Marc Perez – Le peintre du départ

Sur les murs de l’atelier, des phrases inscrites avec le premier crayon venu. Des numéros de téléphone aussi. Rien de didactique dans ce foisonnement, seule l’impression d’être face à un immense bloc-notes que l’artiste alimenterait au gré de ses pensées, de ses lectures. On l’imagine grimpé sur une chaise cherchant un petit coin de plâtre blanc. « J’inscris souvent les mots des autres, je les fixe pour ne pas qu’ils s’envolent. Ce sont des compagnons, des viatiques », précise Marc Perez. L’entretien débute de manière inattendue sur l’écriture. « Ça m’a beaucoup aidé d’écrire sur mon travail. Cet exercice est une aventure. Il faut trouver des choses et en être surpris, exactement comme en peinture. Les mots sont terriblement évocateurs. On en pose un comme ça et il vous renvoie ailleurs. C’est un peu de son histoire que l’on raconte. » La conversation est bercée par un va-et-vient qui mène de la nécessité de ne rien savoir pour bien appréhender une œuvre à la volonté de comprendre ce qui a été fait. Si le spectateur est invité à se jeter sans bouée dans son exploration, le peintre, lui, est sommé de fouiller jusqu’au tréfonds les motivations de sa main. « Il faut préserver un regard pur, naïf, sur les œuvres. C’est ce qui compte avant tout. Seulement après, il est possible de se pencher sur les techniques, la vie de l’artiste… Cette chronologie est très importante. La superposition entre l’histoire de l’homme et son œuvre pervertit parfois l’approche sensible de cette dernière. Il faut la sentir avant de la lire. » Marc Perez ne manque pas une occasion de jeter une pierre dans le jardin d’un certain art actuel qui sollicite davantage l’intellect que les sens. « Je tiens à tout prix à ce qu’une peinture ou une sculpture soit ouverte. Elle doit affirmer des choses, plus elles sont fortes et plus ça m’intéresse, et en même temps interroger. Chacun doit pouvoir faire son voyage. Trop d’artistes ne le permettent pas. » L’avertissement est clair : pas d’explications avant d’avoir observé.

La visite commence par la cour qui est investie dès que le ciel le permet. « Même si c’est très schématique, je me suis rendu compte que mon travail de peintre est plus intérieur et celui de sculpteur plus extérieur. Au sens propre comme au figuré. Dès qu’il fait beau, je m’installe dans la cour pour faire ma sculpture, qui a besoin de place et de lumière, alors que les jours de pluie je suis en général plus concentré sur des peintures à l’intérieur. » Donnant sur cet espace ouvert, la première porte mène à une réserve, la seconde à l’atelier. D’un côté, la sérénité d’un lieu paisible et ordonné où reposent papiers et gravures signées, de l’autre, le bouillonnement d’un espace où l’on crée, qui affiche sur ses murs les travaux en cours. Habituellement, des aveux même de l’artiste, il y règne un tel capharnaüm que mettre un pied devant l’autre relève de la gageure. En ce début d’été, le rangement a été fait, certaines pièces anciennes ne s’en sont pas remises, elles trônent désormais au coin de la rue. Marc Perez ne les a pas détruites, juste éloignées. Vouées à une vie d’errance, loin de leur « pays natal », elles sont sommées d’aller voir ailleurs. Il faut emprunter un escalier posé comme une échelle pour accéder au sous-sol et découvrir un petit peuple autochtone. Il est là, émergeant de sa gangue, naviguant sur ses barques, installé dans un univers d’objets calcifiés, fixé en une lévitation éternelle. Marc Perez ne dit rien. Il cède la place au regard.

Marc Perez
Sans-titre, Marc Perez

Cette contemplation à laquelle il invite est un exercice qu’il pratique ardemment depuis l’enfance quand, petit garçon, il découvrait les toiles de son grand-père, Moses Levy. Le peintre juif italien, formé à l’Académie des beaux-arts de Florence, était alors installé à Tunis, sa ville natale, depuis son départ précipité de France, poussé par l’Histoire. C’est sur cette terre d’Afrique du Nord qu’est né en 1955 Marc Perez. De la fréquentation de l’atelier de son aîné, il évoque les « odeurs mêlées de vernis, de térébenthine et de crayons de couleur fraîchement taillés », qu’il pouvait utiliser. L’endroit était « assez petit, plutôt sombre, bien loin de l’image joyeuse et lumineuse que pouvait renvoyer la peinture de mon grand-père. Il faut rappeler qu’à Tunis, on se protège, l’été, de la lumière brûlante ». Scènes de marché ou de plage, silhouette élégantes de femmes, toiles où dominent les couleurs chaudes et la lumière de terres et de villes irradiées par le soleil, la peinture de Moses Levy fait fi des petits comme des grands soubresauts de l’existence pour offrir des tableaux paisibles aux blancs voluptueux. « Mon grand-père n’aura de cesse de peindre, en les réinventant, ces paysages “extérieurs” dont le spectacle l’éblouissait. A l’opposé, je cherche à révéler des “paysages intérieurs” qu’évoquait aussi Zoran Music. Il y a, c’est certain, une force inouïe dans son obstination à toujours garder une telle puissance contemplative malgré les menaces, les tourments, les remous de sa vie et du monde. Sans doute, suis-je devenu avec ma peinture, et bien malgré moi, comme la “face cachée” de cette œuvre », écrit Marc Perez.

Préoccupé aujourd’hui exclusivement par la figure humaine, le petit-fils de Moses Levy a dû emprunter bien des chemins détournés et souvent escarpés pour s’imposer à son tour comme peintre. A 9 ans, il quitte la Tunisie pour la France. Moses passera, quant à lui, la fin de sa vie en Toscane. En grandissant, Marc continue de chérir et d’admirer son œuvre, alors que son oncle, peintre abstrait, lui apprend les rudiments de son art. A l’heure de choisir une profession, il n’a pas le choix : son père le souhaite médecin. Une voie qui le mène au plus proche des hommes et le travaille de l’intérieur. Finalement, elle ne l’éloigne pas de la peinture. « Pendant longtemps, j’ai évité de le dire. Je ne voulais pas que les gens regardent mon travail d’artiste à travers cette information. Médecin n’est pas un métier que l’on conjugue au passé, c’est un peu une identité. » Derrière ce constat, la peur d’être catalogué, enfermé dans la catégorie « Peintre du dimanche ». Seules de longues années passées à l’atelier ont pu faire taire cette crainte. Sans compter que bien fou serait celui qui jugerait une œuvre à l’aulne de l’âge, du sexe ou de la profession de son auteur. « Maintenant, je m’en moque. Les gens qui verront ma peinture et ma sculpture intégreront cette information et puis c’est tout. Quand on est jeune, on est un peu fragmenté. Avec l’âge, on se rassemble. »

Artiste, Marc Perez l’a toujours été, de par le « regard oblique » qu’il porte sur le monde, même si l’apprentissage des moyens s’est fait un peu attendre. « Tout ce que j’ai réalisé entre 20 et 30 ans était mauvais par manque de travail. » Au milieu des années 1980, il se décide à peindre quinze heures par jour. L’heure n’est plus au partage du temps mais au rattrapage. « Ai-je réussi ? », s’interroge-t-il aujourd’hui tout en sachant que jamais il n’aura de réponse. Pendant dix ans, il peint des natures mortes et ne s’imagine pas faire autre chose, inspiré par Giorgio Morandi dont il apprécie l’œuvre. « J’étais parti pour 40 ans, voire 50, de natures mortes ! », s’amuse-t-il. Mais certains événements changent le cours des choses. De ceux difficiles qui surviennent à chacun d’entre nous mais dont l’artiste ne précise pas la nature. « J’ai senti qu’il fallait être plus direct. J’avais besoin de ça. » La figure apparaît alors et elle demeurera quand le reste s’effacera.

Photo MLD
Marc Perez

Marc Perez, photo MLD
Dans la réserve

De la matière émerge des êtres à la présence singulière. Ces visages que l’on devine sans pour autant les voir s’incarnent en nous. Ils racontent notre histoire et celle de la peinture au service de l’humanité. Gardiens bienveillants, anges aux ailes repliées, ils nous font face. « Ce qui m’importe le plus, c’est la vie. Si par hasard quelqu’un trouvait ce que je fais morbide, cela signifierait que mon entreprise a été un échec. Avec ces êtres, un peu abîmés, fatigués, usés, ce que j’essaie de poser c’est une lumière, une vie, une vibration. » Pour avoir côtoyé nombre de personnes proches de la mort, l’artiste sonde en permanence les mystères de l’existence. « Ce qui m’inspire, m’interroge, c’est cet intervalle entre l’être et le non être. Il y a un truc dans ce que je fais qui se situe entre ces deux états. Quand on est artiste, on sait que chaque œuvre est une tentative. C’est ce qui est beau. Même si c’est dur de se dire que l’on n’a fait qu’essayer toute sa vie. La tâche est “sisyphienne” ! »

A force de peindre, l’atelier se remplit de chiffons. L’artiste en dispose quelques-uns autour d’une tige de métal et l’envie lui prend de surmonter le tout d’une tête. Nous sommes au début des années 1990. Marc Perez est loin de se douter de ce qui va advenir. « Ce n’était pas une sculpture, c’était une sorte de repère, de petit totem dans mon atelier, un compagnon. » Une galeriste de Bordeaux l’a vu, a souhaité le montrer et l’a vendu. L’artiste est alors surpris et réalise une autre pièce pour combler le vide laissé par la première. C’est le début d’une longue série. Appartiennent-elles toutes au même monde ? « Il y a des questions auxquelles j’ai envie de répondre que je ne sais pas. Moi-même, je regarde ce que je fais comme un étranger. Je ne veux rien de précis mais on peut observer que dans ma sculpture les personnages sont souvent en groupe, à l’inverse de ce qui se passe dans ma peinture. Est-ce une narration ? Oui et non. J’essaie de ne pas dire des choses trop précises. » Marqué par son départ de Tunisie et l’impossibilité de prendre racine dans sa terre natale, Marc Perez a le sentiment d’être né «  en suspension ». « Peut-être que c’est ce qui a fait que j’ai eu besoin, ne sachant pas quel était mon peuple, de le créer… Mon œuvre m’a permis de me comprendre, même si elle n’est pas l’illustration de mon histoire. Je continue à faire des choses bêtement, c’est très important. Les questions, il faut se les poser après. » Seuls l’instinct, la spontanéité, le sensible comptent. « Quand on est dans l’œuvre, il y a parfois un chemin à faire extrêmement long et très étrange. On se sent seul, on se demande ce qu’on fait là et ce que l’on cherche. »

Marc Perez travaille toujours en musique. Dans un coin de l’atelier, un lecteur de CD diffuse une énergique mélodie. Ici point de chansonnettes ou de menuets, l’artiste est rock ! Neil Young, Jimmy Hendrix et bien d’autres viennent insuffler leur rythme. « J’ai du mal à démarrer. Les matinées sont réservées aux rendez-vous, à l’achat des couleurs, des matériaux. Il me manque toujours quelque chose… Je déjeune vite fait et commence à travailler vers 13-14 heures. Pendant un temps, j’ai aimé peindre la nuit. C’est souvent durant l’heure qui précède mon départ que je vois, que je trouve des choses. Il est d’ailleurs inscrit quelque part ici : “Je suis le peintre du départ”  ! Dans la journée, j’élabore, j’avance par tâtonnements. » L’entretien tire à sa fin. Marc Perez évoque l’œuvre d’Anselm Kiefer pour laquelle il a une immense admiration, le projet qu’il a, avec le galeriste Richard Nicolet, d’une sculpture monumentale qui pourrait être exposée à la gare de Strasbourg, de la superbe exposition qui lui est consacrée au Clos des Cimaises et de celle de groupe à laquelle il participe à la galerie Felli. Sur le pas de la porte, la discussion se poursuit. Celui qui est peintre, non parce qu’il possède une technique mais parce qu’il l’est comme on dirait d’un autre qu’il est poète, s’anime encore sous le feu d’une idée qui lui passe par la tête. « Etre peintre à mes yeux est une sorte de folie. J’aimerais me définir comme tel, même quand je fais de la gravure ou de la sculpture. J’aime qu’on puisse penser que je fais de la sculpture de peintre. Ma passion absolue, c’est la peinture. »

Marc Perez, photo MLD
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