Georgik – La beauté en souffrance

A crier avec un fort accent de professeur de danse russe  : «  Razz – Dwa… Razz – Dwa/Développé, plié, ouvert, plus ouvert/La jambe tendue, montez la pointe, montez/ Equilibre  ! Razz – Dwa… Razz – Dwa.Plié. Tendu. Plié. Tendu. Rentrez les fesses, et le ventre, rentrez le ventre aussi, voilà  ! Pas bouger  ! Pas bouger  ! Les vilains petits canards se dandinent comme les vrais cygnes, avec autant de grâce, en secouant bien le croupion.  » La mère de Georgik était russe et danseuse classique.

Georgik
Série Les danseurs immobiles, Nom, 2010
Ce petit texte qui accompagne la série Les Danseurs immobiles évoque les gestes sans cesse répétés d’un corps en voie de transformation. La beauté naît ici de la souffrance. De leur lit d’hôpital, des êtres cabossés, mutilés, déformés nous regardent. Jambe à la verticale, étirée par un système de poulie ou ceinte d’attelle, tous ont été accidentés ou sont nés avec une malformation. Les dispositifs pour les remettre «  d’aplomb  » sont si bien rendus, qu’une femme médecin en visite décrit les pathologies dont chacun est atteint. Point de hasard mais une inspiration puisée dans des images médicales du XIXe siècle. «  J’aime les photos anciennes sur plaque de verre. L’image est comme en suspension sur plusieurs couches  », explique l’artiste qui en aime l’«  effet 3 D  ». La peinture de Georgik, exposée à la galerie Béatrice Soulié jusqu’au 3 décembre, joue sur différentes strates, mais imaginées séparément. A l’huile et à l’alkyde, l’artiste peint le fond sur une feuille de papier cristal, sur une autre, les personnages. Avant qu’elles ne soient sèches, les deux feuilles sont posées l’une sur l’autre. Les couleurs se fondent, le trait se diffuse, les expressions changent. Le résultat est imprévisible. Une démarche qui a beaucoup coûté à cet artiste qui a longtemps banni le hasard de ses créations jusqu’à inventer des machines à peindre  ! Destiné à la bande dessinée et à une école américaine de graphisme, le jeune français n’arrive pas à s’adapter aux Etats-Unis. «  Je suis parti au bout d’un an car je ne supportais plus le manque de diversité  », raconte-t-il. «  Peu à peu, je me suis libéré d’une vision très autiste de la peinture.  »

L’artiste s’ouvre à petits pas, travaille beaucoup la notion de transparence et déploie une œuvre dont les sujets se décomposent la plupart du temps en plusieurs dessins, réminiscence de la BD. Dans le milieu des années 1980, il découvre la création assistée par ordinateur. «  Pour un peintre trouillard comme moi, cela me permettait de revenir en arrière  !  », s’amuse-t-il. Dix ans plus tard, il décide d’abandonner le chemin solitaire de l’art pour passer à la création muséale en duo. Avec Gilles Nicolas, il réalise des sculptures pour les musées. Naissent alors des calamars et autres papillons géants. Le succès est au rendez-vous et le temps passe. Georgik sait que s’il continue, il devra faire une croix sur une possible vie d’artiste. L’appel de l’art est le plus fort. Nous sommes en 2000. «  J’ai réattaqué par de petits dessins à l’encre et des aquarelles. Il m’a fallu plusieurs années avant de passer à l’huile. Je m’inspire des images qui me frappent. Je cherche à trouver la raison pour laquelle elles se sont inscrites dans ma mémoire.  » Les sujets renaissent alors, métamorphosés par le subconscient. En 2009, il débute ses Danseurs immobiles. Face à la toile (l’œuvre sur papier y est tendue), le regard plonge dans le sujet. Effrayant et hypnotique à la fois. Les traces causées par la rencontre des deux feuilles distillent une atmosphère d’un autre siècle comme le ferait une vieille photographie ou une fresque longtemps battue par la pluie et le vent. Au fil des ondulations du papier, l’œuvre revêt une présence singulière. Sans décor aucun, les personnages évoluent seuls, même quand ils sont en nombre. Soustraits complètement à la vie ordinaire, ils posent pour nous. Fichant leur regard, parfois vide, dans le nôtre. Pourtant ce n’est ni notre pitié ni notre mauvaise conscience qu’ils réveillent mais notre curiosité et notre envie de savoir qui ils sont vraiment. Loin des images irréelles de misère sur papier glacé, les Danseurs immobiles de Georgik nous invitent à aller au-delà du plus visible, au-delà de ce qui nous arrête, pour une authentique rencontre, celle d’au-delà des apparences.

photo MLD
Georgik à la galerie Béatrice Soulié

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