Kin-Wah Tsang – L’harmonie des opposés

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Ses supports d’expression sont le papier, le verre, le tissu, mais aussi les objets, les murs, les sols et les plafonds, qu’il habille au gré de ses installations à double lecture. Kin-Wah Tsang manie les formes et les couleurs avec force harmonie, mais son trait constitue aussi un véritable langage, empli de milliers de mots, qui témoigne d’une réflexion engagée sur l’homme et ses rapports au monde. Une manière pour ce doux rebelle de défier les normes sociales. Depuis 2009, l’artiste hongkongais travaille à une série d’installations vidéo – The Seven Seals (Les Sept Sceaux) – qui s’appuient sur ses textes et arabesques si singuliers. La cinquième pièce de cette série est présentée à partir d’aujourd’hui au Mori Art Museum de Tokyo. A l’occasion de cette exposition, nous mettons en ligne le portrait de Kin-Wah Tsang, écrit par Neel Chrillesen pour Cimaise (287).

Il s’est installé il y a quelque temps dans ce studio. Un petit appartement loué dans un village agricole de Hong Kong « tranquille, entouré de beaucoup d’espèces d’arbres et d’insectes ». Ainsi séparé du foyer familial, Kin-Wah Tsang, 34 ans, y a trouvé une liberté jusque-là inconnue. Ici, plus de télévision qui bourdonne en permanence et le bonheur de pouvoir enfin écouter sa propre musique, le volume à fond. « C’est un style de vie que j’apprécie. Je peux me lever et travailler, terminer une tâche et me coucher, et cela à n’importe quelle heure. » Né à Guangdong, dans le sud de la Chine, il est arrivé à Hong Kong à l’âge de 5 ans. « Au début, on vivait dans les bas quartiers. On était assez pauvres et je n’avais pas beaucoup de choses avec lesquelles jouer. J’étais, avec mon frère ou d’autres enfants, souvent dans la rue. Parfois, j’aidais ma mère quand elle ramenait du travail supplémentaire de l’usine. C’était plutôt rudimentaire, mais j’étais heureux. Cela reste un bon souvenir, une époque particulière. »

Le rêve européen du jeune artiste

he Fourth Seal, HE Is To No Purpose And HE Wants To Die For The Second Time, Kin-Wah Tsang, 2010.
he Fourth Seal, HE Is To No Purpose And HE Wants To Die For The Second Time, Kin-Wah Tsang, 2010.

A cette période, Kin-Wah passe aussi beaucoup de temps à dessiner et à peindre. « J’adorais cela. Adolescent, je rêvais d’être peintre, c’était le seul type d’art que je connaissais. Alors quand j’ai eu la possibilité d’étudier à l’université, j’ai choisi les Beaux-Arts. Mes parents auraient peut-être préféré que je fasse médecine ou autre chose qui m’assure une bonne situation, mais ils ne sont pas intervenus dans ma décision. Ils ont eu une attitude positive, ils m’ont laissé toute la place nécessaire pour poursuivre mon rêve. » La famille compte pour cet homme à la fois doux et rebelle. Il passe voir ses parents dès qu’il le peut « parce que je sais qu’il me reste de moins en moins de temps avec eux », il rend visite à sa grand-mère tous les ans dans sa Chine profonde (où il se sent désormais « comme un étranger »), et il adore ses frères et sœurs. « Mes parents n’ont pas fait beaucoup d’études, mais ils nous ont donné une bonne éducation et ont été de bons modèles. Ils ne sont pas matérialistes et ne nous ont jamais demandé de leur donner une partie de nos revenus, comme cela se passe dans la plupart des familles de Hong Kong. »

Son diplôme universitaire obtenu, Kin-Wah veut aller étudier à Londres. Un endroit qui doit lui permettre d’élargir son horizon, d’approfondir ses connaissances artistiques et de poursuivre sa propre œuvre, mais il n’obtient une bourse que deux ans plus tard, en 2002, après avoir participé à la Biennale de Hong Kong. Le rêve européen du jeune artiste, déjà couvert de prix et de distinctions dans son pays, s’avère cependant différent de ce qu’il avait imaginé. C’est la première fois qu’il quitte le territoire de son enfance et c’est aussi la première fois qu’il se sépare des siens si longtemps. « La façon de vivre et de travailler des Britanniques est très différente. Ce fut très dur, surtout au début. Les agressions raciales dans la rue étaient difficiles à encaisser. A l’époque, cela m’a profondément affecté. D’un autre côté, Londres m’a beaucoup inspiré et c’est tout ce que j’y ai vécu qui est à l’origine de ma première installation. »

Longues réflexions et impressions manuelles

« Chaque œuvre ou installation débute par une longue réflexion et des recherches. Je prends en compte le site, son histoire, sa signification, je cherche des liens avec mes propres expériences et idées. Ensuite, je trouve une image ou un motif qui s’adapte au projet. Je le scanne et le travaille sur ordinateur, en rajoutant du texte afin de créer une nouvelle image. Les mots ne viennent pas toujours, cela peut me travailler des jours et des jours. La composition de l’image prend beaucoup de temps, c’est l’étape la plus difficile. Ensuite vient l’impression, que je tiens à faire moi-même et toujours manuellement, même si c’est plus long. Je fais également les installations sans l’aide de personne. La réalisation d’une œuvre me prend environ deux mois, parfois beaucoup plus. »

Les motifs floraux que Kin-Wah prend comme base pour ses œuvres sont inspirés de l’artiste britannique William Morris. Mais les mots avec lesquels il les dessine lui appartiennent en propre. « Ce sont comme des cris, une libération des sentiments et des émotions refoulées, qui ressortent en force. » Ces mots souvent grossiers semblent en opposition totale avec la délicatesse des motifs. « Utiliser ce type de langage est une façon de défier les normes sociales. Cela peut parfois choquer, mais ce n’est pas ma principale intention. Si c’était le cas, il existe des moyens plus directs pour le faire ! C’est plutôt mon approche philosophique de la vie. C’est aussi une confrontation entre le texte et l’image et leur rapport avec l’espace. »

Nietzsche toujours revient

Sans titre, Kin-Wah Tsang, Hong Kong.
Sans titre, Kin-Wah Tsang, Hong Kong.

La réflexion derrière chaque tracé est essentielle, le message qui en découle primordial. Kin-Wah a l’art de remettre en cause les normes, s’insurger contre l’influence des médias, opposer l’être et le paraître, s’interroger sur les notions de vérité, de réel, ce qui est beau, laid… Son côté adolescent révolté n’exclut cependant pas une connaissance approfondie des sujets qu’il aborde, longuement médités. « Je réfléchis trop et ce qui en sort ne plaît pas à tout le monde. Je suis un peu bizarre, naïf et pas très communicatif, mais je suis content de pouvoir m’exprimer par l’écriture aussi. » Grand lecteur, il dévore massivement les écrits de Barthes, Foucault, Camus, Eco, Dostoïevski ou Machiavel, mais en revient toujours à Nietzsche. « Il a une grande influence sur ma façon de penser. » Il se retrouve dans l’esprit critique du philosophe allemand, adopte et réécrit ses principes, dont celui, récurrent, selon lequel les opposés ont une valeur fondamentale.

C’est peut-être aussi Nietzsche qui va l’aider à aller plus loin encore. « J’explore de nouvelles directions, notamment pour exprimer mes pensées sur le christianisme, fondées sur les expériences que j’ai eues en tant que chrétien, et les idées de Nietzsche. Pour cela j’utilise des visages et des mains tirés des œuvres de Léonard de Vinci que je modifie numériquement. » Kin-Wah n’est pas du genre à se satisfaire de ses efforts passés. « J’aimerais que mon travail s’améliore sans cesse, je voudrais pousser les limites de plus en plus loin, jusqu’à un point que personne n’aurait encore atteint. » Dans son coin de l’hémisphère, cela n’est pas toujours évident. Mais Nietzsche le disait, et Kin-Wah le sait : « L’artiste a le pouvoir de réveiller la force d’agir qui sommeille dans d’autres âmes. »

La Chine, vue de loin

« Je ne sais pas véritablement comment l’Occident voit la Chine. J’ai l’impression qu’il y a une peur liée à la montée économique du pays et pas mal de sentiments négatifs envers les Chinois en général. Si je peux comprendre certaines choses, j’ai l’impression que de nombreux raisonnements reposent sur des stéréotypes et donnent lieu à des malentendus. »

Quelques dates

29 novembre 1976 « Ma fausse date d’anniversaire que mes parents m’ont “donnée” quand nous avons quitté la Chine pour Hong Kong, pour des raisons que je n’ai jamais réussi à élucider complètement. »
14 février 1977 « Ma vraie date d’anniversaire que peu de gens connaissent (jusqu’à maintenant !) »
1999 « Ma première exposition solo alors que j’étais encore étudiant à l’université d’Hong Kong. »
Août 2002-Sept. 2003 « L’année où j’ai étudié à Londres. Un séjour qui m’a ouvert l’esprit et m’a énormément aidé à progresser dans mon travail. »
Mai 2005 « J’ai gagné le prix “Sovereign Asian Art prize” et j’ai fait une grande exposition solo à Hong Kong, ce qui m’a rapporté pas mal d’argent et de reconnaissance ! »

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