Peter Klasen – L’œil aiguisé

Peter Klasen

A l’occasion de l’exposition photographique qui lui est consacrée, jusqu’au 19 juin à Paris, par la galerie Blumann, nous mettons en ligne le portrait de Peter Klasen réalisé pour Cimaise (no 286). Comptant parmi les acteurs incontournables de la scène de la Nouvelle figuration, puis de celle de la Figuration narrative, l’artiste d’origine allemande a développé une œuvre prolifique et pluridisciplinaire, s’appropriant depuis cinquante ans les images produites par notre société pour mieux en dénoncer les contradictions. Portrait d’un inlassable observateur. 

Il pleut sur Vincennes ce matin-là. Le téléphone à portée de la main, Peter Klasen s’affaire. Il part demain pour le sud de la France où l’attend son second atelier. Appuyées le long des murs, des toiles attendent patiemment leur prochaine destination. Au centre, une drôle de machine offerte par un chercheur du CNRS intégrera bientôt une nouvelle installation. A gauche, des croquis épinglés au-dessus d’un établi couvert de pots de crayons, de pinceaux et de peinture. Une grande bibliothèque grimpe jusqu’au plafond où livres d’art et de photographie côtoient ouvrages de poésie et de littérature. Posés à même le sol, des bacs gorgés de fils électriques trahissent l’intense activité qui règne ici aux heures où l’artiste empoigne son aérographe. Peter Klasen aime à jouer avec le meilleur de la technique et ce pulvérisateur à air comprimé lui permet d’obtenir un jet de peinture très fin, qui, combiné à la photographie numérique et à la mise en page assistée par ordinateur, lui offre une formidable précision d’exécution. A partir de ses propres photos, il imagine des puzzles : visages ou corps de femmes, appareils de mesure, grillage, robinetterie, néons, tuyaux, vannes, bandages, bouteilles d’oxygène… Son travail, qui joue sur la juxtaposition des images, est celui d’un inlassable observateur. Toute son œuvre reflète sa vision de notre société. « C’est une très grande chance qui m’a été offerte », reconnaît l’artiste exposé partout dans le monde. Un tel succès a sa contrepartie. Le marché de l’art est exigeant.

Originaire de Lübeck, Peter Klasen est initié à l’art très jeune. « Mon oncle, Karl Christian Klasen était peintre et mon grand-père, mécène et collectionneur d’œuvres contemporaines. » C’est d’ailleurs dans sa maison, fréquentée par de nombreux artistes, que le jeune Peter reçoit ses premières leçons de peinture. Du plus loin qu’il s’en souvienne : « Il n’a jamais été question que je fasse autre chose que de peindre ! » La guerre forgera ses premiers souvenirs et imprimera ses premières cicatrices. Dans la nuit du 28 au 29 mars 1942, Lübeck s’embrase sous un déluge de bombes de la Royal Air Force. L’année suivante son père est mobilisé puis porté disparu. A jamais. Son oncle, lui, est blessé sur le front russe et meurt quelques mois plus tard. Désormais élevé par sa mère et par son grand-père, Peter Klasen effectue toute sa scolarité à Lübeck et, influencé par l’œuvre de son oncle, dessine et peint les paysages de la campagne environnante et des bords de la mer Baltique.

Photo : Lionel Hannoun
 » Un artiste souriant, ce n’est pas très convaincant.@ Je suis quelqu’un de sérieux. « , Peter Klasen
Peter Klasen
Tsunami n°1/Sydney, Peter Klasen, 2005
Aux Beaux-Arts de Berlin, rencontre avec Georg Baselitz

Dès la fin de ses études secondaires, il rejoint Berlin. « La ville était le point de confrontation entre l’Est et l’Ouest, entre le capitalisme et le communisme. Une situation passionnante. » Admis aux Beaux-Arts en 1955, il suit les cours de l’historien et critique d’art Will Grohmann, ami de Paul Klee, et rencontre de jeunes artistes tels que Georg Baselitz ou le photographe Benjamin Katz. Lauréat du prix du Mécénat de l’industrie allemande en 1959, il reçoit une bourse d’études et choisit de partir pour Paris. « Mon professeur m’avait dit que je pourrais y rester quelques mois. Moi, j’étais bien décidé à m’y établir. A mon arrivée, j’ai eu la chance de pouvoir louer deux chambres de bonne de 30 m2, rue Bonaparte, en face de l’appartement de la mère de Jean-Paul Sartre, avec vue sur les Deux-Magots ! » Comme son père qui parlait français, Peter Klasen a très jeune appris les rudiments de la langue et en a poursuivi l’apprentissage aux Beaux-Arts. Rien n’empêche donc le jeune artiste de se lancer à la conquête de Paris. « Les premiers mois, j’ai passé toutes mes soirées à la cinémathèque de la rue d’Ulm. J’y ai découvert le cinéma expressionniste allemand, tout ce qui avait été classé art dégénéré par les nazis, et aussi les cinéastes de la Nouvelle vague. » La journée, Peter Klasen joue les badauds. « Je n’avais pas encore d’appareil photo. J’observais, je prenais des notes. Je lisais également beaucoup. » Des publications théoriques du dadaïsme et du Bauhaus, aux écrits dénonçant la classe bourgeoise, Peter Klasen s’efforce de saisir ce monde bouillonnant qui émerge de l’après-guerre. Tout l’intéresse : l’avènement de la télévision comme l’apparition des supermarchés. Des images en abyme qui renvoient la société à elle-même. L’artiste intègre de plus en plus la photographie à son travail pictural et expose pour la première fois en Allemagne.

Le corps et l’objet confrontés au sein d’un univers allusif et subversif

« Une œuvre n’est jamais objectivement un constat. Elle se réfère forcément à un certain nombre de choses personnelles. » En 1961, apparition des premières images éclatées du corps féminin. L’artiste dénonce déjà les mauvais traitements infligés par la publicité aux femmes : « une sorte d’aliénation sur le vif, la projection d’une vie idéale gommée de toute la triste réalité. » Pour composer Nausée (« un tableau important »), il puise son inspiration auprès du kiosque à journaux. « Ce qui m’intéressait c’était les images anonymes, interchangeables. Tout ce qui constituait la réalité urbaine. » En France, en Allemagne, en Angleterre, aux Etats-Unis, l’art est influencé par le cinéma, la bande dessinée. Le pop art fait son apparition et César accumule les objets ! Les artistes s’attaquent aux dérives de la société et font table rase des acquis de l’abstraction. En 1964, à Paris, l’exposition Mythologies quotidiennes annonce l’avènement de la Figuration narrative. Adami, Erró, Klasen, Monory, Rancillac, Stampfli, Télémaque et les autres décident que l’image aurait de nouveau droit de cité en peinture, ils veulent raconter quelque chose, parler du temps qui passe sans négliger pour autant une certaine approche poétique. « Dès 1968, j’intègre des ampoules à mes tableaux, puis des néons dès 1971. Je suis un des tout premiers. Mes oeuvres sont alors comme des reflets de la ville. » Cette même année, l’artiste présente sa première installation (sur le thème du corps et du sanitaire) lors d’une exposition que lui consacre l’ARC, le musée d’Art moderne de la ville de Paris.

Peter Klasen
Blue dream N°2, Peter Klasen, 2003

« “I had a dream” est une citation du discours que Martin Luther King prononça en 1968 lors de la fameuse marche sur Washington, pour le combat des libertés des Noirs et des opprimés. Les colombes, au-dessus des tchadors noirs, sont une métaphore qui exprime mon attachement à la défense des libertés individuelles et à l’émancipation des femmes à travers le monde. »

Peter Klasen
Regard W/4, Peter Klasen, 2004

A partir de 1973, Peter Klasen s’attaque au thème de l’enfermement. Il peint en gros plans grilles, barrières et autres portes cadenassées. « Je photographiais mes sujets : camions, machineries, sous-sols… Un monde existant mais ignoré. » Il dresse alors un inventaire, où se confrontent le corps et l’objet au sein d’un univers allusif, érotique et subversif ; il développe aussi une thématique de la mort et de la maladie à partir de meubles ou d’appareils rattachés au milieu hospitalier. Peu à peu, ceux-ci révèlent des cicatrices, exhibent leur déchéance et préfigurent les corps tronqués, fragilisés qui confessent la vulnérabilité de l’être humain, « une préoccupation présente dans toute mon œuvre ».

Sublimer la réalité, la mettre en dehors du temps

Sa réflexion autour des traces abandonnées par le passé le mène à Hiroshima et les stigmates de la bombe, puis à Berlin, devant les graffitis du mur. « J’ai pris de nombreuses photos de cette sorte de cadavre exquis. Puis, je les ai recomposées pour leur donner du sens et montrer la situation absurde de ces deux Allemagnes. » La série Mur de Berlin, série de 100 tableaux, sera achevée avant le chute du mur, en 1989. Les années 1980 voient se multiplier les expositions en France et à l’étranger et plus important encore, au cours du vernissage de l’une d’entre elles à Lille, Peter Klasen rencontre une autre artiste Claudine d’Hellemmes : « Elle était venue pour mon travail », confie-t-il, en préambule d’une belle histoire qui la verra devenir son épouse et la mère de leurs deux filles. A la fin des années 1990, Peter Klasen renoue avec la présence de l’image du corps, notamment dans une série de peintures collages. Apparaissent alors des personnages sous grillage, des nus féminins fragmentés et rehaussés d’un néon. Enfermés, mais de plus en plus inaccessibles. Chaque jour dans son atelier, Peter Klasen s’immerge. « Avant de me mettre au travail, je me plonge dans la ville, lis les journaux. Je m’imprègne de tout ce qui se passe. » Son oeil à l’affût rapproche des éléments épars qui se métamorphosent en message pictural. Si Peter Klasen affirme « chercher à sublimer la réalité et à la mettre en dehors du temps », toute son oeuvre dénonce « les contradictions de notre société et l’encensement du faux ». Une quête qu’il n’en finit pas de mener depuis ses tout débuts.

Peter Klasen
Iron Lady I/L, Peter Klasen, 2004

A lire

Peter Klasen Nowhere anywhere, photographies 1970-2005, Editions Cercle d’Art.

Peter Klasen, collection Découvrons l’art, Editions Cercle d’A

Les six dates : 1935 > Naissance à Lübeck. 1955 > Entrée aux Beaux-Arts de Berlin. 1959 > Installation à Paris. 1981 > Découverte de New York. 2005 > Présentation pour la première fois des photographies utilisées comme base de son travail pictural. 2007 > Exposition au musée national de La Havane.

GALERIE

Contact
Crédits photos