Daniel Spoerri – Quand l’art se terre

Nos ancêtres les Gaulois, friands d’agapes et de grands banquets auraient sans doute honoré comme il se doit l’événement : la mise au jour début juin des restes d’un « repas-performance » pour cent couverts initié par Daniel Spoerri. Ce Déjeuner sous l’herbe, référence ironique à la toile de Manet, tout surréel qu’il paraît vient d’être exhumé quelque trente ans après avoir été enfoui. A l’époque du beau linge avait été convié : entre autres, les artistes Erró, César et Soulages, des galeristes, Templon et Nahon, critique et écrivain, Catherine Millet et Alain Robe-Grillet. Célèbre pour ses tableaux-pièges, Spoerri s’était chargé du menu : tripailles à tout-va, cochon en veux-tu, en voilà ! Chacun apportant son couvert. Le banquet sera ensuite enterré dans une tranchée creusée dans les jardins du domaine du Montcel, à Jouy-en-Josas, là où s’implantera la première Fondation Cartier. Intitulée L’Enterrement du tableau-piège, la performance est une façon pour l’artiste de célébrer ses adieux à ses fameux tableaux où des objets ordinaires collés sur des planches se transforment en œuvres d’art une fois remis à la verticale. Que reste-t-il de cette singulière aventure ? Pour le savoir, une équipe d’archéologues a entrepris des fouilles, à l’initiative de l’anthropologue Bernard Müller et en compagnie d’un historien de l’art et d’un cinéaste qui réalisera un film sur l’événement. Spoerri est venu sur le chantier. S’il se refuse à ce que son œuvre se transforme en enjeu commercial, il souhaite en revanche qu’elle offre un étonnant champ d’étude expérimental sur les frontières entre les mondes artistique et scientifique. Où commence l’archéologie du présent ? Les objets exhumés seront exposés au Centre Pompidou en octobre, puis « réenfouis » sous d’autres mètres cubes de terre, promet Bernard Müller. Entre tire-bouchon et bouteilles vides, la collecte ne devrait pas apporter de grandes révélations, l’andouille de Vire ayant sans doute rendu l’âme sans laisser de trace ; il n’en reste pas moins que l’intérêt scientifique et épistémologique offre une réflexion non dénuée d’ironie sur l’art contemporain que Spoerri, 80 ans, ne saurait désavouer, lui qui affirmait déjà, il y a une cinquantaine d’années : « Je ne mets qu’un peu de colle sous les objets, je ne me permets aucune créativité. »

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