Miguel Chevalier à Céret – Poésie et métaphores

Elles sont vivantes  ! Les fleurs génératives et interactives de Miguel Chevalier forment des jardins extraordinaires au Musée d’art moderne de Céret, dans les Pyrénées-Orientales. L’exposition Paradis artificiels explore la question du lien entre la nature et l’artifice. «  Je ne travaille plus avec de la peinture comme le faisait Monet, mais comme lui sur les notions de temps et de lumière  », aime à rappeler l’artiste. Visite en sa compagnie et celle de Nathalie Gallissot, conservatrice en chef des lieux.

Miguel Chevalier/Logiciel Claude Micheli
Trans-Natures in vitro 2014, Miguel Chevalier
A l’entrée de l’exposition, un individu se presse. Son corps tendu vers l’avant, ses bras marquant le mouvement, il va, accompagné de son ombre, vers un destin qu’il a hâte d’accomplir. Cet homme en marche, qui ouvre l’exposition de Miguel Chevalier au Musée d’art moderne de Céret, vient comme une allégorie nous rappeler qu’il n’arrive que peu de choses à ceux qui choisissent l’immobilité. Réalisée à l’aide d’une fraiseuse 5 axes, la sculpture – The Walker – Body Voxels – marque la volonté de l’artiste de poursuivre ses recherches là où la technologie avance. Un parti-pris qu’il a longtemps payé au prix fort. Difficile dans les années 1980-1990 d’imposer l’idée que l’ordinateur est un nouvel outil de création comme un autre. «  Je n’étais pas dans le bon timing  ! A l’époque, le monde de l’art était marqué par un important retour de la peinture avec le street art, la figuration libre, la bad painting, etc. Aujourd’hui, les cartes sont rebattues. Les diverses évolutions technologiques touchant le quotidien ont rendu l’art numérique plus facile d’accès. Désormais, les mentalités ont évoluées. Les réticences des institutions muséales sont en train de changer. Il ne s’agit pas de remplacer un médium par un autre mais bien de développer un moyen d’expression à part entière au même titre que la peinture, la photo ou la vidéo  », précise Miguel Chevalier. A Céret, les portes se sont ouvertes en grand. Nathalie Gallissot, la conservatrice en chef du musée, n’a pas hésité à lui proposer une invitation à la suite de leur première rencontre en 2012. «  Nous avons fait connaissance environnés par de la belle peinture  ! Celle d’Auguste Herbin. Cette année-là, le musée de Céret et le musée Matisse du Cateau-Cambrésis avaient décidé de travailler ensemble autour de son œuvre. L’exposition débutait dans le Nord-Pas de Calais avant de venir ici. C’est là-bas que j’ai découvert l’œuvre que Miguel Chevalier avait réalisée en hommage au peintre français. J’ai tout de suite été frappée par une réflexion proche de celle de cet artiste chercheur parti d’une peinture impressionniste, puis cubiste et abstraite, qui pressentit l’art cinétique. Il m’est apparu comme une évidence que la démarche de Miguel s’inscrivait dans l’histoire de l’art. Il n’était plus question d’informatique, comme certains pourraient le penser, mais d’art. De l’utilisation d’un nouveau moyen au service de la création contemporaine. Un travail qui s’inscrit parfaitement dans la tradition du Musée d’art moderne de Céret, qui a toujours ouvert ses portes aux avant-gardes. Pour moi, l’art numérique est une “avant-garde”  », explique la responsable de l’institution.

La Vague des Pixels en éclaireur

Première installation de Miguel Chevalier à avoir été montrée au Musée d’art moderne de Céret, La Vague des Pixels avait surpris le public par son audace. Seule œuvre numérique à figurer dans ce lieu de peinture, elle avait été bien accueillie. «  L’installation qui était présentée dans le cadre de l’exposition consacrée à Auguste Herbin abordait les questions posées par l’abstraction. Dans la première moitié du XXe siècle, cette dernière est devenue une alternative à la figuration. Jusqu’à provoquer une césure entre les deux tendances. Aujourd’hui, ces deux notions se télescopent. On voit des gens comme Gerhard Richter peindre aussi bien des œuvres abstraites que d’autres réalistes. Pour ceux qui ont vu La Vague des Pixels, la surprise sera probablement au rendez-vous  », explique Miguel Chevalier. «  On pourrait penser que le virtuel est une abstraction poussée à l’extrême, mais les œuvres présentées à l’occasion de Paradis artificiels nous ramènent vers une forme de naturalisme. Cette capacité de l’art numérique à créer une forme de «  nature  » est un terrain propice à l’interrogation  », affirme Nathalie Gallissot.

Ensemble, ils ont décidé de proposer une exposition explorant la question du lien entre nature et artifice. La première salle de Paradis Artificiels ressemble à bien y regarder à celle d’un muséum d’histoire naturelle d’un genre numérique. Elle présente des fleurs aux formes géométriques et à l’impeccable mise, comme le feraient des planches de botanique améliorées. Au mur, des tirages en gros plan et en noir et blanc de certaines d’entre elles font écho à des pièces réalisées avec les imprimantes 3D, protégées par des cubes en plexiglas installés sur des socles. Comme pour narguer cette fixité, d’autres images montrent l’évolution d’une graine à un temps T. Cette fois, il s’agit de plantes en couleurs immobilisées dans leur course à l’évolution.Un grand jardin virtuel à l’esthétique nouvelle

L’espace suivant recèle une fameuse pièce de Miguel Chevalier  : Herbarius 2059. «  Cette pièce s’inspire d’un herbier du XVIe siècle. Ici, il côtoie un ouvrage historique de la fin du XIXe siècle prêté par le Muséum d’histoire naturelle de Perpignan  », précise l’artiste. Ce livre posé sur un présentoir propose des textes et des images générés en temps réel. A gauche, s’épanouit une graine, tandis qu’à droite des phrases apparaissent qui nous en disent plus long sur elle. Le générateur automatique d’écriture, conçu par Jean-Pierre Balpe, propose une description imaginaire d’une plante fictionnelle  ! Au fil des pages, d’autres spécimens et d’autres écrits. Une pièce remarquable à laquelle l’éditeur Bernard Chauveau consacre un coffret (lire l’encadré). Ainsi mis dans l’ambiance, le visiteur peut pénétrer dans un grand jardin virtuel à l’esthétique nouvelle. Au sol, un revêtement brillant noir tel un miroir d’eau  reflète le ballet des Fractal Flowers. Ces fleurs géantes sont générées à l’infini par un logiciel et se déploient en une installation générative et interactive. «  Il a fallu aménager les salles du musée, faire l’inverse de ce qui est préconisé pour la peinture. En bref, supprimer les murs blancs et la lumière pour faire naître la pénombre. Ce qui est intéressant, c’est de créer une atmosphère complètement différente. L’environnement est primordial. Comme l’a signifié Claude Monet avec ses Nymphéas, qui rompent avec une présentation traditionnelle de la peinture en offrant un «  bain de nature  ». La démarche de Miguel Chevalier s’inscrit à la suite des recherches avant-gardistes des plus grands artistes du XXe siècle. Ceux qui ont cherché à sortir l’art du tableau de chevalet pour l’inscrire dans une autre dimension. Paradis Artificiels invite à une expérience sensorielle inédite. Je souhaite que les visiteurs ressentent des émotions  », affirme Nathalie Gallissot.

Herbarius 2059 en coffret

Miguel Chevalier/Logiciel Claude Micheli
Trans-Natures 2014, Miguel Chevalier, Domaine de Chaumont-sur-Loire

Le livre d’artiste imaginé par l’éditeur Bernard Chauveau s’inscrit dans la démarche de Miguel Chevalier et participe à faire connaître ses recherches sur les œuvres génératives et interactives. Il est composé de plusieurs éléments. D’une part, douze “flip book” jouent sur l’illusion provoquée par la persistance rétinienne et donnent à voir les douze fleurs virtuelles de l’artiste. Pychsellis Vipérine, Oxalis de Thalès, Pixacantha Baudelairis, Bella Donna… prennent vie grâce à un artifice simple et mécanique, contrairement à leur habitude. Sous l’effet du mouvement de la main, au fil des pages, les douze graines poussent, s’épanouissent, avant de disparaître sous nos yeux. D’autre part, un livret noir et blanc, composé de douze textes rédigés à partir du générateur d’écriture de Jean-Pierre Balpe, propose une «  description scientifique  » totalement fictive. Une planche botanique originale et unique signée par l’artiste y est insérée. Cette édition limitée se présente sous la forme d’un coffret en bois et a été réalisée en quarante exemplaires, signés et numérotés par l’artiste. Son prix est de 650 euros.

Miguel Chevalier/Logiciel Cyrille Henry et Antoine Villeret
Fractal Flowers 2014, Miguel Chevalier

A quelques mètres, une serre accueille les Trans-Natures, hybridations les plus récentes de l’artiste. A partir de certaines études scientifiques, menées pour comprendre comment les plantes poussent en fonction de leur écosystème, Miguel Chevalier a imaginé des spécimens qui n’existent pas, mais dont la croissance est calquée sur celle de vraies fleurs. Racines, branches, tiges, feuilles et autres bourgeons naissent, prospèrent et disparaissent, formant des tableaux sitôt apparus, sitôt transformés à l’infini. «  C’est très beau de réaliser que ce que l’on voit est unique. C’est une expérience incroyable, absolument fantastique  », s’enthousiasme Nathalie Gallissot. «  Le numérique permet de créer des œuvres génératives, qui ne reviennent jamais à leur origine. D’une certaine manière, il est possible d’imaginer que le projet de la “machine à peindre”, si bien tenté par Jean Tinguely, est réalisé. Les Trans-Natures possèdent une partie maîtrisée et une autre non. L’aléatoire permet à ceux qui viennent le samedi de ne pas voir la même chose que ceux qui sont venus le vendredi. L’évolution des jardins se fait à travers le temps. L’exposition dure jusqu’à la fin du mois de mai, c’est un grand avantage », renchérit l’artiste.Pénétrer dans une dimension inédite

Un escalier mène à la salle la plus spectaculaire. Scindé par deux écrans de fils aisément franchissables, cet espace de 130 m2 accueille les Sur-Natures. Totalement immergé dans des jardins de fleurs imaginaires, le visiteur établit peu à peu un dialogue avec elles. Il apprivoise ces monumentales et très réactives espèces florales. Plongé dans ce bain de couleurs et de formes, chacun prend la mesure de l’expérience qu’il est en train de vivre. «  Les Sur-Natures évoquent l’impressionnisme. Elles montrent une végétation en mouvement, qui évolue sous nos yeux. Au musée, le paysage est très présent. Les environs de Céret ont été abondamment représentés par les artistes. D’une certaine manière, les œuvres de Miguel Chevalier s’inscrivent dans cette filiation. La nature est un thème qui parcourt toute l’histoire de l’art  », commente Nathalie Gallissot avant le poursuivre  : «  L’esprit est également assez proche du mouvement ukiyo-e, né au Japon au XVIIe siècle, et que l’on peut traduire par “images du monde flottant”. Les œuvres de Miguel flottent réellement sous nos yeux. La création numérique bouleverse notre rapport à l’art, ouvre un champ de possibilités incroyables. Elle nous fait pénétrer dans une dimension inédite, qui ouvre la porte au rêve, à un nouvel imaginaire.  » Avant de quitter les lieux, une dernière immersion est possible  : dans l’auditorium, plusieurs films signés Claude Mossessian témoignent d’autres installations de Miguel Chevalier et notamment celles, très spectaculaires, réalisées en extérieur sur des monuments comme la façade Bellas Artes à Mexico ou dans les lieux exceptionnels comme les anciennes carrières de calcaire des Baux-de-Provence.

Photo MLD
Nathalie Galissot et Miguel Chevalier@à côté de The Walker – Body Voxels

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A l’heure du Festival international des jardins de Chaumont-sur-Loire, les fleurs de Miguel Chevalier ne laissent pas leur place  ! Invitées de la nouvelle programmation du Centre d’art et de nature du Domaine de Chaumont-sur-Loire, Sur-Natures et Trans-Natures vont jouer leur partition de formes et de couleurs dans la Galerie du Fenil, l’atelier attenant et le Manège des écuries. Installations de réalité virtuelle génératives et interactives, ces jardins virtuels s’offrent comme de sublimes échos à la magnificence de la nature environnante. Notons, par ailleurs, que Power Pixels 2014 ouvrira ses portes le 26 avril à la Fondation Stämpfli, à Sitges, près de Barcelone en Espagne. Une exposition qui durera jusqu’au 5 octobre. 

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