François Morellet – Balade entre vide et lumière

Il faut d’abord s’y perdre pour s’y retrouver  : enchevêtrement de courbes, de droites, d’espaces atteints du mal de terre qui se métamorphosent et se dérobent, un sérieux qui oublie de l’être, les figures les plus simples de la géométrie qui battent la chamade – «  Les géométries dans les spasmes  » – et l’œil qui cille et vacille sous des néons compulsifs, où No End Neon se lit en double grâce à son «  palindromique  » titre. Et puis, d’une installation l’autre, on se laisse éblouir par ces «  Réinstallations  ». L’enfant et celui qui lui tient la main ne sauraient résister à ce bouton tentateur sur lequel il suffit d’appuyer et voilà La Joconde déformée sur son voile de tissu flottant, qui soudain entre en transes  ! L’abstraction géométrique de François Morellet est un savant labyrinthe et aussi un art subtil et iconoclaste de dérouter l’espace, de le chambouler, de vous plonger dedans et vous y laisser sur le seuil, de chahuter les lignes, de défier la verticalité-horizontalité immuable et odieusement répétitive. Survenir là où l’on ne vous attend pas devient un plaisir sans partage… Papier 2,5°-92,5°, trou (carré) 0°-90°, simple feuille de papier légèrement inclinée et punaisée à ses quatre angles visait à l’origine à intervenir sur un mur en y perçant un trou carré encadré d’une feuille de papier… L’artiste écrivit  : «  Ce mur que j’ai tant aimé (…) ne sera là que pour me donner la couleur qu’il n’a pas  : le noir. Ce noir, dû à son absence même (un trou) qui apparaîtra sous la forme d’un carré, petit-fils de Malevitch.  » L’épure dans le minimalisme. Avec Delacroix défiguré (La Mort de Sardanapale), François Morellet colle au mur blanc des carrés blancs à l’emplacement des têtes de la composition du peintre  ; il récidive avec Les demoiselles d’Avignon de Picasso. Ironique défi de l’artiste qui revisite les œuvres des maîtres avec une jubilation évidente, comme s’il fallait faire fi de toute considération autre que celle du regardeur qui y mettra ce qu’il voudra, y apportera à son gré son imaginaire, échappant ainsi au dessein originel. On n’a pas oublié les vitraux lumineux et leur “désordre discret et absurde”, selon leur auteur, dans l’aile nord du musée du Louvre, illuminant un sombre escalier jusque-là oublié de tous.

Branches d’arbres, ruban adhésif ou simple trait de crayon, tout semble se jouer dans l’innocence de l’intention, et s’approprier un espace vide. Ainsi de 4 angles droits composés de 2 poutres en coupes d’onglet et de 2 lignes au mur. Entre sculpture et dessin, la poutre à peine équarrie coupée à 45° tranche avec la ligne réalisée avec le cordon à marquer bleu de maçon. Et voici l’espace réinventé  ! Ironie encore avec Avalanche, 36 tubes de néon bleus et fils à haute tension blancs – une œuvre installée pour la première fois à 3 000 m d’altitude dans les Alpes bavaroises –, les tubes inclinés dans toutes les directions donnent une voluptueuse impression de chaos, reflet du désarroi tellurique annoncé. Entre hasard et acte prémédité, dans la série Geometree une branche verticale émondée recouvre sur un mur, en ombre portée, une ligne verticale sensiblement de même épaisseur tracée au moyen d’un ruban adhésif.

Des installations réalisées sur plus d’un demi-siècle et réinventées pour les besoins de cette 465e exposition de l’artiste  ; elles nous disent que la lumière, qu’elle soit tube néon ou simple ampoule électrique, agressive ou tamisée, est au cœur de son œuvre, et que le flirt badin que l’artiste entretient avec ses néons et l’espace nous signifie peut-être de ne rien prendre trop au sérieux, et surtout pas l’art. «  L’Art pur, l’Art pour l’Art, est fait pour tout dire (ou ne rien dire)  », écrit François Morellet. Mais peut-être aussi ne parle-t-il jamais pour ne rien dire, mais souterrainement pour ne pas dire  ?

itry-sur-Seine, MAC/VAL, Musée d’Art Contemporain du Val-de-Marne © François Morellet © Adagp, Paris 2011
Reflets dans l’eau, déformés par le spectateur, François Morellet, 1964
Centre Pompidou, P.Migeat © Adagp, Paris 2011
Delacroix défiguré @(La Mort de Sardanapale), François Morellet, 1989

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