Bernar Venet à Paris – L’expression mathématique

Peinture, sculpture, mais aussi photographie, écriture, son, vidéo et performance, Bernar Venet a tout expérimenté  ! Une pratique multiple au service d’un concept unique, qui s’articule autour des mathématiques. Longtemps boudé par les institutions françaises, c’est à l’étranger, aux Etats-Unis notamment, que ce précurseur de l’art conceptuel a assis les prémices de sa notoriété. Cet été, il installait sept de ses sculptures monumentales dans les jardins de Versailles, tandis que l’Hôtel des Arts de Toulon lui consacrait une rétrospective portant sur son œuvre picturale des dix dernières années. La galerie Pierre-Alain Challier, à Paris, présente quant à elle, jusqu’au 5 novembre, un ensemble de sculptures et d’estampes récentes.

Droite, courbe, oblique, continue ou brisée, couchée sur le papier, la toile, ou s’élançant à l’air libre portée par la puissance de l’acier, la ligne est au cœur de la démarche artistique de Bernar Venet. Elle est le fruit d’un long cheminement exploratoire, alliant philosophie et sémiologie, au cours duquel il n’a eu de cesse de puiser dans le champ des mathématiques le vocabulaire qui fait la singularité de son œuvre.

L’artiste voit le jour en avril 1941 à Château-Arnoux-Saint-Auban, petit village des Alpes-de-Haute-Provence. Son père Jean-Marie, gravement malade, s’éteint à la même époque, laissant la charge d’une fratrie de quatre garçons à sa veuve Adeline. Dactylo, la jeune femme s’acquitte au mieux de ses responsabilités. «  Elle dut néanmoins se résoudre à envoyer deux de mes frères au séminaire pour leur assurer un toit et des études.  » Bernar est le plus jeune. Sujet à l’asthme, il grandit au rythme de longs séjours dans des aériums. Sa nature fragile ne facilite pas l’intégration de l’enfant à l’école. «  J’étais faible, maigre, les filles ne m’accordaient pas un regard.  » La découverte de son talent en matière de dessin lui offre enfin une «  opportunité d’exister aux yeux des autres, de sortir du lot.  » Il se met à travailler la discipline avec ardeur. «  On était deux ou trois copains qui se retrouvaient pour dessiner et peindre dès que possible.  » Une passion encouragée par sa mère qui lui achète, dès qu’elle le peut, des ouvrages sur l’art. Ils deviendront ses livres de chevet, nourrissant l’espoir, auquel il s’accroche  : devenir un jour artiste. A 11 ans, il vend ses premières toiles à des «  gens du coin  ». Trois ans plus tard, il réalise sa toute première exposition personnelle, dans son village. Mais échoue, à 17 ans, au concours d’entrée de l’école des Arts décoratifs de Nice.

«  Ce fut la plus grande chance de ma vie !, s’exclame-t-il. J’aurais perdu cinq années à apprendre des choses qui ne m’auraient finalement pas été bien utiles…  » Il rejoint alors les bancs de la Villa Thiole, l’école municipale d’Arts plastiques de la capitale azuréenne. Mais les frais de scolarité sont élevés. Au bout d’un an an, Bernar Venet n’a d’autre choix que de quitter l’établissement pour trouver un travail. Il est engagé comme décorateur par l’Opéra de la ville et poursuit en parallèle sa quête personnelle d’artiste en devenir. Il expose une deuxième fois en solo à 19 ans. La vente de plusieurs tableaux lui permet de réunir un peu d’argent avant de partir rejoindre les rangs de l’armée en 1961.

Du fait de sa santé instable, il est affecté comme secrétaire dans des bureaux situés à Tarascon. Sur place, il obtient l’accès à un vaste grenier qu’il convertit en atelier – de 700 m2 ! –, et y réalise les premiers «  actes  » et toiles fondateurs de son travail ultérieur. Il mène notamment des recherches autour du goudron – qu’il étale avec les pieds sur le papier –, s’essaye à la photographie, réalise sa première performance – se mettant en scène, allongé torse-nu au milieu de détritus –. Autant de signes précurseurs d’une radicalité absolue visant à supprimer tout ce qui rappellerait un geste artistique. L’expérience, «  extrêmement positive  », est suspendue lorsqu’en 1962, il est envoyé rejoindre d’autres bureaux militaires sur le territoire algérien. Là-bas, il profite de son temps libre pour étendre son champ culturel, découvre la philosophie et plonge avec avidité dans les écrits des grands penseurs. D’Helvetius à Marx, en passant par Pascal et Nietzsche, dont il retient avant tout la nécessité pour l’homme de douter et de savoir se remettre en question, ses lectures auront une influence déterminante sur son travail futur. «  A ce moment, je suis devenu matérialiste  », affirme-t-il.

Bernar Venet, photo Pat Verbruggen, Antwerp, archives Bernar Venet, New York
Bernar Venet, lors de la 53e Biennale de Venise, 2009
Bernar Venet, archives Bernar Venet, New York
Effondrement : Angles, acier Corten, Bernar Venet, 2011
Rendu à la vie civile au terme de 22 mois passés sous les drapeaux, Bernar Venet revient poursuivre à Nice son exploration plastique et esthétique. 1963 marque l’avènement de sa première sculpture, Tas de charbon, constituée – comme son nom l’indique – de charbon déversé sur le sol, dans un geste délibérément éloigné de toute «  forme  » et destiné à tenir l’artiste à distance de l’œuvre, à affirmer la place prépondérante accordée à l’idée, au concept. L’heureux hasard des rencontres l’amène à faire la connaissance d’Arman, avec lequel il se lie d’amitié et grâce auquel il côtoie d’autres membres du Nouveau Réalisme tels César, Raymond Hains ou Jacques Villeglé. Le groupe l’encourage, lui offre d’exposer à ses côtés à Paris dans le cadre du salon Comparaisons de 1964 – une expérience renouvelée en 1965 et en 1967 –. Malgré tout, Bernar Venet ne parvient pas à sortir financièrement la tête de l’eau. «  Les gens disaient croire en moi, mais n’achetaient pas…  » Arman, qui vit et travaille à l’époque entre New York et Nice, a alors ce geste d’amitié salvateur : il lui offre un tableau, qu’il l’incite à vendre afin de se payer un billet pour les Etats-Unis. Ses difficultés persistantes en France et l’attrait exercé par cet Outre-Atlantique «  bouillonnant  » ont raison de ses réticences. Il embarque pour New York en 1966. Très vite, l’idée de s’y installer s’impose à lui : «  C’est là-bas que cela se passait  », dit-il simplement. Et le pari sera gagnant : cinq ans plus tard, la ville lui offrira une rétrospective !

«  J’ai eu la chance d’être entouré.  » Arman lui ménage une place dans son propre atelier, lui ouvre des portes et son cercle d’amis. Bientôt, il prend une chambre au Chelsea Hotel, haut lieu de la vie artistique new-yorkaise. A jamais gravé dans sa mémoire, reste ce moment «  unique et privilégié  » partagé là-bas avec Marcel Duchamp, «  le héros principal de l’art du XXe siècle  », le 16 novembre 1967 dans son appartement. Intrigué par ce qu’il lui avait été rapporté des travaux en cours de ce jeune compatriote, le maître avait été à l’initiative de leur rencontre, «  un des grands moments de ma jeunesse  », écrit Bernar Venet en 2010. A l’époque, celui-ci était engagé depuis plusieurs mois dans un «  programme  » planifié sur quatre ans et qui prenait appui sur les diagrammes et équations mathématiques. «  J’ai développé un art qui refusait complètement le formalisme, que je voulais placer en opposition à l’art traditionnel.  »

Par «  tradition  », il entend cette dichotomie qui caractérise l’art et ne lui autorise que deux champs d’expression : figuratif ou abstrait. Pour s’en démarquer, et résolument «  s’écarter des sentiers battus de l’artiste  », il choisit «  intuitivement  » d’axer sa démarche sur le sens et, s’inspirant du sémiologue français Jacques Bertin, vient placer en regard de la polysémie propre à la figuration et du caractère pansémique de l’abstraction, la monosémie* inhérente aux diagrammes et formules mathématiques. Auxquels il avoue d’ailleurs sans détours ne pas connaître grand-chose. Les « objets », nombres, figures, espaces et équations qui parsèment ses toiles sont choisis «  en fonction de leur éloignement à tout ce qui ressemble à de l’art  ». Ses travaux traduisent une rigueur conceptuelle, il les veut auto-référentiels, à tel point que l’artiste en confie parfois la réalisation à des personnes extérieures, afin de les tenir le plus possible écartés de sa subjectivité. Cette exploration du «  neutre  » atteint son paroxysme comme ses limites en 1970. Il lui semble alors logique de cesser son activité créatrice, ce qu’il fait à compter du 31 décembre 1971.

Bernar Venet, courtesy Sarthe Fine Art, Hong Kong, archives Bernar Venet, New York
Saturation 4, acrylique sur toile (200 x 200 cm), Bernar Venet, 2002

Quelques dates qui ont «  compté  »

1941 > Année de sa naissance. «  Quelle chance j’ai eu que ma mère soit ma mère !  »

1958 > Son arrivée à Nice.

1963 > Le début de son amitié avec Arman.

1966 > Son premier diagramme de mathématiques.

Bernar Venet, archives Bernar Venet, New York
Reliefs muraux de la série « GRIB », acier oxycoupé, 250 x 250 x 3,5 cm chacun environ, Bernar Venet
Entre-temps, associé aux pionniers de l’art conceptuel, il participe à plusieurs expositions internationales, telles Prospect, en 1968 à la Kunsthalle de Dusseldorf, Conception Konzeption, en 1969 à Leverkusen, en Allemagne, ou encore Art by Telephone, au musée d’Art contemporain de Chicago, en 1969 également. L’année suivante, le musée Haus Lange de Krefeld, temple allemand de l’avant-garde artistique, accueille sa première rétrospective. En 1971, le Centre culturel de New York organise la deuxième. Il a 30 ans.

De retour pour quelques années en France, il enseigne à la Sorbonne, livre des conférences à l’étranger, tout en approfondissant sa réflexion théorique. Il poursuit également son instruction, en autodidacte, s’abreuvant d’ouvrages philosophiques et sémiologiques. Mais les muses n’en ont pas fini avec lui. Peu à peu, il devient nécessaire de reprendre le travail laissé en suspens pour l’achever, le remettre en question afin d’en développer de nouveaux axes. Nous sommes en 1976, les formules mathématiques, toujours prégnantes, emplissent ses tableaux et œuvres murales. Bientôt la couleur les accompagnera. Avec les Arcs – mettant en espace les degrés qui les définissent et les composent –, les Lignes indéterminées ou les Effondrements, sa sculpture acte le tournant formaliste pris par son œuvre. Elle aborde les thèmes du rapport au corps, à l’équilibre et à leur environnement. L’acier Corten devient son matériau de prédilection.

Si aux Etats-Unis, sa réputation est faite depuis des années, la France demeure un territoire, un public à conquérir. «  Tout restait encore à construire.  » A-t-il souffert de cet ostracisme qui l’a longtemps poursuivi ? « Ça m’a uniquement stimulé, analyse-t-il aujourd’hui. Car cela m’a poussé à sans cesse tenter de me dépasser, de convaincre.  » Cette inaltérable quête de «  mieux  », de «  nouveau  », est à la source de travaux inédits, des «  nouveaux reliefs  » travaillés au chalumeau qui seront présentés à Miami en décembre et à Bâle l’année prochaine.

Bernar Venet vit aujourd’hui à New York et passe l’été au Muy, dans le Sud de la France. Artiste «  nomade  », il continue de parcourir le monde, d’une exposition à l’autre, à l’affût de projets originaux et susceptibles de diffuser ses idées. Ce «  besoin  » de se déplacer, de se renouveler, semble inhérent au personnage ; il ne l’explique pas, sinon qu’il s’est imposé à lui comme une évidence : «  Je bouge parce que les particules de mon corps ont besoin de bouger  », dit-il simplement. CQFD !

* La polysémie induit une pluralité de sens, la pansémie une infinité de significations et la monosémie un sens unique ou tout du moins pré-défini.

Dans les jardins de Versailles

Bernar Venet, archives Bernar Venet, New York
Ligne indéterminée, sérigraphie sur papier (152 x 103 cm), Bernar Venet, 2005
Après Jeff Koons, Xavier Veilhan et Takashi Murakami, Bernar Venet est venu à son tour investir Versailles cet été. Il y a installé sept de ses sculptures monumentales en acier, jouant avec la portée symbolique du lieu et choisissant de venir souligner le tracé comme de renouveler l’appréhension des jardins du château. «  Je vois dans Versailles des espaces ouverts et immenses, des perspectives à perte de vue. C’est à la fois le lieu idéal pour installer mes sculptures et un véritable challenge de se retrouver confronté à un paysage sublime et grandiose. Mes Arcs doivent s’y intégrer sans se perdre dans l’espace, pour cela de nombreux paramètres sont à prendre en considération (…). Il était évident que je n’allais pas m’installer à l’intérieur, mes sculptures ne s’y prêtent pas, alors qu’elles trouvent toute leur plénitude dans les allées des jardins de Le Nôtre. Je pense à ces levers et couchers de soleil dont la lumière dorée va mettre en valeur le rouge-brun de l’acier Corten. Les courbes de mes sculptures contrasteront avec la géométrie angulaire des jardins tandis qu’elles accompagneront les contours circulaires du bassin d’Apollon et du Grand Canal.  » Jusqu’au 1er novembre au domaine de Versailles.

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