Galila Barzilaï-Hollander – A l’instinct

Après l’œil et la fesse, fotofever s’attaque cette année à l’argent  ! Le salon parisien consacré à la création photographique, qui se tient jusqu’au 16 novembre au Carrousel du Louvre, a invité Galila Barzilaï-Hollander à partager quelques-unes de ses images consacrées à ce thème à la fois symbolique et signifiant dans le domaine de l’art contemporain. A cette occasion, la collectionneuse belge a accepté de s’adonner au Jeu des mots.

L’an prochain, Galila Barzilaï-Hollander fêtera les dix ans d’un appétit inextinguible pour l’art contemporain. Habituée des salons des antiquaires, des ventes aux enchères d’objets anciens – son époux en était un fin connaisseur et un collectionneur respecté –, elle ne s’est intéressée que tardivement à la création de notre temps. Son œil entraîné des années durant à reconnaître la qualité n’a eu aucun mal à s’adapter aux installations, vidéos, dessins et autres sculptures actuelles. Devenue boulimique, elle a constitué une incroyable collection de très nombreuses pièces qui forment une dizaine d’ensembles thématiques qu’elle aime appeler des familles. Dans sa maison bruxelloise, elle ne peut plus recevoir, tant le moindre recoin sert à entreposer des créations. «  Je vis chez elles  », aime à rappeler celle qui préfère le terme «  amateur d’art  » à celui de «  collectionneur  ». «  J’ai toujours été sensible à l’art contemporain, mais ne pouvais pas l’exprimer. Dans un couple, il n’y a pas de place pour deux univers si différents. Par ailleurs, j’étais loin d’imaginer ce que je portais en moi. Il a fallu la disparition de Jacques et un malentendu pour que je comprenne.  » Toujours à l’affût de la découverte, Galila Barzilaï-Hollander parcourt ateliers, galeries, foires… à la recherche de l’œuvre que tous les musées s’arracheront demain. Si son périmètre d’exploration est essentiellement lié aux jeunes artistes, elle n’est cependant pas contre faire un « chopin » – une bonne affaire en langue belge –, de temps en temps  ! Dans les ventes aux enchères, il lui arrive de lever la main pour se saisir d’une image signée d’un photographe confirmé, par exemple. Désormais connue comme le loup blanc, elle poursuit sa quête avec frénésie et enthousiasme. Irréductiblement indépendante, elle apprécie le parler franc.Art contemporain

«  Mon intérêt pour l’art contemporain est né d’un malentendu  ! C’était en mars 2005, un an après le décès de mon mari. Pour passer le cap de cet anniversaire difficile, j’ai préféré quitter Bruxelles pour New York. Là-bas, j’ai remarqué de la publicité pour l’Armory Show. Moi qui étais accoutumée aux manifestations consacrées aux objets anciens, j’ai pensé qu’il s’agissait d’armures… Je m’y suis donc rendue, mais n’y ai rien trouvé de tel  ! La découverte du véritable but de la manifestation a aiguisé ma curiosité. Au bout de dix minutes, j’achetai une pièce. En écho à mon état psychologique du moment, le dessin affichait plus de 14 000 fois le mot “Why”. Il possédait à la fois une esthétique et une interrogation qui me touchaient. Je l’ai acheté et emporté dans la foulée. Ce fut très facile et très évident. En acquérant cette œuvre d’art contemporain, je me suis sentie en harmonie avec moi-même. C’est ainsi que tout a commencé, sans rien y connaître, sans références et sans se soucier de l’avis des autres. Par la suite, je suis retournée dans quelques foires que je parcourais avec Jacques auparavant, mais je ne sentais plus rien, je n’étais plus dans mon élément. »Obsession

«  Je suis une “artcoolique”. Acheter de l’art est mon oxygène, ma nourriture. J’ai probablement un côté obsessionnel. Porter 365 jours par an les vêtements d’un même couturier, c’est une obsession, non  ? Il n’est jamais question de mode, juste de se sentir bien.Il y a des gens qui font de la gymnastique, qui nagent, moi, c’est la création qui me ressource. Il n’y a aucune réflexion sophistiquée liée à mes achats. Si vous me demandiez de faire un discours sur ma collection, j’aurais envie de citer Bill Viola : “Live your art, do not think your art” (“Vis ton art, ne pense pas à ton art”, NDLR). C’est ce que je fais  !  »

DR
Galila Barzilaï-Hollander
Bob Verschueren, photo Nicolas Suk
Back to the roots, bois et matières végétales@(pièce présentée à la Villa Empain@de mars à septembre 2014), Bob Verschueren, 2010
Collection

«  J’ai de nombreux artistes dans ma collection et 95  % d’entre eux sont émergents. Indépendamment du côté matériel – je ne pourrais pas me permettre d’acheter autant, si je ne choisissais que des grands noms –, ce que j’aime, c’est découvrir, être la première à m’intéresser à une œuvre. Chez moi, les photographies, les dessins, les sculptures… sont rangées là où il y a de la place. Aujourd’hui, il est difficile de mettre un pied dans la maison  ! C’est d’ailleurs devenu un problème qu’il me faut résoudre. L’exposition Entre deux chaises, un livre* proposée cette année par la Fondation Boghossian à Bruxelles avec des pièces de ma collection m’a ouvert l’appétit et donné l’envie de faire respirer les œuvres. Le plaisir des visiteurs de tous les âges m’a convaincu qu’il me fallait trouver un moyen pérenne de présenter ma collection. J’envisage désormais d’ouvrir un lieu à Bruxelles, dans un immeuble industriel acquis voilà quelques années. De manière générale, il est très important d’exposer ce que l’on achète. Cela permet de mieux faire connaître le travail des artistes. »Famille

«  Je parle souvent de famille à propos de ma collection, des œuvres et des artistes qui la composent. Ce qui explique probablement que je ne revendrai jamais rien. Regardez, entre un homme et une femme, ce n’est pas parce qu’il y a moins d’intérêt, qu’il n’y a plus de souvenirs ! L’amour reste. Il y a certainement des pièces qui aujourd’hui peuvent me paraître moins fortes, mais je les regarde toujours comme des enfants qu’il faut aider à grandir. En famille, entourées d’œuvres plus fortes, elles reprennent de l’importance. C’est comme à l’école  : mieux vaut être dernier dans une très bonne classe, que premier dans une mauvaise. Pour les œuvres, il en va de même. Pour Entre deux chaises, un livre, une pièce muséale vivait merveilleusement bien à côté d’un travail de fin d’études. C’est un peu comme réunir dans un même lieu plusieurs générations d’une même famille. »Thème

«  Il n’y a pas de thème, il y a d’abord des rencontres avec des œuvres. Au fil du temps et des acquisitions, j’ai constaté la constitution de plusieurs familles au sein de la collection. Une pièce, plus une pièce, plus une pièce… cela finit par faire une thématique  ! Ce n’est pas une décision de ma part. Quand j’ai compris l’émergence du premier thème, j’ai pensé qu’en me focalisant sur lui, je pourrais “limiter les dégâts”  ! Mais la problématique est bien plus complexe, car mon attention s’est portée vers d’autres sujets et d’autres thématiques sont apparues. Aujourd’hui, elles sont une dizaine et je tente de ne pas en ajouter  ! Chacune est constituée indifféremment d’installations, de sculptures, de vidéos, de photos, de dessins… Le seul médium que je ne collectionne pratiquement pas est la peinture. Je n’y suis pas sensible. Pour revenir au thème, il faut préciser qu’en aucune façon il fait l’œuvre. L’art n’est pas une thématique, mais une idée. »Détournement

«  J’aime tout ce qui est détournement, réappropriation, recyclage. Les pièces qui ont un rapport avec ces pratiques forment une famille à part dans ma collection. Leur discours se rapproche de ma philosophie de vie, de ma structure mentale. Faire d’une chose une autre chose prouve que l’on voit le monde autrement. C’est avoir une vision. Dans ma vie professionnelle, cela m’a énormément aidée à trouver des solutions créatives et inattendues pour mes concurrents  ! L’effet est positif. Je reconnais dans certaines œuvres un mode de fonctionnement personnel. Ai-je toujours été comme cela ou est-ce l’art qui m’a formée  ? Je ne saurais le dire. La vérité est probablement entre les deux. J’aime transformer les objets, leur donner une nouvelle vie, une autre dynamique.  »

Georgia Russell, photo Nicolas Suk
Manifestes du Surréalisme@(pièce présentée à la Villa Empain@de mars à septembre 2014), Georgia Russell, 2009

* Entre deux chaises, un livre  : exposition présentée à la Villa Empain à Bruxelles, de mars à septembre 2014.

Philippe Pétremant
Blanche Neige, Philippe Pétremant, 2010
Argent

«  J’ai tout de suite accepté d’exposer à fotofever une sélection d’œuvres de ma collection en rapport avec l’argent, car c’est un vrai sujet de préoccupation pour presque tout le monde. Enfant, j’ai compris la difficulté de ne pas en avoir. Tout ce que nous avons réussi à obtenir avec mon mari est le résultat de trente ans de travail commun. Plus le temps passe, plus j’ai une conscience aiguë de sa valeur. L’argent peut être merveilleux, mais aussi destructeur. Il faut lui attribuer une juste place. Il y a des choses que je ne peux pas acheter, même si j’en ai les moyens. C’est une question de principe. Dans le domaine de l’art, j’ai une sorte d’intuition de la valeur intrinsèque des œuvres. J’évalue intuitivement les choses et il y a des prix rédhibitoires. Parfois, je râle et me sens frustrée lorsque je tombe sur une œuvre sublime, qui pourrait avoir sa place dans l’une de mes familles mais qui dépasse mon budget. C’est ainsi. »Artistes

«  Je les rencontre le plus souvent possible. On discute des choses de la vie et, accessoirement, de leur travail. 95  % de ceux qui sont dans ma collection pourraient être mes enfants  ! Il y a un respect mutuel et pas de tension. Tout se passe très simplement. Un collectionneur est d’abord un amateur d’art qui se doit d’être au côté de l’artiste. Pour ma part, je lui dis des choses qu’une galerie ne lui dira pas. Je pense avant tout à son avenir et non à sa capacité présente à produire une œuvre qui se vend. Quand on veut faire de lui une “money machine”, je le mets en garde et lui dis d’y aller doucement. C’est mon devoir, mon rôle de le protéger. Je suis l’évolution de son œuvre, mais ce n’est pas pour autant que j’achète systématiquement. Je n’aime pas tout. »Connaissance

«  A travers l’expérience de collectionneur de mon mari, j’ai beaucoup appris. La connaissance vient petit à petit, par la force des choses, en regardant, en voyageant, en échangeant… Je suis abonnée à beaucoup de revues, mais je ne les lis pas. Comme les enfants, j’en regarde les images. Je ne veux pas être influencée par les réflexions et les commentaires des autres. Même s’il est vrai que le savoir a son importance, je pense qu’une vraie collection vient du cœur. Sinon, c’est un étalage. »Conseils

«  Qui suis-je pour donner des conseils ? Pour répondre à l’exercice, disons qu’il ne faut acquérir que ce que l’on aime. C’est tout. Je peux d’ailleurs vous expliquer comment je procède. Ma façon d’acheter est très simple. Je repère une œuvre et, si je suis décidée à l’emporter, j’en demande le prix. Si ce dernier est dans mes moyens, je me renseigne sur l’artiste. Je me décide toujours avant même de savoir qui il est. J’achète l’œuvre, pas l’artiste  ! Certains suivent les choix d’une galerie ou d’une autre. Pour ma part, je n’appartiens à personne et cherche n’importe où. J’ai découvert à Moscou un artiste allemand, à Shanghai un Espagnol, à Paris une Japonaise… Il n’y a pas de règle. Je n’aime pas les ghettos. Grâce à la possibilité d’échelonner les paiements, je peux me procurer plusieurs pièces en même temps. C’est sans fin. Je dis toujours que je vis comme une pauvre, mais que je vais mourir riche  ! Cependant, j’ai des regrets car il y a des pièces que je n’ai pas achetées par manque de confiance en moi et je m’en mords encore les doigts. On se remet toujours en question, même si le temps qui passe nous rend plus solides. Il m’arrive encore de douter, et je préfère. C’est dans l’incertitude que je puise ma force. J’achète à l’instinct.  »

Patrick Van der Helst
Asservissement 2, Patrick Van der Helst, 2012

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