chez les peintres.

Vous aimez l’anarchisme et le chamanisme. Pas banale cette association !

André-Pierre Arnal
Acrylique et encre sur papier, André-Pierre Arnal, 2012.

« Je me qualifie volontiers d’anarchiste. Contrairement à une idée reçue, l’anarchisme n’est pas cette pétaudière que certains décrivent. En fait, il repose sur une sorte de « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », autrement dit tu n’exerceras de pouvoir sur quiconque. Ensuite, j’aime à penser comme le philosophe que Dieu est la nature. Une conviction qui m’a amené à m’intéresser au chamanisme qui, aujourd’hui, me passionne. C’est une façon de lire la nature, de la comprendre et de s’en servir. »

Revenons à votre pratique artistique.

Après les monotypes, il y eut la période des pliages. La cocotte en papier est le tout premier. Aujourd’hui, les collectionneurs ne jurent que par ça. C’est devenu ma production historique, la plus connue de l’époque Supports Surfaces. J’ai utilisé ce pliage, car probablement le plus populaire, même s’il n’était pas si simple à réaliser. Ensuite vers 1975, j’ai fait des labyrinthes. Il y eut aussi les ficelages sur structures en bois, les arrachements, la déchirure oblique, les frottages. A partir des années 1990, j’ai fait beaucoup de collages. Les papiers sont découpés, ou déchirés, et recollés sur une toile. Récemment, un grand rangement a fait ressurgir un certain nombre d’œuvres dont certaines portaient les signes d’un passage entre une série et une autre. Elles faisaient le lien. La plupart du temps, c’est une chose que je ne sais pas voir, je manque de recul. Aujourd’hui, différentes pratiques se chevauchent. Il n’y en a pas d’exclusives, mais de nombreuses qui coexistent. Vous voyez cette planche sculptée, c’est la porte d’une ancienne maison afghane. Presque une pièce de musée. Je la pose sur le sol, mets un tissu par-dessus que je frotte avec des pastels. Ici, ces rouleaux de papier sont prêts à être découpés. Je les prépare moi-même dans mon atelier des Cévennes. Il y a fort longtemps, j’ai acheté un très gros rouleau de papier de boucher. Je peins au pinceau et en dripping sur la matrice au sol, puis je déploie le rouleau dessus. Le poids permet une bonne pénétration de la couleur et le séchage achève le processus.

Nous n’avons pas encore évoqué vos livres.

J’en ai réalisé 200 ! Le premier en 1992. Je ne sais pas pourquoi, mais ce fut très spontané. Je fais d’abord les peintures. Je les classe, les numérote et puis j’écris le texte. Ça peut se faire dans la journée, comme six mois après. J’écrivais avant de peindre. Dès l’adolescence. Des poésies qui n’étaient pas très bonnes ! C’était très sentimental et sans grand intérêt. Certains auteurs m’ont marqué comme Kafka. Mais il en est un dont je possède tous les titres en édition originale : Louis-René des Forêts. Le Bavard est son œuvre la plus connue. Citons aussi l’œuvre de fiction de Maurice Blanchot. Côté peinture, le travail d’Hantaï m’a beaucoup marqué. J’ai aussi aimé Dubuffet et Fautrier, mais l’œuvre qui continue de me passionner, c’est celle de Paul Klee. Si je vous dis qu’il est né un 18 décembre et moi un 16… Il y a une sorte de parenté ! J’admire la façon dont il passait d’une série à une autre, sa capacité à ne pas rester coincé dans une structure. Tout cela m’a nourri. Cependant, il n’est pas bon de se laisser subjuguer par l’œuvre d’un autre, au risque d’avoir du mal à s’en détacher. Il faut savoir rester autonome.

Intuition et concentration, les deux secrets de votre œuvre ?

Dans une production, j’arrive à voir le moment où les choses tournent mal, ne sont plus inspirées, où il y a des redites. Les artistes n’ont pas forcément toute leur vie une inspiration intéressante. Comment y parvenir me demanderez-vous ? Et bien, on fait comme on peut ! Il faut se renouveler sans cesse, ne pas continuer de faire ce que l’on sait faire ! Il faut risquer tout le temps. Ce n’est pas toujours bon, mais il faut en passer par là. Après on rebondit. J’ai beaucoup travaillé mon intuition. Une vertu chamanique. Les chasseurs demandent au chamane : « Où est le gibier ? » et ce dernier indique la direction à suivre. La survie de la communauté dépend de cette capacité à traduire un certain nombre de données. Quand on crée, c’est pareil. L’intuition est une façon très intime de comprendre ce qui se passe autour de nous. C’est comme quand on voit quelqu’un dans le métro, ou ailleurs, et que l’on tente de deviner qui il est, ce qu’il fait… C’est une sorte de fiction en action. Je peux évidemment me tromper, mais beaucoup de signes peuvent être interprétés, même si ce n’est pas une science exacte. Il arrive parfois qu’un agrégé de philosophie ait une tête de mafieux ! C’est marrant. Il faut improviser et créer en même temps. Une autre chose très importante : la concentration. Elle permet de laisser s’exprimer ce que j’appelle notre patrimoine génétique. Je crois que tous nos ancêtres nous ont transmis une chose ou une autre. Quand je travaille, je suis surpris par certaines de mes idées. Ce patrimoine est en nous et nous ne savons pas forcément l’exploiter, le reconnaître, le ressentir. Une autre idée que j’aime est celle qui consiste à croire que, petit l’enfant, chacun revit tous les stades de l’humanité. Et puis, les oublie. Une thèse étayée par le test de la marche du nouveau-né ! Certains apprennent vite, comme Mozart. Un don particulier… peut-être une mémoire fabuleuse.

Travaillez-vous à un rythme particulier ?

Les journées normales n’existent pas. Je travaille chaque jour, mais pas forcément aux mêmes horaires. Au milieu de la nuit, tôt le matin ou dans l’après-midi, ça dépend. C’est certainement bien de se discipliner, mais moi je n’y arrive pas ! Ce qui ne n’empêche pas de produire. Parfois je me dis : « Arrête, arrête ! » Je ne sais plus où mettre les peintures. Il faut les vendre !

André-Pierre Arnal
Acrylique et encre sur papier, André-Pierre Arnal, 2012.
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