Gérard Cambon à Marseille et Toulon – Tracer sa route

La galerie Béatrice Soulié, à Marseille, propose actuellement une exposition consacrée aux nouvelles pièces de Gérard Cambon. Son titre, Je t’attendrai à la porte du garage, est clairement une invitation à découvrir les locomobiles dernières-nées de l’artiste. Parées de couleurs inattendues et accompagnées de bas-reliefs, elles paradent comme jamais. Rouges, jaunes, vertes ! A quelque soixante kilomètres de là, sept de leurs sœurs s’affichent à l’Hôtel des arts, à Toulon. Autant de bonnes raisons pour le sculpteur de s’adonner au jeu des mots.

Histoire

« Mon but, c’est de toucher l’imaginaire des gens. Je veux qu’ils s’approprient mes mobiles, mes bas-reliefs et tout le reste, qu’ils se créent leurs propres histoires, qu’ils se fassent leur cinéma. Je recherche une émotion, une réminiscence, un rêve. Pour cela, j’ai besoin du figuratif, de l’humain, de la vie. Mais il faut aussi de la retenue. Il ne faut pas tout dire, tout cadenasser avec un environnement trop précis, des références temporelles, des personnages trop présents. C’est un équilibre difficile à trouver. L’œuvre doit être vivante mais il ne faut pas verser dans l’anecdote. Comme dirait un ami artiste, “le livre doit être à moitié ouvert”.  »

Gérard Cambon, courtesy galerie Béatrice Soulié

Matière

« La matière, c’est la base de tout. La mienne, c’est d’abord une pâte que je prépare et qui sert de fondement, de liant et qui évolue selon les besoins. Ce n’est pas de la « récup », mot que je trouve exécrable. Pour certaines pièces, les matériaux sélectionnés viennent intégrer un ensemble. Pour d’autres, c’est l’inverse. Lorsque deux pièces disparates s’appellent – un végétal, un morceau de ferraille ou de cuir -, il faut suivre, trouver des solutions adaptées pour qu’au final elles ne fassent qu’un. L’erreur n’est pas permise : un objet trop apparent, mal digéré, et c’est la catastrophe. Je déteste les assemblages de pacotille, que l’on assimile parfois à l’art brut. L’art brut, c’est autrement plus inspiré. Pour ma part, je construis, j’intègre, j’essaie de fusionner des choses, simplement. »

Verre

« Je n’aimais pas le verre, froid, lisse, impersonnel et je n’envisageais pas de m’en servir. Et puis, j’ai découvert Christina Bothwell, une artiste américaine, qui l’utilisait magnifiquement. Vous savez ce que c’est la jalousie, le défi ! J’ai eu envie de me lancer, de jouer au petit chimiste à 52 ans, avec des flacons, des éprouvettes, des essences et des pigments… C’est jubilatoire ! Il doit y avoir un peu du Jean-Baptiste Grenouille de Süskind en moi… Après divers essais et mésaventures, pas mal à vrai dire, sont nées les petites locomobiles de verre, toutes différentes et qui circulent en « meute ». Elles me plaisent bien, mais ce n’est qu’une étape transitoire. L’an prochain, j’irai probablement plus loin et autrement avec ce matériau. »

Tissu

« Je n’aimais pas le tissu non plus ! Je le trouvais un peu mièvre. Et puis, j’ai redécouvert les vieilles armoires familiales : fils, laines et vieux draps. Avec mes mains, disons charpentées et davantage habituées aux métaux, la transition a été un peu rude. Là encore, j’ai recherché l’équilibre. Le tissu apporte de la chaleur, il se combine bien avec des matériaux plus durs. J’ai finalement pris beaucoup de plaisir à l’utiliser pour les manèges, notamment pour Puli, qui évoque le chien hirsute un peu ridicule du même nom. Comme pour le verre, il me faudra approfondir, poursuivre ma route. »

Gérard Cambon, courtesy galerie Béatrice Soulié

Couleurs

« Mon goût pour la couleur est venu progressivement et il s’est vraiment révélé l’an dernier. Je saturais des bruns et des noirs. Sans doute, était-ce en réaction à l’air du temps, à cette morosité ambiante, cette idée récurrente de déclin, cette peur de l’avenir. Ce n’est pas possible de vivre comme ça. J’ai eu envie d’intégrer et de dépasser cela, d’apporter de la couleur et de  l’oxygène : des locomobiles aux couleurs vives pour s’élancer et des manèges pour prendre un peu de hauteur… J’ai abordé la couleur en autodidacte, laborieusement, en tâtonnant beaucoup. Ce qui est amusant, c’est que plusieurs artistes, avec lesquels je participe actuellement à l’exposition L’automobile dans tous ses états (NDLR : à l’Hôtel des Arts, Toulon) et qui ne me connaissaient pas, ont davantage apprécié mes talents de coloriste que la qualité de mes assemblages ! »

Voiture

« Je suis complètement étranger à la sphère de l’automobile. Je n’ai d’ailleurs aucune attirance pour les belles cylindrées. Pour preuve absolue : j’ai une Fiat Multipla, qui a été classée parmi les voitures les plus laides jamais réalisées et dont je suis très fier ! Cela ne m’empêche pas de beaucoup apprécier les œuvres inspirées par cet univers et présentes à Toulon comme celles de Bernard Buffet, Takuji Shimmura, Peter Klasen, Pierryl Peytavi ou encore César. Pour moi, la voiture, c’est avant tout l’évasion. Comme pour mes autres travaux, j’ai recherché à assembler des matériaux, à fusionner des éléments, mais en visant, cette fois-ci, une épure, en travaillant la ligne. J’ai voulu également traduire le sentiment de liberté ressenti par le conducteur. Bref, une forme de symbiose entre l’homme et la machine. Ensuite, c’est juste une question d’imaginaire : ma 309 est profilée comme une belle américaine des années 1960, alors que Tricycle évoque plutôt l’univers de Tardi. »

Sud

« Le Sud, c’est le mythe de l’Eldorado… Comme tous les mythes, il est en grande partie bâti sur des fantasmes, mais il y a tout de même une douceur de vivre, une atmosphère… On est en pays civilisé. J’adore agacer mes amis nordistes, Normands ou Alsaciens, avec ces propos abusivement simplistes et discriminatoires ! »

Etats-Unis

« Pour moi, c’est avant tout la découverte du milieu « outsider » avec lequel je flirte depuis une vingtaine d’années et de quelques beaux artistes : Bill Traylor, John Taylor, Terry Turrell, Charles Benefiel, par exemple. C’est aussi New York, une ville que je visite chaque année. Au-delà des clichés, elle vous apporte toujours quelque chose, impulse une énergie. J’apprécie aussi San Francisco et Chicago pour leur atmosphère. »

Singulier

« Au sens étymologique, c’est quelqu’un ou quelque chose d’unique, donc en soi de très respectable. Je suis autodidacte, je ne reproduis pas, je me sens singulier au sens premier… Mais l’usage de cet adjectif est devenu un tic de langage chez les chroniqueurs. Tel comportement, telle posture, tel engagement… Tout est “singulier”. Le mot est dévoyé. Dans le domaine artistique, c’est devenu une étiquette facile comme d’autres, “outsider” ou “post-expressionniste”, que l’on vous colle sur le dos. Une manière de vous mettre dans une petite case bien hermétique. Cela vaut surtout pour les “outsiders” d’ailleurs. Chacun sa chapelle et les ouailles seront bien gardées ! En ce qui me concerne, je trace ma route. »

Liberté

« Ma liberté, qui est aussi mon plaisir, consiste à me laisser guider vers ces petits miracles d’assemblages improbables : une graine de baobab avec une dent de cachalot, une orange avec une boite ancienne, un vieil appareil photo avec un garde-boue de vélo… Et puis, à mettre chacun des éléments au service de l’ensemble pour qu’il joue collectif, comme on dit au rugby, à transformer de potentielles “hérésies” en ensemble crédible, afin que “la chose”, comme on dirait “la bête”, ait l’air d’avoir toujours existée et qu’elle file vivre sa vie. Cette liberté a besoin d’être entretenue et les habitudes malmenées. Surtout, ne jamais construire de la même manière, découvrir de nouveaux matériaux. Après l’acier, le bois et le cuir, pourquoi pas les oranges et les citrons séchés, aujourd’hui le verre et le tissu, demain, qui sait ? Etre libre, c’est aussi jouer avec l’image que l’on a de soi et avec celle que les autres ont de vous. C’est suivre ses envies, travailler sur la ligne d’une locomobile, puis revenir à des personnages grotesques dans un univers baroque. Et puis, aller voir ailleurs. »

Gérard Cambon, courtesy galerie Béatrice Soulié

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