Pierre Buraglio à Péronne – La mémoire sous les drapeaux

Il est l’auteur d’une œuvre inclassable, toujours en mouvement, mêlant abstraction et figuration, dessin et collage, peinture et estampe. Pierre Buraglio poursuit depuis près de 50 ans une démarche articulée autour de la mémoire, qu’elle soit collective ou intime, et d’un dialogue passionné avec l’histoire de l’art pictural. L’exposition proposée par l’Historial de la Grande Guerre de Péronne vient conclure un temps de résidence effectué sur place par l’artiste. Présentée comme étant la première rétrospective de ses œuvres sur le thème de la guerre, elle réunit une série de travaux anciens aux côtés de pièces nées de sa rencontre avec les collections du musée et mises en correspondance avec un choix de dessins et de peintures prélevés dans le fonds d’arts graphiques de l’institution.

Quand il n’est pas à la bibliothèque, plongé dans la lecture – «  qui stimule la mémoire  » –, d’un ouvrage relatif au début du siècle dernier, Pierre Buraglio passe de longues heures dans les réserves, examinant, croquant et prenant des notes au fil de ses découvertes parmi les dizaines de milliers d’objets civils et militaires qu’abritent les lieux. Son geste va à l’essentiel, suivant, comme il en a l’habitude, «  le parti-pris des objets  »  : ses carnets se remplissent de trompettes, couteaux, tasses, casques, gourdes, pelles et autres godillots, témoins silencieux et anonymes d’un passé tragique, commun à tant d’individus.

La guerre est un thème récurrent dans l’œuvre de Pierre Buraglio, né à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Elle fait partie de son histoire, nourrit sa personnalité et ses choix* – «  Militant communiste, je me suis opposé aux guerres coloniales, en particulier l’Algérie.  » –, sert de toile de fond à nombre de souvenirs. Ceux-ci resurgissent, fragmentés, se mêlant ici et là aux réflexions couchées sur le papier pendant son temps de résidence à Péronne. «  Tonton Emile F., né le  ?, en banlieue parisienne, carrossier d’automobile avant la Taylorisation. (…) E. F. avait craché comme cuisinier dans la soupe des officiers – ce qu’il aimait à dire  », écrit-il par exemple, avant d’évoquer plus bas un autre oncle, lui aussi prénommé Emile, «  qui avait approché le général Mangin. Parole historique de ce dernier  : Maréchal des logis Emile V.  : 8 heures ce n’est pas 8 heures – 1, ni 8 heures + 1, c’est 8 heures… L’oncle la répétait souvent. C’est ainsi que je fus élevé, dans l’exactitude.  » Deux personnalités familiales auxquelles l’artiste rend un discret hommage à travers le sous-titre de son exposition  : Les 2 Emile et Rosa, venant également saluer la mémoire de Rosa Luxemburg, «  qui avait dit non, avec Karl Liebknecht, à la guerre en 1914 et qui sera comme lui assassinée en 1919.  »

«  D’une guerre à l’autre… Mon père  », écrit-il encore. Pendant toute la durée du conflit, Pierre Buraglio vit seul avec sa mère, dans la maison familiale – qu’il habite toujours – à Maisons-Alfort, dans le Val-de-Marne. «  Mon père avait été fait prisonnier très tôt. Il ne rentre qu’en 1945.  » Durant sa captivité, Robert Buraglio emplit à l’encre bleue les pages d’un carnet dans lequel l’artiste, plus tard, puisera des bribes d’inspiration. Appelé à l’issue du conflit à participer, en tant qu’architecte, à la reconstruction des villes côtières de la Manche, il emmènera avec lui son fils, âgé d’une dizaine d’années, lors de plusieurs déplacements. La découverte des inquiétantes silhouettes grises des Blockhaus – sujet repris dans de récents travaux –, marquera fortement l’enfant. Tout comme l’énorme cuirassé USS Missouri, gris lui aussi, aperçu en 1949 dans le port de Cherbourg.* Entre 1968 et 1974, Pierre Buraglio renonce à sa pratique artistique pour se consacrer à ses activités militantes. Il gagne alors sa vie en travaillant dans l’imprimerie, sur des rotatives.

Pierre Buraglio, courtesy Historial de la Grande Guerre
Spartacus, peinture sur contreplaqué, cadre de sérigraphie tronqué@(41 × 30 cm), Pierre Buraglio, 2011

La collection de l’Historial en résonance

Parallèlement aux œuvres contemporaines de Pierre Buraglio, l’exposition présente quelque 60 pièces choisies par l’artiste dans le fonds graphique de l’Historial : dessins et peintures d’artistes-soldats, célèbres ou non, entrent ainsi en correspondance avec ses propres souvenirs et travaux. « La présente sélection et tout le fonds de l’Historial de la Grande Guerre infirment Malraux, soutenant dans Les Voix du silence que la guerre de 14-18 n’aurait produit que des guitares… », souligne-t-il.

Pierre Buraglio, photo Alberto Ricci (ADAGP )
Rosa / Karl, sérigraphie (1/16), atelier Eric Seydoux, co-édition Historial et galerie@Catherine Putman, Pierre Buraglio, 2011
Si le bleu a longtemps dominé l’ensemble de son œuvre, cette dernière est aujourd’hui rattrapée par ce gris, celui des souvenirs, mais aussi du papier calque, du béton ou encore des encadrements métalliques des peintures. Le vert, couleur de l’espoir comme du hasard, devient plus présent. A l’Historial, s’ajoute le rouge des étoiles et des croix, comme « signe de cet éclatement révolutionnaire de 1917-18, mais aussi celui de la Croix-Rouge, de la croix de Genève ».

Depuis longtemps déjà, l’artiste a fait de son rapport aux objets l’un des axes essentiels de sa démarche. «  Il y a 20-25 ans, j’ai travaillé avec des fenêtres déposées, des paquets de Gauloises bleues, des rubans de masquage  », rappelle-t-il. Il continue aussi de réemployer «  des peintures achetées dans les vide-greniers  », sur lesquelles il vient apposer son trait ou recycler des fragments d’objets mis au rebut du quotidien et glanés à droite, à gauche… A Péronne, c’est encore vers eux qu’il se tourne : «  Je ne sais pas traiter les grands sujets… J’ai essayé d’appréhender cette guerre, si meurtrière et injuste pour les hommes de part et d’autre, à travers ce que j’avais dessiné in situ lors de mes journées passées parmi les collections, puis à l’atelier.  » Tracées, découpées, collées, épinglées, clouées ou agrafées sur du papier, du carton, du bois ou encore du contreplaqué, une multitude de silhouettes d’ustensiles, d’armes, de vêtements, voire d’instruments de musique, plongent le spectateur dans un univers métaphorique, à la fois tendre et violent, où l’oubli n’a pas sa place. Un ensemble de sérigraphies arbore pour motif récurrent deux casques posés l’un sur l’autre. L’un est allemand, l’autre français. Qu’importe, finalement. L’artiste y a inscrit les prénoms de Karl et de Rosa, ou simplement leurs initiales. La capote de Poiret est la reproduction sur papier calque d’une veste de soldat français de la guerre 14-18. «  Le titre, précise-t-il, se veut historique et tragi-comique  ». Il fait allusion à Paul Poiret, qui était «  à la fois le couturier des dames de la bonne société et le dessinateur de la capote portée par ceux destinés à la boue, la merde, le sang…  »

Pierre Buraglio interroge encore et toujours la peinture, montrant un travail dénué d’artifices, porteur de traces au sens propre comme au figuré, fruit de découpages, collages, camouflages et autres caviardages qui le caractérisent. L’artiste revendique cette forme d’imperfection, constitutive de sa démarche. « Le comment on fait les choses n’est pas séparable de son résultat. » Chemin faisant, il continue de revisiter l’Histoire, la grande comme la «  petite  », plurielle et propre à chacun, tout en s’efforçant d’en gommer les frontières temporelles comme pour mieux élargir notre champ de réflexion. «  J’ai joué à la guerre, reçu à Noël une panoplie de FFI . Des Africains de 12 ans drogués, eux, la font.  »

L’Eurorégion Nord à l’heure du dessin

Buraglio, la guerre intime est l’une des 40 expositions organisées dans le cadre du programme Dessiner-Tracer, proposé depuis l’automne 2011 et jusqu’à l’automne 2012 par l’Association des conservateurs des musées du Nord-Pas de Calais, en collaboration avec l’Association des conservateurs des musées de Picardie, le réseau des musées de l’Université libre de Bruxelles, le musée de Namur, le Frac de Picardie, le réseau 50° nord et l’Université Lille 3. S’appuyant sur l’inventaire des collections publiques de dessin, Dessiner-Tracer envisage la discipline dans tous ses états, aussi bien artistique que scientifique, éducatif et ludique. Le programme intègre pleinement la création contemporaine à travers une quinzaine de «  ponctuations  » conçues par le Frac de Picardie en écho aux collections des 12 musées participant à la manifestation. Entièrement dédiée au dessin, l’institution réunit pour l’occasion près de 100 artistes et 400 de ses œuvres afin de mettre en lumière la très grande variété des attitudes, démarches, techniques et supports relatifs au dessin d’aujourd’hui. Pierre Buraglio exposera dans le cadre de la Ponctuation # 7 – Dessiner d’après, aux côtés de Jean-Michel Alberola et Jean Le Gac au musée des Beaux-Arts de Valenciennes du 16 mars au 1er juillet.

Pierre Buraglio, courtesy Historial de la Grande Guerre
La Capote de Poiret I, crayon, pastel sur calque, épinglage, découpage (121 × 49 cm), Pierre Buraglio, 2011

GALERIE

Contact
Crédits photos