Skall à Gentilly – Entre utopie et vanité

Plasticien et performeur, Skall crée des scénographies qui deviennent le théâtre de ses propres transformations. A la manière d’un chamane improvisé et libre, il dialogue avec les esprits, depuis qu’il est tout petit. Et fait de son art une pratique animiste, inspirée par des dieux gabonais, des divinités thaïlandaises autant que par les objets détournés des supermarchés chinois de son quartier ou de vide-greniers. Il en érige de précieuses vanités et de puissants totems assemblés dans de sublimes et fragiles équilibres. Jusqu’au 23 avril, dans les 600 m2 du Générateur de Gentilly – où il fit de nombreuses performances –, Skall est convié avec ses amis pour les dix ans du lieu. Représenté par la galeriste Caroline Smulders, il y déploie, dans une exposition rétrospective, près d’une dizaine de pièces sculpturales et autant de petites « vomissures » – tissages de bandes VHS, tatous encadrés, canevas dada et collages de moquette aussi drôles qu’assassins – s’y côtoient. Rencontre.

ArtsHebdoMédias. – Pourquoi ce titre d’exposition paradoxal : Extase et vomissures ?

L’artiste auprès de Eternues et je tombe, 1997.
L’artiste auprès de Eternues et je tombe, 1997.

Skall. – « Extase » vient sans doute de la performance, où l’on entre dans un état second, de l’ordre d’un état de conscience modifiée, sans trop savoir où cela va nous mener. C’est aussi une référence à cette pratique quasi méditative dans laquelle je me retrouve quand je fabrique mes grandes sculptures avec ces utopiques enfilages de perles. Les « vomissures » peuvent être perçues comme quelque chose d’un peu plus provocateur, mais c’est surtout pour moi l’idée de sortir de l’atelier des choses qui n’ont jamais été montrées depuis ces 15 dernières années, que ce soit des monochromes de fourrure, des pièces plus acides ou dans tous les cas moins séduisantes, mais néanmoins importantes dans mon travail. On pense souvent que je suis dans le kitsch alors que je suis dans le détournement du kitsch. Je travaille plutôt sur un questionnement sociétal. Certaines pièces peuvent être perçues comme du nationalisme, tel que le petit drapeau bleu, blanc, rouge (France), composé de trois cartes postales que j’ai juxtaposées en 1992, alors qu’elles représentent Joséphine Baker, qui incarne l’afro-américaine, dessinée par Calder sur fond blanc, la Vénus de Milo – icône occidentale – sur fond bleu et le shive khmer, symbole de l’Asie, sur une carte rouge achetée au Musée Guimet. C’est la pièce la plus ancienne de l’exposition, alors qu’elle fait écho à une actualité. Mais c’est ainsi que se construit le monde, par hybridation ; ce sont ici trois continents, trois identités qui s’influencent. C’est une façon d’affirmer : « Il n’existe pas de culture pure ! » Et si l’on a déjà dit que la religion était l’opium du peuple, pour moi, le nationalisme en est le cancer !

Certaines de vos sculptures sont érigées comme des totems et semblent donc convoquer le sacré, voire le religieux.

Save the Sanctity of Life (Fontaine de Larmes), détail, Skall, 2002.
Save the Sanctity of Life
(Fontaine de Larmes)
, détail, Skall, 2002.

Je m’interroge en effet sur ce qui peut être de l’ordre du sacré, mais qui ne soit pas nécessairement relié à une religion. Je ne suis pas contre les religions, je m’oppose en revanche à l’instrumentalisation politique que cela peut engendrer. Je suis pour une forme de spiritualité humaniste, naturelle et universelle. Je m’intéresse à la façon dont on peut communiquer sur cette forme de spiritualité. Les grands totems sont presque des objets spirituels, en ce sens que j’enferme énormément de petites choses à l’intérieur qui peuvent être interprétées telles des charges, au même titre qu’on le ferait pour une œuvre ethnique. Je crois à un fort retour à l’animisme, face à ces grandes religions monothéistes qui nous apparaissent aujourd’hui comme de véritables sauvageries. Comprendre l’essence même de toute chose qui nous fait vivre : l’air que l’on respire, la terre qui nous nourrit, etc. Il nous faut reprendre conscience des choses les plus basiques.

Comment s’articule cette prise de conscience dans votre pratique artistique quotidienne ?

J’utilise dans mon œuvre les objets les plus banals que consomme notre société, comme ceux proposés dans les vide-greniers, déposés dans les poubelles ou dans les rues, afin de leur donner une nouvelle chance, une deuxième vie. Parallèlement, ma carrière ne bénéficiant pas d’une embellie constante, il peut m’arriver pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, de n’avoir aucune visibilité en tant qu’artiste. Durant ces périodes, j’essaie d’investir le temps, sous la forme de vanités ou plutôt d’utopies de la pensée. C’est une démarche proche de Dada, dont on célèbre en 2016 le centenaire. Une nouvelle forme de dadaïsme. J’établis un lien très important avec ce temps qui m’est donné, en enfilant des perles pendant quatre à huit heures par jour pour créer des pièces qui me demandent parfois plus de deux ans de réalisation et qui m’obligent à « réinventer » les gestes de l’« emperlage », dont je ne connais nullement la technique. Cette utopie, cette absurdité du faire, qui reflète d’une certaine manière l’absurdité d’être vivant sur terre, je l’associe à un renversement des valeurs. Celui-ci s’opère littéralement par la posture des objets : un vase ou un contenant sera, par exemple, posé à l’envers et par conséquent vidé de son contenu.

Skall
De gauche à droite : A Dada, chut… (2009) et Kling Picabia (1997), Skall.

Ce renversement est une constante dans mon travail ; il peut être l’expression d’un vide sociétal, mais à chacun son interprétation. Il peut se manifester comme pour Light beyond darkness, par l’intégration d’un véritable joyau aux côtés de matériaux plus pauvres : si l’on devait, par exemple, acheter dans le commerce la perle de culture acquise par le biais d’une amie grossiste, celle-ci coûterait, à elle seule, le prix de l’œuvre. Là encore, c’est une manière de questionner la valeur de l’art, ou la valeur même du travail de l’artiste, ne serait-ce qu’en temps passé. Il faut par ailleurs plus de trois ans pour obtenir une perle de cette qualité. On parle souvent des 200 ou 500 heures nécessaires pour la création d’une robe de haute couture qui se vendra 200 000 dollars à l’issue d’un défilé, mais ce sont parfois plus de 2 000 à 4 000 heures qui sont investies sur mes sculptures. Cela m’intéresse de renverser ainsi la valeur du temps. Car, qu’est-ce que l’art ? Pour moi, c’est un travail mental à la fois le plus archaïque qui soit et le plus sophistiqué, qui échappe à la pensée et au savoir-faire pourtant tous deux nécessaires. C’est parfois un vrai mystère qui ne repose sur rien de tangible et qui peut faire peur. On pourrait s’y perdre…

Le Générateur fête dix ans de production et de prises de risque !

Skall et Lasdada
Performance du groupe Lasdada (avec Skall, Pierre Boileau et Christine Renée Graz).

En 2006, la chorégraphe Anne Dreyfus et le peintre Bernard Bousquet, ex-directeur d’entreprise, ouvraient un espace de 600 m2 dédié aux artistes contemporains et performeurs. Cette année, le Générateur de Gentilly fête dix ans de recherche, de résidences, de « Nuits blanches » mémorables et de matinées passées avec de jeunes publics à transmettre ce goût de l’expérimentation et des porosités entre arts vivants et plastiques. Pour Anne Dreyfus, ancienne danseuse qui avait vécu au sein de sa compagnie des moments souvent beaucoup plus forts lors des répétitions que sur la scène, il s’agissait d’offrir aux artistes, autant qu’au public, un espace vierge, affranchi de gradins et de piédestal, pour y développer une action artistique sous la forme de cartes blanches. 2016 est une année charnière, celle du retour sur toutes ces « Frasq » qui ont été commises, chaque mois d’octobre depuis 2009, lorsque le Générateur orchestre pendant quelques semaines les rencontres internationales de la performance dans ses espaces, ainsi que dans plusieurs galeries parisiennes partenaires. Alberto Sorbelli, maître de la cérémonie de clôture de l’édition 2015 des Frasq, qui prit la forme d’un bal rêvé et fantasmé avec le public, fait partie des amis de Skall ; lequel mène régulièrement au Générateur – depuis la Nuit blanche 2008 – des transformations sublimes et perturbantes, aux confins de notre humanité animale et divine. Christine Renée Graz, du groupe Lasdada – dont Skall a longtemps fait partie aux côtés de Piotr Fellow (danseur performer activiste basé à Strasbourg) – y composera une nouvelle « action-image », ce dimanche 17 avril à 17 h, sous le mot d’ordre « tombtombtombtomb »… Bien d’autres artistes encore, parmi lesquels Nicolas Daubanes & Pablo Garcia, François Durif, Jakob Gautel, Zinzi Gugu et Jason Karaïndros sont attendus pour de nouvelles prises de risque.

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