Festival Circulation(s) à Paris – Circulez, y’a tout à voir !

Pour sa deuxième édition, le festival Circulation(s) nous emmène à la rencontre des travaux plein de promesses de 26 jeunes photographes européens, sélectionnés par un jury réuni par l’association Fetart – initiatrice de la manifestation – ou présentés par les deux invités de cette année  : la galerie norvégienne Melk et l’institut barcelonais d’Estudis Fotografics de Catalunya. L’exposition se tient jusqu’au 25 mars dans le parc de Bagatelle, situé au cœur du bois de Boulogne, à Neuilly.

Le mot «  Europe  » peut évoquer le Vieux continent, mais aussi cette entité juridique et politique constituée d’institutions aux acronymes compliqués, à laquelle il est parfois difficile de s’identifier. En réunissant en un même lieu des photographes allemands, bulgares, français, italiens ou polonais, le festival Circulation(s) offre au regard une réalité européenne décrite par de jeunes talents dotés d’une forte personnalité et débordants d’énergie.

Le parcours débute à l’extérieur, dès l’allée menant à la galerie Côté Seine et au petit Trianon, qui accueillent la manifestation. Disséminés entre les arbres et les statues, de grands panneaux affichent une sélection d’images qui, déjà, retiennent l’attention, à l’instar des Histoires de cuisine des Balkans de la jeune Bulgare Eugenia Maximova. La suite de la visite est à l’avenant. D’emblée, le visiteur est séduit par l’éclectisme de la sélection  : aux images floues et en noir et blanc de Gilles Roudière sur l’Albanie, répond la série In dog we trust de l’artiste allemande Sandra Birke qui, à travers douze photographies de chiens – mis en scène telles des icônes – interroge la relation qu’entretiennent ces bêtes avec leurs maîtres. Plus loin, la Française Julie Fischer nous entraîne sous le ciel d’hiver finlandais, dans un monde de contrastes poétiques  ; une poésie dont est également imprégné le travail de Daniele Domenico Delaini  : le photographe italien livre ici des portraits de personnes à qui il a simplement demandé de se représenter, en pensée, la liberté…

Circulation(s) nous propose ainsi de découvrir les travaux de 26 artistes, dont certains exposent pour la première fois. L’impression de fraîcheur et de renouveau, qui se dégage de l’exposition, fait presque regretter de ne pas en voir davantage. Par ailleurs, le festival entend aller au-delà de la simple mise en lumière de talents émergents, en programmant notamment des lectures gratuites de portfolios et plusieurs tables rondes. Une vente aux enchères des photographies exposées se tiendra le 25 mars.

«   Nous voulons être un festival de l’utile, explique Marion Hislen, présidente et cofondatrice de Fetart. Si nous réussissons à créer des passerelles entre les jeunes artistes européens, le public et les professionnels, le pari sera gagné.  » Les belles retombées médiatiques et le succès rencontré par plusieurs artistes exposés l’an dernier (lire l’entretien ci-après) témoignent du succès de l’entreprise. Circulation(s) a gagné son pari comme le respect des amoureux de la photo.

Sandra Birke
In Dog We Trust, Pelle, Sandra Birke
Lucie Belarbi et Amélie Chassary
Huis-Clos, Lucie Belarbi et Amélie Chassary

Eugenia Maximova (Bulgarie, sélection du jury)  : la jeune photographe propose Kitchen stories from the Balkans, une série de photographies très précises, très nettes de cuisines. On y voit des intérieurs modestes, où des éléments modernes en côtoient d’autres plus anciens, ce qui empêche de situer précisément les clichés dans le temps. L’intention de l’artiste, réussie, est de réaliser un miroir de la société des Balkans. La cuisine devient le reflet de l’héritage de l’ère communiste comme du quotidien difficile des habitants.

Son parcours  : Eugenia Maximova se met à la photographie après la disparition prématurée de sa mère, en 2005  : «  Regarder à travers le viseur et appuyer sur le bouton pour déclencher l’appareil m’ont aidée à échapper à cette atroce réalité  », explique-t-elle. Diplômée de l’université de Vienne en journalisme et communication, elle parcourt inlassablement le monde avec son Hasselblab 500 C, «  à la recherche de compréhension et de vérité visuelle  ».

Eugenia Maximova
Kitchen Stories from The Balkans, Eugenia Maximova
Daniele Domenico Delaini (Italie, sélection du jury)  : à la base de la série Close your eyes, une séduisante idée que celle de parcourir le monde en demandant aux personnes photographiées de fermer les yeux et de penser à ce que la liberté représente pour elles. A l’issu de l’exercice, chacune lui décrit ses pensées, qui sont ensuite retranscrites dans la légende de l’image. La liberté évoque tour à tour un mari défunt, un rêve fait la nuit précédente ou bien encore une paire d’ailes greffée sur le dos. Résultat  : des clichés simples, épurés, beaux. Un travail à découvrir plus avant sur le site internet de l’artiste.

Son parcours  : né dans un petit village près de Vérone, Daniele Domenico Delaini se passionne pour l’histoire, la peinture et la photographie. Après des études de sciences politiques, pendant lesquelles il suit des cours de photo, il entreprend une démarche artistique. Aujourd’hui, il expose à travers l’Europe et se consacre à des projets au long cours.

Daniele Domenico Delaini
Close your eyes, Daniele Domenico Delaini
David de Beyter (France, présenté par Christine Ollier)  : mais d’où viennent ces paysages lunaires, ces drôles de bâtiments abandonnés, ces structures plantées au milieu de nulle part  ? «  De projets utopiques architecturaux  », répond David de Beyter, l’auteur de ce travail extrait du projet Concrete Mirrors. «  Cette recherche s’inspire de travaux d’architectes prospectifs des années 1960, de recherches scientifiques spatiales et d’un ensemble de paysages ayant reçu une sorte d’accréditation populaire de paysage martien  », explique le photographe. Bien qu’un peu froids, de par leurs sujets et leur réalisation, ces clichés de lieux improbables et pourtant bien réels sont pour le moins fascinants.

Son parcours  : né à Lille en 1985, David de Beyter a intégré Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains, à Tourcoing, après avoir obtenu un diplôme en photographie. Il s’intéresse également à la sculpture, l’architecture et à l’anthropologie.

David De Beyter
Flying Saucer, David De Beyter, 2010

Gilles Roudière (Allemagne, sélection du jury)  : installé à Berlin, le photographe propose un travail sur l’Albanie, Shitet (A vendre). Les photos, toutes en noir et blanc, sont souvent floues, cernées ici d’ombre, là de brouillard, ou très contrastées. Elles donnent l’impression d’un pays à la fois perdu et attaché à son passé. L’artiste évoque une société à l’identité forte, mais ancrée dans les traditions, à travers un travail porteur d’une émouvante humanité. A suivre.

Son parcours  : photographe autodidacte, Gilles Roudière travaille et vit à Berlin. Il décide en 2005 de quitter son emploi de cadre pour faire de la photographie son activité principale. Il s’intéresse plus particulièrement aux pays d’Europe centrale et orientale.

Gilles Roudière
Shitet, Albanie, Gilles Roudière, 2011
Kurt Tong (Royaume-Uni, sélection du jury) : une cage, un plateau de McDo, des patins à glace, une console de jeux… Autant d’objets qui n’ont, a priori, rien en commun. Hormis le fait d’avoir été fabriqués en papier fait à base de pâte de bambou : le papier joss. Les Chinois les brûlent lors des funérailles en guise d’offrandes. Au siècle dernier, le papier joss était plié de façon à évoquer un lingot ou des billets de banque. Aujourd’hui, il prend aussi la forme de multiples objets de consommation, censés rejoindre le mort dans l’au-delà, pour qu’il ne manque de rien. In case it rains in heaven est une série de photographies de ces objets de papier, qui incite à la réflexion sur la représentation du sacré dans la société.

Son parcours : né en 1977 à Hong Kong, Kurt Tong reçoit une formation d’aide-soignant à Liverpool, en Angleterre. Il se tourne vers l’humanitaire, devient le cofondateur d’un foyer pour enfants handicapés dans le sud de l’Inde. En parallèle, il s’adonne à sa passion pour la photo et obtient plusieurs prix, notamment pour un travail réalisé en Inde sur les infanticides de filles ou les danseurs de bal.

Kurt Tong
In Case it Rains in Heaven, Kurt Tong
Un projet porté avec succès par l’association Fetart

Cofondatrice de l’association Fetart, Marion Hislen a initié le festival Circulation(s) et en est la commissaire générale. Entretien.

ArtsHebdo médias. – Quel a été votre parcours  ?

Marion Hislen. – Mes parents étaient artistes. Pour ma part, j’ai d’abord reçu une formation en danse avant de travailler dans le marketing puis de reprendre, un peu plus tard, une formation en sociologie. Aujourd’hui, je travaille à l’action culturelle de la Fnac. La photo a toujours été une passion, même si je ne suis pas du tout photographe  ! Avec une amie, nous avons créé l’association Fetart en 2005. Notre but était simplement de faire connaître les jeunes photographes. Nous avons donc monté des expositions, sans grands moyens, grâce aux lieux que les gens nous prêtaient et à la participation bénévole de tous. Le succès a immédiatement été au rendez-vous.

Comment expliquez-vous ce succès  ?

Pour se faire connaître et pour pouvoir participer à des concours ou à des prix, les photographes doivent absolument avoir été exposés. Or, jusqu’à présent, ils ne pouvaient l’être que dans des galeries, des musées et autres institutions. Les galeries n’ont pas les moyens financiers d’investir dans de jeunes artistes, les musées, quant à eux, demeurent des structures très figées. Il existait une réelle demande des jeunes photographes en terme d’espace. Nous avons donc mis en place de nombreuses expositions, mais les lieux étaient toujours différents et la fréquence irrégulière. C’est alors que nous avons eu l’idée de mettre en place une manifestation à date, durée et lieu fixes. C’est ainsi qu’est né le festival Circulation(s).

De quelles subventions bénéficiez-vous pour ce festival  ?

La région Ile-de-France et la mairie du 16e arrondissement nous ont aidés financièrement, ainsi que SFR Jeunes Talents et Profoto. Nous avons également conclu un partenariat avec les Parcs et jardins de la Ville de Paris, qui nous prêtent les locaux au parc de Bagatelle, ainsi qu’avec les hôtels Paris Rive Gauche, qui logent gratuitement les photographes. Epson nous prête l’encre et le papier et leur laboratoire tire gracieusement les images  ; les photographes peuvent les emporter à la fin du festival. Pour le reste, c’est beaucoup de débrouillardise  ! Nous n’avons pas de salariés et utilisons nos week-ends et notre temps libre pour monter les expositions. Nous fonctionnons grâce à la collaboration bénévole de chacun et c’est aussi ce qu’il y a de très beau dans ce festival  : les photographes accrochent leurs images, rencontrent le public, les professionnels. Chacun y met du sien.

Pour sa première édition, Circulation(s) a attiré quelque 24 000 visiteurs, vous attendiez-vous à un tel succès  ?

Pas du tout, d’autant plus que le parc de Bagatelle est un peu excentré de Paris, nous avions peur que les gens ne se déplacent pas. Mais, finalement, public et professionnels s’y sont rendus. Par ailleurs, nous avons eu un très bon retour dans la presse, ce qui nous a beaucoup aidés. Surtout, il y a eu de vraies retombées pour les jeunes photographes exposés, ce qui est l’objectif premier du festival. Ainsi, Maïa Flor que nous avions découverte simplement en feuilletant les books de fin d’année des étudiants à l’école de photographie des Gobelins, a été embauchée par l’agence Vu à la suite de son exposition au festival. Aujourd’hui, elle est représentée par deux galeries, à Paris et à New York. De même, Eric Pillot, présenté l’an dernier, vient de gagner le prix HSBC. Cette année, le quotidien Libération a appelé le photographe danois Per Johansen* pour illustrer une page sur le thème de la gastronomie. Beaucoup de professionnels du milieu de l’image viennent visiter Circulation(s), nous avons même eu cette année le privilège d’accueillir Sarah Moon.

Comment voyez-vous évoluer Circulation(s)  ?

Nous espérons obtenir davantage de subventions, notamment du ministère de la Culture, de la Ville de Paris ou de l’Europe. Il est dommage de voir que des structures comme la nôtre, qui ont prouvé leur utilité sans avoir recours à aucune aide, n’obtiennent pas de financement au niveau national et local. Notre but est de mettre à disposition des photographes une forme d’accompagnement  : nous voudrions créer un réseau et un annuaire des structures pouvant aider les jeunes artistes à se faire connaître, à se lancer. Mais, pour le moment, nous ne disposons pas des moyens nécessaires. Nous souhaitons aussi que le festival tourne en Europe. L’an dernier, des festivals en Pologne, en Géorgie et en Italie nous ont ouvert leurs portes et accueilli quelques expositions. Ils ont aussi relayé l’information et participé au jury. Des collaborations européennes que nous entendons développer, tout comme la présence du festival sur Internet.

* Dans sa série MAET, Per Johansen met en scène et photographie des aliments – volaille, anguille, etc… – dans des contenants en plastique.

Nanda Gonzague
L’Arménie retrouvée, deux jeunes hommes@de Shoushi récupèrent les pigeons@lâchés à l’occasion du mariage, Nanda Gonzague

GALERIE

Contact
Crédits photos