Patrick Dougherty à Chaumont-sur-Loire – Une œuvre qui nous ressemble

S’inspirant du lien ancestral noué par l’homme avec la nature et ses arbres protecteurs, Patrick Dougherty crée des sculptures végétales aux formes merveilleuses et d’une infinie poésie. Enchevêtrements savants de branchages de saule, noisetier, orme ou bambou, elles se fondent dans leur environnement avec aisance, invitant le visiteur au rêve. Entourage, l’une de ses créations les plus récentes, a vu le jour dans le parc du Domaine de Chaumont-sur-Loire. Rencontre avec un artiste magicien.

Chacun de ses chantiers dure peu ou prou trois semaines, temps imparti à l’ «  apprivoisement  » des lieux, à la collecte des branchages puis à la lente maturation de la sculpture elle-même, fruit du travail collectif d’une équipe généralement recrutée sur place. «  J’ai rarement une idée précise en tête quand j’arrive dans un nouveau site, explique-t-il. En général, je me balade alentours un jour ou deux et, le temps que l’on rassemble le matériel nécessaire, je sais où je vais.  »

Le front haut, parsemé de cheveux blancs, Patrick Dougherty affiche au premier abord un regard sérieux, réhaussé de lunettes, qui s’éclaire aussitôt qu’il a l’occasion de développer sa démarche, de faire partager son affection pour la nature et son plaisir de la rencontre. Sa passion, il en situe sans hésiter la source dans sa plus tendre enfance, passée à vagabonder à travers les forêts entourant la petite ville de Southern Pines, en Caroline du Nord – état situé sur la côte Est des Etats-Unis. «  En hiver, j’ai toujours été fasciné par la fantaisie des formes dessinées dans l’espace par les branches dénudées. Ce n’est qu’un exemple parmi tous ceux que je pourrais citer. Et puis, tous les enfants jouent avec des bâtons, se métamorphosant en magicien, chevalier et autre justicier. Mon travail d’aujourd’hui est très probablement lié à ces toutes premières expériences avec le bois.  »

Sa vocation de sculpteur, il n’en prendra conscience que tardivement. Il se dit avoir toujours été attiré par l’art et se souvient combien, dans sa jeunesse, il aimait fabriquer de ses dix doigts divers objets ; c’est pourtant dans des études d’anglais qu’il s’engage après le lycée, suivies au bout de quatre ans d’un cycle universitaire d’administration hospitalière, dont il sort diplômé en 1969, à l’âge de 24 ans. Il occupe alors un poste dans un hôpital six années durant,  avant  de  faire  une  pause  en tant qu’«  homme au foyer  ». « L’une des conséquences du fait de rester à la maison, c’est que vous vous mettez entre parenthèses au profit exclusif des enfants. Cette forme de sacrifice m’a finalement offert un état de placidité propice à réfléchir à mon avenir, à ce que je voulais vraiment faire.  »

Dans les bois environnant la maison qu’il a lui-même bâtie à Chapel Hill – en Caroline du Nord, où il vit toujours –, il prend l’habitude de ramasser de fins bâtons et branchages qu’il s’amuse à assembler, à tresser de manière singulière. Peu à peu, la tentation artistique grandit en lui, jusqu’à le convaincre, au tout début des années 1980, de retourner sur les bancs de l’université, en l’occurrence ceux du département sculpture. «  Le jour où j’ai poussé ses portes a été l’un des meilleurs de ma vie.  » A 35 ans, Patrick Dougherty apprend ainsi à travailler l’argile et le métal, sans parvenir à se laisser totalement séduire. «  En fait, je cherchais quelque chose qui ait une portée “universelle”. Le bois, mais sous forme de tiges et de longues baguettes, s’est très vite imposé : il y a des milliers d’années, les gens glanaient déjà du bois et les enfants jouaient déjà avec des bâtons. J’aime aussi l’idée de refuge, du simple abri, qui parle à tout le monde. Nous sommes tous conscients, quelque part au fond de nous, de cet héritage commun, de ces pratiques transmises à travers les siècles. »

Patrick Dougherty, photo Lionnel Hannoun
Patrick Dougherty, 2012
Patrick Dougherty, photo Dole Dean
Just around the Corner, New Harmony (Etats-Unis), Patrick Dougherty, 2003
Ses premières sculptures sont à sa taille, puis, peu à peu il se lance dans des projets plus ambitieux, ses installations deviennent monumentales. S’il affectionne plus particulièrement l’érable, l’orme, le cornouiller ou le liquidambar, la variété de l’arbre utilisée dépend tout simplement de ce qui pousse dans les environs immédiats du lieu investi – à Chaumont-sur-Loire, ce sera le saule, livré par un fabricant local de paniers ou offert par des agriculteurs occupés à défricher un terrain voisin –. C’est l’une des particularités de son travail, succession de défis qu’il relève avec un inaltérable enthousiasme. «  J’aime aussi ce challenge qui consiste à choisir la bonne échelle, à construire une œuvre s’intégrant parfaitement à son environnement.  » Tout comme il apprécie de nouer contact avec les habitants qui ne manquent pas de venir l’interroger lors de l’élaboration d’une pièce, généralement déployée dans un espace public. « Très souvent, des gens des alentours proposent spontanément leur aide. D’autres prennent l’habitude de passer pour voir où nous en sommes, comment les choses évoluent. Certains viennent tous les jours  : ils comprennent alors notre fonctionnement et en arrivent à appréhender de mieux en mieux la sculpture elle-même.  »

Chacune de ses interventions suit un processus immuable divisé en trois partie  : la «  genèse  », le gros œuvre et la finition. Outil de travail essentiel, notamment de la première phase, son carnet de croquis ne le quitte jamais. Parsemé de notes et d’esquisses sommaires, «  insignifiantes et très schématiques  », il est le compagnon fidèle de ses réflexions. L’artiste n’hésite pas à comparer le tracé des bâtons dans l’espace à celui du crayon sur la feuille  : «  Les tiges – il utilise de jeunes pousses, dont le diamètre varie de celui d’un doigt à un poignet – sont effilées, elles sont comme des lignes qui, si vous les agencez toutes dans une certaine direction, font naître une sensation de mouvement, de fluidité, et donnent à l’ensemble un petit côté magique.  »

A Chaumont-sur-Loire, la magie opère de la plus belle manière. Surplombant la Loire, Entourage et ses formes cylindriques élancées interpellent le visiteur de loin. Patrick Dougherty explique s’être ici inspiré d’un alignement de silhouettes végétales observées dans un jardin japonais. «  Cela évoque pour moi une suite de personnages, une procession… J’imagine de curieux individus attendant en file indienne d’être reçus à la cour. Ils seraient habillés avec raffinement, portant des vêtements de cérémonie amples et fluides, des chapeaux. On peut cependant aussi y voir une succession de maisonnettes… » Mais l’homme de rappeler aussitôt que ces considérations personnelles n’ont finalement que peu d’importance  : «  Si ma sculpture préférée est toujours celle sur laquelle je travaille, une fois terminée, elle est toute entière dédiée au plaisir du spectateur  », mise à la disposition de l’histoire et de l’imagination de chacun. «  Je travaille dur à construire une pièce qui provoque une émotion particulière à celui qui la contemple.  » A l’œuvre de se montrer telle quelle, de s’exprimer par elle-même. «  Un bon travail provoque de nombreuses associations dans l’esprit de celui qui l’observe  : il peut faire penser à un nid d’oiseau, à l’enfance, voire à un dessin. Il y a une mutltitude de façon de l’appréhender et si, en fin de compte, vous le voyez comme une œuvre d’art, vous commencez en général par ressentir ce qu’il évoque de façon intime.  »

Patrick Dougherty, photo Duncan Price
Call of the Wild, Centre international d’art contemporain@de Tacoma (Etats-Unis), Patrick Dougherty, 2002
Patrick Dougherty, photo Wayne Moore
Cell Division, Savannah College of Art (Etats-Unis), Patrick Dougherty, 1998
Systématiquement soumis aux caprices du temps et des éléments, les travaux du sculpteur américain cultivent l’éphémère. « La pluie et le vent apportent leur part à l’évolution de la sculpture. Je pense que, tout comme un beau parterre de fleurs, chacune a sa saison  : mes installations tiennent environ deux ans avant de commencer à s’étioler. J’aime aussi l’idée qu’elles aient finalement leur propre cycle de vie, passant tour à tour par une période de jeunesse, de maturité, puis de vieillesse, comme nous. » Patrick Dougherty mène à bien environ dix projets par an. Un rythme soutenu qu’il apprécie  : «  Certains se demandent si leur œuvre entrera dans l’Histoire. Je ne m’inquiète que de pouvoir travailler tous les jours.  » Chaque étape est vécue comme un chapitre d’une longue histoire à tiroirs, l’élaboration d’une sculpture étant pour lui comme celle d’un récit, dont on bâtit les grandes lignes avant de l’affiner. «  Il arrive un moment où, à force de polir – pour emprunter au langage des joailliers –, on risque d’abîmer  ; il faut s’arrêter. Je vois quand c’est fini, j’éprouve alors un sentiment d’unité. » Quand ce temps survient, il est l’heure pour l’artiste nomade de s’en aller apprivoiser un autre lieu.

Une jeune française en « chef d’équipe »

Patrick Dougherty, photo Rob Cardillo
Summer Palace, université de Philadelphie (Etats-Unis), Patrick Dougherty, 2009
Samantha Richard est une jeune plasticienne française installée à Rennes. En 2008, elle assiste Patrick Dougherty lors de sa première intervention en France, à Châteaubourg (Sortie de Cave), lui servant à la fois d’assistante et d’interprète. Depuis, elle l’accompagne à chacun de ses passages dans l’Hexagone : à Trévarez en 2011 (Sur les pas d’Atlas), à Chaumont-sur-Loire cette année et, prochainement, à Nantes. « Ses installations requièrent un réel investissement physique, précise-t-elle. Il faut que le chantier progresse de manière fluide et il compte sur moi pour le seconder, encadrer les bénévoles qui participent à la réalisation d’une sculpture, et lui permettre ainsi de rester concentré sur son travail. » Samantha Richard est à la fois photographe, peintre, dessinatrice et sculptrice. Sa démarche n’a a priori pas de lien avec celle de Patrick Dougherty. « Pourtant, je ressens une affinité artistique entre nous. Je m’inspire en effet beaucoup de l’architecture pour créer des images, mais aussi pour réaliser des volumes, parfois éphémères comme mes récents “châteaux de cartes”, conçus à partir de photographies de façades de bâtiments emblématiques notamment prises lors de voyages en Angleterre et en Allemagne. » Ses influences, elle les puisent dans l’histoire de l’art, chez les primitifs italiens, dans le mouvement Peinture métaphysique de De Chirico, mais aussi auprès des avant-gardes européennes de la première moitié du XXe siècle, tels le Bauhaus ou la Nouvelle Objectivité. « Le contact avec Patrick Dougherty nourrit, par ailleurs, mes réflexions sur l’art, la place de l’artiste dans le monde, et exerce aussi de ce fait une forme d’influence sur mon travail. » Un travail toujours en mouvement, qui s’articule autour de diverses recherches et expérimentations, comme celle actuellement menée avec de la céramique.

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