Esprit Mine à Lewarde – Le charbon en partage

En inaugurant il y a près de vingt ans sa première manifestation d’art contemporain, le Centre historique minier de Lewarde, près de Douai dans le Nord, faisait figure de pionnier dans sa volonté de rapprocher cultures scientifique et artistique. L’expérience s’est poursuivie au rythme d’une exposition tous les deux ans. Esprit Mine est le nom du principal projet élaboré dans ce cadre en 2011, qui rassemble une vingtaine d’artistes français comme étrangers, partageant un intérêt, plus ou moins personnel, pour l’univers de la mine et/ou la matière charbon. Dessin, peinture, sculpture, tapisserie, vidéo, installation : une grande diversité de techniques sont représentées par quelque cent œuvres à découvrir tout au long du parcours qui leur est dédié au cœur de l’ancien carreau de mine Delloye.

Cinq lits, aux montants d’acier peints en bleu, blanc ou rouge, soutenant un matelas de charbon et disposés en croix, interpellent le visiteur à l’entrée du Centre historique minier de Lewarde. Cette installation, fruit d’une performance réalisée in situ par André Fournelle – à partir d’un travail antérieur (Les Incendiaires, 1995) –, est l’une des sept œuvres présentées ici par le plasticien canadien, passionné par les éléments que sont la terre, le feu, l’air et l’eau. La Porte d’or (2009), structure constituée d’acier, de verre et de charbon – «  où le corps, précise l’artiste, est littéralement placé au centre de l’œuvre, comme s’il traversait la matière, l’or et la lumière  » –, ouvre ensuite symboliquement sur une première salle abritant, en ses murs jaune vif, les créations d’anciens mineurs : les cahiers de Félicien Delvigne – emplis de textes et de dessins témoignant de son observation vive et drôle du quotidien ouvrier du siècle dernier –, les toiles lumineuses et animées d’Anselme Boix-Vives, les insolites chaussures peintes de Juanma Gonzalez, la peinture minutieuse et médiumnique d’Augustin Lesage, ou encore celle emplie des polichinelles et des rhinocéros fantasmagoriques de Gaston Duf. Sans oublier, enfin, les œuvres abstraites d’inspiration religieuse de Stefan Novak, seul survivant, à 86 ans, de cette génération de mineurs artistes qui ont participé à l’histoire de l’art brut.

Cet ensemble compose le premier des trois grands axes autour desquels s’articule la manifestation, dont le commissariat a été confié à Carine Fol, directrice du art & marges musée de Bruxelles. «  Esprit Mine a pour objectif d’interpeler et de toucher un public qui n’est pas forcément familier de l’art contemporain, confie-t-elle. Ce qui s’inscrit parfaitement dans ma quête de transcender les clivages sociaux par l’art, autant dans sa création que dans sa présentation.  » Le deuxième axe est dédié à la thématique de la mine et le troisième associe le charbon, en tant que matière, à la notion de mémoire. Il s’agit de «  plonger le spectateur dans des évocations multiples qui oscillent de l’intime au spectaculaire, de la création spontanée à l’élaboration de concepts.  » Autodidactes ou formés aux Beaux-Arts, anciens mineurs, jeunes graffeurs ou plasticiens conceptuels, les profils des artistes retenus ici sont aussi variés que le sont leurs démarches et techniques, qui témoignent d’une étonnante diversité de regards, souvent émouvants, sur l’univers de la mine.

Jean-Michel Wuilbeaux, collection musée du CPAS, Bruxelles, photo S. Deman
Sans titre, huile sur toile, Jean-Michel Wuilbeaux, 2007
Marie-Jo Lafontaine, photo S. Deman
Jeder Engel ist schrecklich, installation vidéo, Marie-Jo Lafontaine, 1992

Au sortir des premières cimaises accueillant également les œuvres vives, colorées et en tissu de Jacques Trovic, et celles, peintes, plus sombres, de Jean-Michel Wuilbeaux, l’œil met quelques instants à s’habituer à l’obscurité de la pièce suivante qui abrite notamment les travaux de Marie-Jo Lafontaine. Au mur, plusieurs photos issues des séries History is against forgiveness (L’Histoire est contre le pardon, 1992) et Feux (1996) illustrent en grand format des scènes de brasier et de ruine urbaine ; au centre de la salle, se dresse une impressionnante, sinon inquiétante, forme noire. Jeder Engel ist schrecklich (Chaque ange est terrible) est le titre – emprunté à Rilke – de cette installation monumentale, constituée de quinze colonnes d’acier formant un cône et évoquant la silhouette familière d’un terril, à moins que ce ne soit celle d’un volcan. Invité à y pénétrer, le visiteur se retrouve encerclé d’images de flammes et de fusion qui défilent sur des écrans vidéo. Si la sensation de chaleur reste virtuelle, celle d’oppression est bien réelle.

Quelques marches mènent jusqu’au sous-sol pavé de briques, dont émane un son étrange. C’est celui produit par le frottement d’une vingtaine d’aiguilles métalliques sur autant de galets de charbon, lesquels, chacun solidement planté sur une tige, tournent à la vitesse de 33 tours par minute. Ce dans un sens, puis dans l’autre. Fruit de l’usure progressive ainsi induite de la matière, une fine couche de poussière s’accumule peu à peu sur le sol. Black Sound est une installation infiniment poétique de Cléa Coudsi et Eric Herbin, deux jeunes artistes qui travaillent sur la mémoire sonore en tant que partie intégrante de notre patrimoine.

Non loin, la paroi du fond d’une alcôve sert d’écran de projection pour Faire le mur, vidéo réalisée par Bertille Bak sur le destin des habitants, bientôt chassés de leurs maisons, de Barlin, petite cité minière en rénovation. Tendresse et humour sont les moteurs d’un récit délibérément décalé, et qui fait mouche, s’articulant autour de la notion de communauté et de l’histoire sociale, douloureuse, qui caractérise la région.

De l’autre côté d’une vaste cour, un long bâtiment de briques accueille la suite du parcours. En regard des habits traditionnels de fête de l’époque présentés sous vitrine et de la reconstitution de l’ancien vestiaire – plus communément appelé «  salle des pendus  », en raison de l’habitude des mineurs de suspendre leurs habits au plafond pour les protéger de l’eau des douches et de la poussière ramenée du fond – sont accrochées les toiles abstraites (Sans titre, 2009), au quadrillage vif et rythmé, de Philippe Da Fonseca ; d’autres sculptures murales (Charbon noir, Cendre de charbon, Charbon blanc, 2009), en forme de croix, d’André Fournelle, aussi.

Pour finir, un dernier détour mène au bâtiment abritant les anciennes roues d’extraction, gigantesques et majestueuses machines. C’est avec elles que Bruno Gérard a choisi de mettre en résonnance une série de toiles (Sans titre, 2011), elles aussi monumentales et réalisées spécifiquement pour l’occasion. Abstraites et dominées par les gris et les noirs, elles sont un hymne à la mémoire. «  Mes grands-parents étaient mineurs, explique-t-il. Ils me racontaient la mine ; j’entendais bien, mais cela ne voulait pas dire grand-chose pour moi. (…) Avec cette toile-là, je voulais qu’on sente le chemin quand on est au fond, dans les boyaux.  » L’idée d’Esprit Mine était de renouveler le regard porté sur la région des gueules noires, tout en ouvrant de nouveaux horizons à un public le plus large possible. Un pari assurément gagné, qui donne la part belle à l’émotion.

Jacques Trovic, collection Centre historique minier de Lewarde, photo S. Deman
L’estaminet, tapisserie, Jacques Trovic, 1991

«  Il n’est jamais bon de croire que l’on connaît tout  »

De formation à la fois scientifique et littéraire, André Dubuc, directeur du Centre historique minier de Lewarde, a toujours eu à cœur de décloisonner les disciplines. Entretien.

ArtsHebdo médias. – Est-ce vous qui avez décidé d’associer l’art contemporain à l’aventure du musée ?

André Dubuc. – Oui. La première intervention d’art contemporain a pris place en 1993. Il s’agissait d’une sculpture-poème de Lucien Suel intitulée Le Mastaba d’Augustin Lesage. A l’époque nous étions considérés comme des pionniers en la matière. Et de ce fait pas toujours bien compris ni acceptés. Il faut rappeler que nous sommes un établissement scientifique qui, en tant que tel, a un regard le plus objectif possible. Mais les artistes et leur approche subjective permettent d’apporter un éclairage surprenant, plus libre, débridé… sur des thématiques scientifiques et, en l’occurrence, la culture minière. Il y a quelques années, par exemple, un artiste travaillant sur la notion de trace a demandé l’accès à notre collection de fossiles. Intrigués, nous l’avons accueilli. Son regard a donné un éclairage esthétique novateur à l’ensemble de la collection.

La demande vient-elle toujours des artistes ?

Tous les cas sont possibles. Dans celui de Cléa Coudsi et d’Eric Herbin, c’est moi qui ai découvert un jour leur œuvre Black Sound dans une galerie parisienne. Même chose pour le collectif Overdoze Graffik, dont les dessins – qui reprennent souvent des éléments de l’univers minier – ornaient des murs du Douaisis : nous sommes partis à leur recherche, une démarche qui les a d’ailleurs fort surpris ! En 2006, par contre, c’est un artiste du Nord-Pas-de-Calais, Dimitri Vazemski, qui a voulu être associé à la commémoration du centenaire de la catastrophe de Courrières. Il a créé pour l’occasion une sculpture monumentale égrenant les lettres du mot «  rouge  » dans une allusion au coup de grisou meurtrier auteur du drame, au sang, au feu, mais aussi à la couleur du drapeau de la révolte.

D’où vous vient cette envie d’abolir les frontières entre les disciplines ?

Il n’est jamais bon de croire que l’on connaît tout et j’ai toujours pensé que si l’on possédait soit une culture scientifique, soit une culture artistique, on passait à côté de beaucoup de choses. Par ailleurs, si l’on perd tout intérêt pour la surprise, si l’on ne doute pas, on est fini… C’est pourquoi je suis toujours à l’affût, dans l’attente, avec pour ambition, à travers ces expositions temporaires, d’affiner et d’enrichir le regard du public.

Ce public vous semble-t-il réceptif ?

Il est souvent surpris, mais curieux d’en apprendre plus et, de fait, s’interroge sur l’exposition à venir. La surprise du public est un des éléments de sa fidélisation. Le Centre historique minier de Lewarde compte 150 000 visiteurs par an et est le musée de site le plus fréquenté de la région.

Q’en est-il des anciens mineurs qui aujourd’hui guident les visiteurs à travers le centre ?

Eux aussi, comme le public, apprennent de nouvelles choses une année sur deux et ils en sont ravis. Beaucoup ne savaient pas, par exemple, qu’il y avait eu des mineurs artistes et que ceux-ci avaient occupé une place très importante dans l’histoire de l’art, notamment dans le domaine de l’art brut.

André Fournelle, photo S. Deman
Performance réalisée d’après@Les incendiaires (2005), lits en acier, charbon, peinture, André Fournelle, 2011
En quoi pensez-vous que le regard sur la mine a évolué ?

Je suis arrivé ici en 1990, juste avant la fermeture du dernier puits. Je me demandais combien de temps durerait l’intérêt du public. A l’époque, l’image de la mine était noire, teinte du deuil, du charbon, et collait à la région toute entière. Vingt ans plus tard, j’ai découvert que la troisième génération, constituée des petits-enfants des derniers mineurs, s’intéressait à l’histoire de leurs aînés. Au minimum curieux du passé, ils ont conscience des valeurs humaines qui prévalaient alors : la convivialité, la solidarité, l’esprit d’équipe et la valeur du travail. Beaucoup éprouvent aussi la nécessité de rendre hommage à cette corporation disparue.

Quels sont les projets concernant l’art contemporain ?

Il n’y en a pas vraiment. Jusqu’ici, nous fonctionnons ainsi : les années paires, l’exposition temporaire est imaginée selon une thématique scientifique située au cœur de la culture minière ; les années impaires, la programmation est davantage en marge et intègre des interventions d’artistes. Lesquelles sont plutôt comme des papillons qu’on attraperait avec un filet. Car si les expos scientifiques sont programmées à l’avance, les interventions d’art contemporain surviennent, ou pas, selon l’opportunité d’instaurer un nouveau dialogue. Avis aux amateurs !

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