Daphne Corregan à Menton et à Cannes – Faire tomber les barrières

Daphne Corregan aime à réfléchir sur son travail et sait l’exprimer, avec autant d’ardeur que de conviction. D’origine américaine, venue s’installer en France à 16 ans en 1970, l’artiste a exploré depuis lors, avec une insatiable curiosité, toutes les possibilités de création «  rendues  » par son matériau de prédilection, la céramique. Au fil de son cheminement artistique, du secret de son atelier à la découverte d’autres cultures lors de lointains voyages, Daphne Corregan a toujours fait dialoguer les usages et les savoir-faire, métissant références et techniques, tradition et modernité  ; ainsi se joue-t-elle de l’interprétation univoque d’un objet, d’une sculpture, d’un espace. Vases faussement utilitaires ou figures anthropomorphiques, géométries architecturales ou volumes baroques, savamment ornés de motifs ou de couleurs peintes, son œuvre comme son inspiration sont étonnamment diversifiées. En parfaite osmose avec son époque et ancrée dans le mouvement protéiforme et décloisonné de l’art contemporain, l’artiste sait bien ce dont elle parle  : après avoir enseigné pendant plusieurs années la céramique et le design d’objet, elle dirige aujourd’hui un atelier ouvert sur le travail de la terre sous toutes ses formes – cuite, crue ou liquide – et dans tous ses champs d’action, de la création personnelle au design ou à la scénographie. Dans cette double approche, créer et transmettre, ce que Daphne Corregan semble chercher sans relâche, c’est la relation à l’autre comme avec la matière.

Le visage vif et souriant sous ses cheveux gris coupés court, mince et énergique, elle fait partie de ces êtres dont on dit volontiers qu’ils sont «  toujours jeunes  ». Son geste est rapide et précis, sa voix posée, et son français – qui n’est pas sa langue maternelle – impeccable. Lorsqu’on lui demande si aujourd’hui elle se définit plutôt comme céramiste, sculptrice ou plasticienne, Daphne Corregan pèse ses mots pour répondre, car la question lui importe  : «  On a tendance à associer la céramique à des contenants, mais ce serait ignorer toute la figuration, les ornements architecturaux et les objets décoratifs… J’ai un immense respect pour les arts populaires et je viens de ce monde où je me suis appelée céramiste parce que je travaillais la terre cuite, mais mes contenants ne sont pas utilitaires  ; ce sont plutôt des objets et des sculptures, qui sont aussi des réflexions par rapport à l’espace et au corps que nous habitons. Alors, je me dirais plasticienne – ce terme vague convient très bien – céramiste.  »

C’est aux Etats-Unis et avec la poterie que la jeune Daphne découvre sa passion pour la terre, mais c’est dans le sud de la France, où elle va étudier les beaux-arts et, très vite, s’installer dans les années 1970, qu’elle s’initie à la céramique et découvre la technique de cuisson dite du raku, dans l’atelier de Jean Biagini. Ce n’est pas dans la tradition japonaise qu’elle va dès lors inscrire son travail, mais plutôt dans la lignée du raku tel que «  revisité  » aux Etats-Unis par Paul Soldner (1921-2011) ou Jim Romberg, et que certains ont pu nommer «  américain  ». Pour obtenir les surfaces mates et les teintes chaudes qu’elle privilégie, Daphne Corregan va ainsi développer au fil d’années d’expérience ses propres techniques  : les pièces seront cuites en raku, mises à l’enfumage ou engobées de blanc, elles seront façonnées à la plaque ou au colombin, selon que les surfaces devront être plus tendues ou plus rondes, et sensuelles peut-être… Mais, toujours, la main reste présente  : celle de l’artisan qui soumet son travail à l’épreuve du feu, comme celle du sculpteur ou celle du peintre. Qu’il s’agisse de tailler ou d’entailler la surface, de l’animer par la couleur ou le motif, de créer des volumes en mollesse ou en tension, les étapes et les composantes de la création chez Daphne Corregan sont nombreuses.

Daphne Corregan
Daphne Corregan dans son atelier
Daphne Corregan
Sheltered Spaces, Daphne Corregan, 2014
Impulsive et déterminée, elle n’aime ni l’uniformité ni la sophistication  : l’important, c’est d’abord d’«  avoir les mains dans la terre  ». Pas question, dès lors, de «  faire faire  » par autrui, car la subtilité des formes et des surfaces, sur lesquelles elle-même agit, risquerait d’en pâtir. Dans la mise en œuvre de ses pièces, l’artiste n’a aujourd’hui pas de préférence pour travailler une terre plutôt qu’une autre. «  Même si, s’amuse-t-elle avec modestie, je suis très à l’aise avec l’argile et que j’en fais à peu près ce que je veux  !  » Ce qui détermine son choix, c’est donc l’objectif. Depuis quelques années, elle a recours à la porcelaine pour traduire la légèreté, la finesse ou la fragilité. «  Lorsque j’ai fait mes grands Nuages en porcelaine, par exemple, c’était logique  : pour qu’ils soient plus fins, plus blancs et qu’ils aient un aspect mat et cotonneux.  »

Si, avant l’élaboration d’une pièce, il y a toujours un dessin préparatoire, aucun ne correspond exactement à la réalisation future  : «  J’ai beau passer par un dessin, il s’agit toujours de croquis rapides qui vont évoluer au fur et à mesure que je monte mes pièces.  » La spontanéité, la rapidité du trait, c’est justement cette sensation que Daphne Corregan cherche à reproduire dans ses créations en terre. Pour la même raison, elle travaille par séries, d’une première œuvre à une deuxième, à une troisième, etc., jusqu’à «  épuisement mental  ». Elle se décrit volontiers comme «  une boulimique de travail  ». «  J’ai besoin de faire dans la quantité, c’est comme ça que j’avance. Et quand la chose est fatiguée, quand il n’y a plus la même énergie, j’abandonne.  » Et de conclure avec une belle assurance  : «  Je veux toujours être en accord avec ce que mes mains sont en train de faire.  »

L’importance de l’architecture

Daphne Corregan partage son atelier avec un autre artiste, architecte de formation, son compagnon Gilles Suffren. Ils ont toujours entretenu un véritable dialogue sur leur travail respectif. Interrogée sur le fait qu’elle est donc tout le temps, en tant qu’artiste, sous le regard de l’autre, elle lance un «  oui  !  » pudique et espiègle, avant de préciser qu’ils ont deux espaces distincts dans l’atelier et ont appris à gérer les nécessaires temps de silence ou d’échange. Ensemble ou pas, elle et lui ont parcouru bon nombre de pays étrangers, à la recherche d’autres arts traditionnels, d’autres architectures, d’autres pensées, dont chacun rend compte à sa façon. Si le travail de Daphne est davantage lié au corps et à l’imaginaire que celui de Gilles, dans son vaste panel de formes et d’inspirations, ce qui est cloisonnement, combinaisons de volume ou espaces structurés est clairement d’ordre architectural  : est-ce à dire que le travail de Gilles peut aussi l’inspirer  ? Elle répond posément  : «  Ce n’est pas du tout dans notre façon de travailler. Mais nous avons sans doute des intérêts communs. Pour tous les deux, l’architecture est très importante.  »

Daphne Corregan
Clouds, Daphne Corregan, 2013
Daphne Corregan
Black Face, Hooded Head, Masked Head, Daphne Corregan, 2014
Qu’il s’agisse d’objets-contenants ou de pièces plus récentes, comme ses Sheltered Spaces à ciel ouvert, Daphne Corregan s’interroge sur l’objet lui-même, sa référence à notre quotidien, à notre corps. Elle poursuit ainsi une véritable réflexion sur l’élément «  intérieur-extérieur  » et sa circulation dans la sculpture. Elle œuvre avec un humour distancié, affichant une totale liberté d’action  : «  Je ne m’interdis aucun changement si le travail y gagne. Je fais beaucoup de va-et-vient dans mes pièces et je peux revisiter des choses que j’ai faites il y a 25 ans.  » C’est d’ailleurs en partie des œuvres «  réinterprétées  » qu’elle dévoile, dans l’exposition Overlaps actuellement en cours au Musée Jean Cocteau-Collection Séverin Wunderman, à Menton, et dans le travail présenté en écho à Cannes par la galerie Sandrine Mons.

L’essentielle transmission

Artiste-plasticienne, Daphne Corregan est aussi artiste-enseignante  : depuis 1989, à l’Ecole supérieure des arts plastiques de Monaco, devenue il y a peu l’Ecole supérieure d’art et de scénographie, elle dirige un atelier. C’est pour elle un véritable investissement, et lorsqu’elle parle de cette autre «  moitié  » de son activité, elle se révèle aussi passionnée que réfléchie. «  Il y a 20 ans, j’étais plutôt tournée vers l’objet, mais au fur et à mesure que j’ai avancé dans mon travail personnel, j’ai beaucoup ouvert mon enseignement. Aujourd’hui, mes étudiants, qui sont des artistes avant tout, vont pouvoir travailler collectivement, aussi bien avec des terres liquides qui se retrouveront sur une scène de théâtre qu’avec la porcelaine pour créer des costumes… Mon atelier est un peu une bizarrerie dans cette école  !  »

Convaincue que «  l’expression céramique  » a beaucoup souffert de préjugés restrictifs et d’une vraie méconnaissance, Daphne Corregan veut par son enseignement la réhabiliter et la mettre à l’honneur. La céramique a d’abord toute une histoire, sociologique, artistique, archéologique, qui pour l’artiste-enseignante est essentielle à considérer et à transmettre. Dans l’art contemporain, c’est pour elle aujourd’hui «  un médium comme un autre  ». Qu’elle explore avec ses étudiants dans des champs d’action très divers. «  Je travaille beaucoup avec la vidéo, c’est très photogénique, la terre  ! Et la céramique, selon qu’elle est cuite ou trempée dans l’eau, possède tout un jeu de sonorités… Il n’y a pas de barrière  : c’est ça que je veux leur apprendre  !  » Tour à tour savante, intense, légère, Daphne Corregan est à l’image de ses œuvres, surprenante, duelle et… communicante.

Daphne Corregan
Breathing Under Cover, Daphne Corregan, 2011

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